Nous ne parlons jamais de cela. Nous parlons pour nous plaindre et
pour railler, pour rendre compte et déplorer, pour combattre et pour
regretter. Quand, si rarement, nous écrivons sur quelque sentiment
positif, il faut que ce soit l'amour fou, ou la sérendipité.
J'aime l'amour fou et la sérendipité, bien sûr.
Et comme tous les autres je raille et je me plains.
Mais je rends grâce. De plus en plus souvent, ces temps-ci.
Humblement, émerveillée de ma chance.
De
vivre là où je vis, sur la frontière poreuse de deux Etats en paix
depuis longtemps, dans un pays de beauté, où montagnes et lacs jouxtent
la ville et ses théâtres.
De vivre avec qui je vis, un merveilleux compagnon, un adorable petit garçon, bientôt un deuxième.
Que nous soyons tous en bonne santé.
Que
nous ayons deux formidables et disponibles grands-mères, nous
permettant ce luxe que si peu de jeunes parents peuvent se permettre, de
sortir parfois le soir.
Que nous travaillions tous deux et
gagnions raisonnablement notre vie, vivions dans une jolie maison (même
si nous n'en sommes pas propriétaires). Que mon travail me permette de
lire, de rencontrer des jeunes gens passionnants de toutes nationalités,
et cependant de passer un peu de temps avec mon fils.
Que nous
riions tous les trois (bientôt quatre), jouions, allions parfois nous
baigner dans le lac, racontions des histoires, achetions des livres,
réservions des places de théâtre.
Que certains de nos amis vivent
assez près pour nous voir régulièrement, et que les autres soint
présents malgré tout, par la grâce des Réseaux.
Que nous ayons
encore ce refuge enchanté du Jura, cette vallée fraîche et secrète où
les quatre saisons nous comblent de merveilles.
Je ne le dis pas, pas assez, je suis comme les autres. Mais j'y pense, souvent.
Avec
la culpabilité diffuse de mes ancêtres catholiques, chaque fois que
j'entends les nouvelles de Syrie, d'Egypte ou d'ailleurs. Celle qui nous
fait signer les pétitions, donner aux associations humanitaires —
lâchement, mais.
Mais je rends grâce. Publiquement, pour une fois. Merci. Même si je ne sais pas à qui je dis merci.
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dimanche 25 août 2013
dimanche 2 octobre 2011
Dionysos, pas Apollon
Ne croyez pas ce que disent les journalistes : il est rare d’assister à une tragédie.
Une vraie tragédie, au sens plein du terme, au sens grec.
Même au théâtre, cela reste rare.
Parce que le monde a changé, notre regard de spectateur aussi, parce que les tragédies raciniennes ont brouillé le jeu et nous ont éloigné de cette tragédie première.
Nous avons oublié, par exemple, que le Chœur chante et danse. Ces intermèdes ne sont pas légers et sautillants comme chez Molière, ils participent pleinement du tragique.
Nous avons oublié que la purgation des passions, pour opérer, ne doit pas rester grave, digne et posée. Elle doit déborder, hurler, entrer en transe, basculer dans la folie.
Nous avons oublié, surtout, que la fête théâtrale est dionysiaque, pas apollinienne.
Tout cela, Wajdi Mouawad nous le rappelle, avec une force qui jamais ne se départit de la grâce. Une grâce presque surnaturelle qui tient à tant de variables, à tant de circonstances, à tant de choix peut-être hasardeux, que l’on pourrait parler de miracle.
Son Antigone est bien celle de Sophocle, et cela seul est déjà extraordinaire. Car c’est tout l’enjeu de la représentation du théâtre antique : comment reproduire, sur des spectateurs modernes, l’effet originel? Jusqu’où, exactement, faut-il moderniser? Un pas de trop, et l’on bascule dans l’excès branché, dans le toc, la poudre aux yeux, dans la trahison sans objet. Un pas de moins, trop timoré, et l’on se borne à l’imitation, un monde étranger aux spectateurs, étanche, incompréhensible.
La grâce de Mouawad est de se positionner exactement entre les deux.
Le décor est celui, minimaliste, de l’antique skènè. Un mur, une porte ouverte sur tous les ailleurs, fermée de voiles chatoyants et sanglants comme ceux qui séparent les mondes. Devant, la nudité de l’orchestra avec les seuls accessoires qui importent : un banc, l’eau qui circule entre les puissants de ce monde, la terre et le sang qui rappellent le dû des dieux, les pierres qui scellent le destin des hommes.
La voix des acteurs sonne haut et juste, dans la traduction dépouillée, intemporelle, de Robert Davreu. Les phrases de Sophocle deviennent modernes par la grâce de cette traduction et de la diction, sans besoin d’anachronismes, de familiarités ni de références pataudes. Ce texte, ces voix, ne nous épargnent rien des hésitations d’Ismène, de la fragilité d’Hémon, des folies dissemblables et jumelles d’Antigone et de Créon, tous deux condamnés par l’hybris, la démesure, l’orgueil de l’homme qui croit pouvoir se soustraire au destin. Ce pourquoi Antigone doit crier, doit entrer en transe et danser sa folie sauvage, doit se perdre entre la vie et la mort. Ce pourquoi Créon doit être dur, paranoïaque, violent, avant de finir seul et brisé, en larmes, entouré de fantômes, agrippant follement les lambeaux de lumière de ce qui aurait pu être et qui par sa faute ne sera jamais.
Car la tragédie de Mouawad ne nous épargne rien : pas de salut final, pas de soulagement. Le retour des personnages morts sur scène n’est qu’un rappel douloureux de ce qui est perdu, un dernier éclair qui montre l’étendue de la chute avant de disparaître à nouveau, à jamais, dans la nuit. Créon reste seul avec son désespoir et sa folie. Les spectateurs aussi.
Car Mouawad prend pleinement, délibérément, le chemin de la catharsis. Et avec lui, bien sûr, Bertrand Cantat.
On voudrait pouvoir dire que seules importent la force de sa musique et de sa voix, puissante, modulée, grave, intense dans le chant comme dans la psalmodie. Une voix et une musique qui portent la charge des dieux, des destinées, des Erinyes, mais aussi du peuple, des hommes, de leurs faiblesses. Qui jouent à cette fin de toutes les modulations du rock, de la violence des emportements à la mélancolie de la ballade.
On voudrait pouvoir dire que le nom et le passé de Bertrand Cantat n’importent pas.
Ce serait hypocrite et faux.
Bien sûr qu’ils importent.
Mais cela, qui pourrait être malsain et déplacé, qui pourrait être encombrant, nous détourner de la tragédie — cela nous en rapproche, au contraire.
Ici, le pari risqué du choix de Bertrand Cantat touche vraiment au miracle. Parce que la catharsis se fait aussi à travers lui, pour lui, en lui, sous nos yeux. Parce que les mots que chante le Chœur, que chante Cantat, « Heureux celui qui n’a jamais connu le malheur », résonnent doublement, pour Antigone et sa famille et pour l’homme en noir, debout sur scène, dont nous connaissons la faute et le châtiment.
Jamais cela ne va trop loin. Jamais Cantat n’éclipse le Chœur, et moins encore les acteurs. Il se tient en retrait, dans l’ombre, tendu, douloureux, humble. Là encore la mise en scène de Mouawad trouve le point d’équilibre, la place exacte et juste.
Ce lieu où le théâtre accomplit des miracles, où la magie opère. Sans concession. Pour nous serrer le cœur, nous rappeler que nous sommes mortels, que nous sommes coupables, ou pourrions l’être, tous, tous, très aisément, il suffit d’un moment, d’un pas de trop. Pour qu’à nouveau, comme au temps des Grecs, nous célébrions Dionysos qui nous entraîne, nous perd et nous console, et accomplissions la catharsis que Mouawad définit de façon si moderne et si juste : « Je pense que c’est la rencontre furtive avec sa propre mort. C’est ressentir le désir profond que notre existence soit grande et héroïque, belle, à la hauteur de ce qu’on espérait enfant. Cet instant où ce qui est perdu nous apparaît, exprimé par une réaction émotive, qui nous lave, nous relève, qui console. »
J’ai assisté à la représentation d’Antigone le 1er octobre 2011, dans la trilogie Des femmes (Les Trachiniennes, Antigone, Electre) de Sophocle, mise en scène par Wajdi Mouawad, à la Comédie de Genève.
Une vraie tragédie, au sens plein du terme, au sens grec.
Même au théâtre, cela reste rare.
Parce que le monde a changé, notre regard de spectateur aussi, parce que les tragédies raciniennes ont brouillé le jeu et nous ont éloigné de cette tragédie première.
Nous avons oublié, par exemple, que le Chœur chante et danse. Ces intermèdes ne sont pas légers et sautillants comme chez Molière, ils participent pleinement du tragique.
Nous avons oublié que la purgation des passions, pour opérer, ne doit pas rester grave, digne et posée. Elle doit déborder, hurler, entrer en transe, basculer dans la folie.
Nous avons oublié, surtout, que la fête théâtrale est dionysiaque, pas apollinienne.
Tout cela, Wajdi Mouawad nous le rappelle, avec une force qui jamais ne se départit de la grâce. Une grâce presque surnaturelle qui tient à tant de variables, à tant de circonstances, à tant de choix peut-être hasardeux, que l’on pourrait parler de miracle.
Son Antigone est bien celle de Sophocle, et cela seul est déjà extraordinaire. Car c’est tout l’enjeu de la représentation du théâtre antique : comment reproduire, sur des spectateurs modernes, l’effet originel? Jusqu’où, exactement, faut-il moderniser? Un pas de trop, et l’on bascule dans l’excès branché, dans le toc, la poudre aux yeux, dans la trahison sans objet. Un pas de moins, trop timoré, et l’on se borne à l’imitation, un monde étranger aux spectateurs, étanche, incompréhensible.
La grâce de Mouawad est de se positionner exactement entre les deux.
Le décor est celui, minimaliste, de l’antique skènè. Un mur, une porte ouverte sur tous les ailleurs, fermée de voiles chatoyants et sanglants comme ceux qui séparent les mondes. Devant, la nudité de l’orchestra avec les seuls accessoires qui importent : un banc, l’eau qui circule entre les puissants de ce monde, la terre et le sang qui rappellent le dû des dieux, les pierres qui scellent le destin des hommes.
La voix des acteurs sonne haut et juste, dans la traduction dépouillée, intemporelle, de Robert Davreu. Les phrases de Sophocle deviennent modernes par la grâce de cette traduction et de la diction, sans besoin d’anachronismes, de familiarités ni de références pataudes. Ce texte, ces voix, ne nous épargnent rien des hésitations d’Ismène, de la fragilité d’Hémon, des folies dissemblables et jumelles d’Antigone et de Créon, tous deux condamnés par l’hybris, la démesure, l’orgueil de l’homme qui croit pouvoir se soustraire au destin. Ce pourquoi Antigone doit crier, doit entrer en transe et danser sa folie sauvage, doit se perdre entre la vie et la mort. Ce pourquoi Créon doit être dur, paranoïaque, violent, avant de finir seul et brisé, en larmes, entouré de fantômes, agrippant follement les lambeaux de lumière de ce qui aurait pu être et qui par sa faute ne sera jamais.
Car la tragédie de Mouawad ne nous épargne rien : pas de salut final, pas de soulagement. Le retour des personnages morts sur scène n’est qu’un rappel douloureux de ce qui est perdu, un dernier éclair qui montre l’étendue de la chute avant de disparaître à nouveau, à jamais, dans la nuit. Créon reste seul avec son désespoir et sa folie. Les spectateurs aussi.
Car Mouawad prend pleinement, délibérément, le chemin de la catharsis. Et avec lui, bien sûr, Bertrand Cantat.
On voudrait pouvoir dire que seules importent la force de sa musique et de sa voix, puissante, modulée, grave, intense dans le chant comme dans la psalmodie. Une voix et une musique qui portent la charge des dieux, des destinées, des Erinyes, mais aussi du peuple, des hommes, de leurs faiblesses. Qui jouent à cette fin de toutes les modulations du rock, de la violence des emportements à la mélancolie de la ballade.
On voudrait pouvoir dire que le nom et le passé de Bertrand Cantat n’importent pas.
Ce serait hypocrite et faux.
Bien sûr qu’ils importent.
Mais cela, qui pourrait être malsain et déplacé, qui pourrait être encombrant, nous détourner de la tragédie — cela nous en rapproche, au contraire.
Ici, le pari risqué du choix de Bertrand Cantat touche vraiment au miracle. Parce que la catharsis se fait aussi à travers lui, pour lui, en lui, sous nos yeux. Parce que les mots que chante le Chœur, que chante Cantat, « Heureux celui qui n’a jamais connu le malheur », résonnent doublement, pour Antigone et sa famille et pour l’homme en noir, debout sur scène, dont nous connaissons la faute et le châtiment.
Jamais cela ne va trop loin. Jamais Cantat n’éclipse le Chœur, et moins encore les acteurs. Il se tient en retrait, dans l’ombre, tendu, douloureux, humble. Là encore la mise en scène de Mouawad trouve le point d’équilibre, la place exacte et juste.
Ce lieu où le théâtre accomplit des miracles, où la magie opère. Sans concession. Pour nous serrer le cœur, nous rappeler que nous sommes mortels, que nous sommes coupables, ou pourrions l’être, tous, tous, très aisément, il suffit d’un moment, d’un pas de trop. Pour qu’à nouveau, comme au temps des Grecs, nous célébrions Dionysos qui nous entraîne, nous perd et nous console, et accomplissions la catharsis que Mouawad définit de façon si moderne et si juste : « Je pense que c’est la rencontre furtive avec sa propre mort. C’est ressentir le désir profond que notre existence soit grande et héroïque, belle, à la hauteur de ce qu’on espérait enfant. Cet instant où ce qui est perdu nous apparaît, exprimé par une réaction émotive, qui nous lave, nous relève, qui console. »
J’ai assisté à la représentation d’Antigone le 1er octobre 2011, dans la trilogie Des femmes (Les Trachiniennes, Antigone, Electre) de Sophocle, mise en scène par Wajdi Mouawad, à la Comédie de Genève.
lundi 8 décembre 2008
LE PAYS OU JE VIS (1)
(Pour ma Filleule, qui se demande où habite sa Marraine)
Le Pays où je vis, depuis près de deux ans, est une drôle de terre. Une frontière, comme je les aime. C'est un pays coincé entre deux pays — deux vrais pays, ceux qui sont sur les cartes et ont droit à une couleur sur les planisphères.
La Pays où je vis appartient à la France, officiellement. Mais si les frontières étaient géographiques, il ne le serait pas. Il est séparé de la France par la plus solide des frontières: une chaîne de montagnes.
Le pays où je vis est coincé entre le Jura, les Alpes et le Léman. Il est tellement plus proche de la Suisse que les Français ont essayé de le vendre aux Genevois, il y a longtemps, pour quelques francs symboliques. Genève a refusé avec horreur: si elle l'avait englobé, elle aurait basculé entre les bras des Infâmes Papistes, et se serait retrouvée à majorité catholique. Inacceptable, vraiment.
Il est donc resté français, mais il est beaucoup plus rapide de s'y rendre à Genève que dans n'importe quelle ville française (y compris sa préfecture). D'ailleurs, beaucoup de choses y sont suisses (les loyers, par exemple, et les plaques d'immatriculation d'une voiture sur deux).
C'est tout de même une frontière: il y a des douanes partout, sans quoi on pourrait passer la frontière sans s'en apercevoir (cela arrive même sur les terrains de sport du lycée). C'est plutôt amusant, les douanes, avec les chicanes et les drôles de petites maisons étroites et hautes, des maisons de garde-barrières. Ce qui est moins amusant, ce sont les douaniers. Heureusement, beaucoup de douanes sont "volantes". Ce qui ne veut pas dire qu'elles gardent les airs et régulent la circulation des tapis volants, mais tout simplement qu'elles sont privées de douaniers. Enfin, presque toujours. Parfois ils y déboulent en catimini, en motos. Mais pas en motos volantes, dommage. Heureusement aussi, les douaniers n'arrêtent jamais les jeunes femmes aux yeux bleus. Quand je passe la douane, je baisse ma vitre, j'ôte mes lunettes de soleil, et je souris.
C'est un drôle de pays, qui se prend un peu au sérieux. Il y a de quoi: de mes fenêtres, je vois le Jura d'un côté, et de l'autre, le plus haut sommet d'Europe et le plus grand lac d'Europe (autant faire d'une pierre deux coups). De l'autre côté du Lac, c'est encore la France: la frontière a un dessin très compliqué. Mais les gens qui habitent là-bas sont méprisés de tous, des Suisses et des habitants de mon Pays. Fi, ce sont les pires étrangers!
Toutes les villes et tous les villages ont un nom qui se termine en -X ou en -Y. Sûrement parce que ce sont les lettres les plus chères. Pour tendre des pièges aux étrangers, on ne prononce pas les -X. Pour raffiner le piège, on en prononce tout de même un, celui de la ville qui donne son nom au Pays.
Il y a toutes sortes de pièges, d'ailleurs. Les nombres sont aussi compliqués à épeler que les toponymes locaux. Dans les magasins, on vous propose gentiment un cornet.
Toutes les villes prétendent au titre de Ville-Porte.
Il faut croire qu'on ne sait plus trop où se situe la porte, à force de longer des frontières.
On ne sait pas non plus sur quoi elle ouvre.
Le Pays que j'habite est souvent enfoui sous les Brumes. Il faut grimper sur les montagnes pour en émerger, et contempler d'en haut cette mer de nuages à la Caspar David Friedrich.
Il est peut-être dans l'Autre Monde.
Il en serait bien capable.
Je traverse la Porte chaque jour.
Le Pays où je vis, depuis près de deux ans, est une drôle de terre. Une frontière, comme je les aime. C'est un pays coincé entre deux pays — deux vrais pays, ceux qui sont sur les cartes et ont droit à une couleur sur les planisphères.
La Pays où je vis appartient à la France, officiellement. Mais si les frontières étaient géographiques, il ne le serait pas. Il est séparé de la France par la plus solide des frontières: une chaîne de montagnes.
Le pays où je vis est coincé entre le Jura, les Alpes et le Léman. Il est tellement plus proche de la Suisse que les Français ont essayé de le vendre aux Genevois, il y a longtemps, pour quelques francs symboliques. Genève a refusé avec horreur: si elle l'avait englobé, elle aurait basculé entre les bras des Infâmes Papistes, et se serait retrouvée à majorité catholique. Inacceptable, vraiment.
Il est donc resté français, mais il est beaucoup plus rapide de s'y rendre à Genève que dans n'importe quelle ville française (y compris sa préfecture). D'ailleurs, beaucoup de choses y sont suisses (les loyers, par exemple, et les plaques d'immatriculation d'une voiture sur deux).
C'est tout de même une frontière: il y a des douanes partout, sans quoi on pourrait passer la frontière sans s'en apercevoir (cela arrive même sur les terrains de sport du lycée). C'est plutôt amusant, les douanes, avec les chicanes et les drôles de petites maisons étroites et hautes, des maisons de garde-barrières. Ce qui est moins amusant, ce sont les douaniers. Heureusement, beaucoup de douanes sont "volantes". Ce qui ne veut pas dire qu'elles gardent les airs et régulent la circulation des tapis volants, mais tout simplement qu'elles sont privées de douaniers. Enfin, presque toujours. Parfois ils y déboulent en catimini, en motos. Mais pas en motos volantes, dommage. Heureusement aussi, les douaniers n'arrêtent jamais les jeunes femmes aux yeux bleus. Quand je passe la douane, je baisse ma vitre, j'ôte mes lunettes de soleil, et je souris.
C'est un drôle de pays, qui se prend un peu au sérieux. Il y a de quoi: de mes fenêtres, je vois le Jura d'un côté, et de l'autre, le plus haut sommet d'Europe et le plus grand lac d'Europe (autant faire d'une pierre deux coups). De l'autre côté du Lac, c'est encore la France: la frontière a un dessin très compliqué. Mais les gens qui habitent là-bas sont méprisés de tous, des Suisses et des habitants de mon Pays. Fi, ce sont les pires étrangers!
Toutes les villes et tous les villages ont un nom qui se termine en -X ou en -Y. Sûrement parce que ce sont les lettres les plus chères. Pour tendre des pièges aux étrangers, on ne prononce pas les -X. Pour raffiner le piège, on en prononce tout de même un, celui de la ville qui donne son nom au Pays.
Il y a toutes sortes de pièges, d'ailleurs. Les nombres sont aussi compliqués à épeler que les toponymes locaux. Dans les magasins, on vous propose gentiment un cornet.
Toutes les villes prétendent au titre de Ville-Porte.
Il faut croire qu'on ne sait plus trop où se situe la porte, à force de longer des frontières.
On ne sait pas non plus sur quoi elle ouvre.
Le Pays que j'habite est souvent enfoui sous les Brumes. Il faut grimper sur les montagnes pour en émerger, et contempler d'en haut cette mer de nuages à la Caspar David Friedrich.
Il est peut-être dans l'Autre Monde.
Il en serait bien capable.
Je traverse la Porte chaque jour.
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mercredi 4 juin 2008
ELENA ANDREEVNA : HOMMAGE
Elle a vingt-sept ans. Elle est belle, instruite, élégante, mariée à un vieillard presque célèbre.
Elle irradie. Elle est la passante aérienne qu'on n'en peut plus de désirer.
Elle n'en peut plus de porter ce poids-là.
Que les hommes la désirent forcément (sauf celui qu'il faudrait), que les femmes la craignent, qu'on la change en icône.
Ce n'est pas une "pauvre petite fille riche". Ce n'est pas du tout une petite fille.
C'est une femme, une vraie, riche d'une intense vie intérieure.
C'est une femme, mais elle n'est pas entière. Elle ne le sera jamais. Cette intégrité, c'est le monde lui-même qui la lui dénie.
Le monde, et pas seulement les conventions sociales. Elena Andreevna, qui a la grâce suprême de l'humilité, se prétend et se croit terne, petite bourgeoise, canari encagé trop faible pour fuir.
Mais ce n'est pas la faiblesse qui rogne ses ailes, ralentit ses gestes, assoupit son pas. Ce n'est pas le manque d'envergure qui l'emprisonne. Ce n'est pas même seulement le sens du devoir.
C'est le monde, et la science qu'elle en a. Une science innée et infinie, celle de la Russie et de son passé, un savoir qui la condamne à la lassitude et à l'acceptation.
Elena Andreevna est condamnée à comprendre.
Et celle qui comprend ne peut haïr, ni se rebeller, ni fuir.
Elle n'a pas le choix.
A peine peut-elle, parfois, se réfugier dans un livre ou dans un jardin, à l'abri des regards et des passions.
Elle n'a pas le choix, il ne lui reste qu'à regarder les hommes errer et se détruire, et ne rien pouvoir faire, sa volonté émoussée par son âme trop vaste, sa conscience trop ancienne.
Elle ne recevra en viatique que l'absolution de sa beauté, une amère consécration.
Elle regardera la jeune fille impétueuse épouser l'idéaliste qu'elle ne comprend pas, que seule Elena elle-même aurait pu comprendre et accompagner, s'il avait voulu, s'il avait su davantage, si elle-même avait su moins.
Elle regardera ces couples mal assortis, impossibles, condamnés — comme le sien — et rêvera parfois de ce qui aurait pu être, dans un monde plus jeune.
Elle n'a pas le choix, et c'est sublime.
Elle s'éloignera de nous, et de tous, de plus en plus lentement, une silhouette diaphane que son fardeau ne courbe pas.
Et finira par se dissoudre, on entendra à peine un soupir,car elle est modeste et polie, elle ne sait pas qu'elle est la mélancolie même, que sa beauté nous serre le coeur, ni que cette beauté est celle de son âme.
Elle ne sait pas qu'elle est l'un des plus beaux personnages de femme jamais créés.
Elena Andreevna ne se prend pas au sérieux. Comme tous les enfants des mondes finissants, elle a l'élégance discrète de l'auto-dérision.
Elle sourit, hausse les épaules.
Elle quitte la scène.
Et voilà que son fardeau pèse sur nos propres épaules.
Tcheckhov, L'Homme des Bois, Comédie de Genève
Elle irradie. Elle est la passante aérienne qu'on n'en peut plus de désirer.
Elle n'en peut plus de porter ce poids-là.
Que les hommes la désirent forcément (sauf celui qu'il faudrait), que les femmes la craignent, qu'on la change en icône.
Ce n'est pas une "pauvre petite fille riche". Ce n'est pas du tout une petite fille.
C'est une femme, une vraie, riche d'une intense vie intérieure.
C'est une femme, mais elle n'est pas entière. Elle ne le sera jamais. Cette intégrité, c'est le monde lui-même qui la lui dénie.
Le monde, et pas seulement les conventions sociales. Elena Andreevna, qui a la grâce suprême de l'humilité, se prétend et se croit terne, petite bourgeoise, canari encagé trop faible pour fuir.
Mais ce n'est pas la faiblesse qui rogne ses ailes, ralentit ses gestes, assoupit son pas. Ce n'est pas le manque d'envergure qui l'emprisonne. Ce n'est pas même seulement le sens du devoir.
C'est le monde, et la science qu'elle en a. Une science innée et infinie, celle de la Russie et de son passé, un savoir qui la condamne à la lassitude et à l'acceptation.
Elena Andreevna est condamnée à comprendre.
Et celle qui comprend ne peut haïr, ni se rebeller, ni fuir.
Elle n'a pas le choix.
A peine peut-elle, parfois, se réfugier dans un livre ou dans un jardin, à l'abri des regards et des passions.
Elle n'a pas le choix, il ne lui reste qu'à regarder les hommes errer et se détruire, et ne rien pouvoir faire, sa volonté émoussée par son âme trop vaste, sa conscience trop ancienne.
Elle ne recevra en viatique que l'absolution de sa beauté, une amère consécration.
Elle regardera la jeune fille impétueuse épouser l'idéaliste qu'elle ne comprend pas, que seule Elena elle-même aurait pu comprendre et accompagner, s'il avait voulu, s'il avait su davantage, si elle-même avait su moins.
Elle regardera ces couples mal assortis, impossibles, condamnés — comme le sien — et rêvera parfois de ce qui aurait pu être, dans un monde plus jeune.
Elle n'a pas le choix, et c'est sublime.
Elle s'éloignera de nous, et de tous, de plus en plus lentement, une silhouette diaphane que son fardeau ne courbe pas.
Et finira par se dissoudre, on entendra à peine un soupir,car elle est modeste et polie, elle ne sait pas qu'elle est la mélancolie même, que sa beauté nous serre le coeur, ni que cette beauté est celle de son âme.
Elle ne sait pas qu'elle est l'un des plus beaux personnages de femme jamais créés.
Elena Andreevna ne se prend pas au sérieux. Comme tous les enfants des mondes finissants, elle a l'élégance discrète de l'auto-dérision.
Elle sourit, hausse les épaules.
Elle quitte la scène.
Et voilà que son fardeau pèse sur nos propres épaules.
Tcheckhov, L'Homme des Bois, Comédie de Genève
vendredi 15 février 2008
READLIST
Il y a des gens bizarres dans le pâté de maisons voisins. On ne sait pas trop de quoi ils vivent. Parfois, quand on les regarde avec beaucoup d'attention, on s'aperçoit que leur aspect et leur comportement aussi sont bizarres: celui-ci gobe des mouches avec sa langue, comme une grenouille — cet autre a quelque chose d'un loup, dans sa démarche, dans le regard qu'il pose sur vous derrière la fumée de ses cigarettes — celui-là est un enfant qui ne semble jamais grandir... Alors vous faites des recherches: ces bâtiments ont les mêmes mystérieux propriétaires depuis des années, depuis des siècles, depuis la fondation de la ville en fait. Vous retrouvez de vieilles photographies, et vous reconnaissez, sur ce cliché de 1890, la même jeune femme à la peau blanche comme la neige, à la chevelure noire comme la nuit, que vous avez croisée hier soir dans la rue — sur cet instantané de 1935, le même adolescent vêtu de bleu qui joue de la trompette le samedi soir sur une petite scène de blues...
Bien sûr vous connaissez la chanson, on ne vous la fait plus, vous avez lu Anne Rice, vous savez bien ce que sont ces gens-là: des Vampires, tissant leurs toiles millénaires et manipulant les pauvres humains !
...
Ou bien pas.
Ou bien, peut-être, sont-ils un tout autre peuple, avec de tout autres fins.
Rencontrez les dans les comics Fables, écrits par Bill Willingham, et publiés chez DC. En anglais.
Vous avez lu Frankenstein, celui de Mary Shelley. Vous faites partie de ceux qui se souviennent que ce nom est celui du savant, non de sa créature. Vous connaissez même son prénom: Victor Frankenstein, un jeune scientifique suisse qui voulait vaincre la mort elle-même par l'infini pouvoir qui avait été celui de Zeus et de sa foudre, l'Electricité. Pourtant l'oeuvre vous a laissé vaguement insatisfait, comme s'il manquait quelque chose, comme si on vous cachait quelque chose. Comment Victor Frankenstein a-t-il pu en arriver là? D'où lui venaient son savoir et sa sapience? quel rapport entre cette histoire et le cauchemar de Mary Shelley, où se cache donc l'enfant mort-né qui a engendré ce roman? Qui était vraiment Elisabeth Lavenza, l'enfant trouvée, la soeur adoptive puis la fiancée de Victor? N'existe-t-elle que pour trouver la mort des mains de la Créature?
Vous avez raison. On ne vous avait pas tout dit. Vous pouvez lire à présent les Mémoires d'Elizabeth Frankenstein rassemblées par Theodore Roszak, et traduites au Cherche-Midi.
Vous vous êtes peut-être lamentés, comme moi, sur la baisse du nombre de lecteurs, sur ces générations qui petit à petit se détournent des livres et passent de longues heures devant un jeu vidéo, ou, pire, un inepte reality-show. Vous avez secoué la tête d'un air résigné et admis le constat. Les gens veulent des satisfactions plus immédiates que celles qu'offrent les livres. La pensée à long ou moyen terme se dissout, et avec elle la capacité de concentration. Si vous êtes pessimiste, vous avez même dénombré les conséquences de ce phénomène, les manipulations auxquelles les gens devenaient vulnérables... Ou bien vous vous êtes dit que vous deveniez vieux, à idéaliser ainsi le Bon Vieux Temps...
Mais pas du tout ! Le phénomène existe. Il a même une cause. Et, peut-être, une solution.
Elles sont révélées dans First Among Sequels, le cinquième tome des inventives et délirantes aventures de Thursday Next, par Jasper Fforde. Les quatre premiers tomes, L'Affaire Jane Eyre, Délivrez-moi !, Le Puits des Histoires Perdues et Sauvez Hamlet !, sont traduits et publiés chez Fleuve Noir.
Bien sûr vous connaissez la chanson, on ne vous la fait plus, vous avez lu Anne Rice, vous savez bien ce que sont ces gens-là: des Vampires, tissant leurs toiles millénaires et manipulant les pauvres humains !
...
Ou bien pas.
Ou bien, peut-être, sont-ils un tout autre peuple, avec de tout autres fins.
Rencontrez les dans les comics Fables, écrits par Bill Willingham, et publiés chez DC. En anglais.
Vous avez lu Frankenstein, celui de Mary Shelley. Vous faites partie de ceux qui se souviennent que ce nom est celui du savant, non de sa créature. Vous connaissez même son prénom: Victor Frankenstein, un jeune scientifique suisse qui voulait vaincre la mort elle-même par l'infini pouvoir qui avait été celui de Zeus et de sa foudre, l'Electricité. Pourtant l'oeuvre vous a laissé vaguement insatisfait, comme s'il manquait quelque chose, comme si on vous cachait quelque chose. Comment Victor Frankenstein a-t-il pu en arriver là? D'où lui venaient son savoir et sa sapience? quel rapport entre cette histoire et le cauchemar de Mary Shelley, où se cache donc l'enfant mort-né qui a engendré ce roman? Qui était vraiment Elisabeth Lavenza, l'enfant trouvée, la soeur adoptive puis la fiancée de Victor? N'existe-t-elle que pour trouver la mort des mains de la Créature?
Vous avez raison. On ne vous avait pas tout dit. Vous pouvez lire à présent les Mémoires d'Elizabeth Frankenstein rassemblées par Theodore Roszak, et traduites au Cherche-Midi.
Vous vous êtes peut-être lamentés, comme moi, sur la baisse du nombre de lecteurs, sur ces générations qui petit à petit se détournent des livres et passent de longues heures devant un jeu vidéo, ou, pire, un inepte reality-show. Vous avez secoué la tête d'un air résigné et admis le constat. Les gens veulent des satisfactions plus immédiates que celles qu'offrent les livres. La pensée à long ou moyen terme se dissout, et avec elle la capacité de concentration. Si vous êtes pessimiste, vous avez même dénombré les conséquences de ce phénomène, les manipulations auxquelles les gens devenaient vulnérables... Ou bien vous vous êtes dit que vous deveniez vieux, à idéaliser ainsi le Bon Vieux Temps...
Mais pas du tout ! Le phénomène existe. Il a même une cause. Et, peut-être, une solution.
Elles sont révélées dans First Among Sequels, le cinquième tome des inventives et délirantes aventures de Thursday Next, par Jasper Fforde. Les quatre premiers tomes, L'Affaire Jane Eyre, Délivrez-moi !, Le Puits des Histoires Perdues et Sauvez Hamlet !, sont traduits et publiés chez Fleuve Noir.
mercredi 31 octobre 2007
UNE PAGE DE PUBLICITÉ
Pour détendre l'atmosphère.
Pour rendre hommage au talent et à l'inventivité.
Pour partager mes découvertes : c'est à ça aussi que sert un blog.
Si vous habitez Marseille ou la région, vous pouvez désormais lire, "tous les quatre jeudis", le mensuel culturel Zibeline, qui parle de toute la culture locale, théâtre, danse, musiques, livres, conférences, sciences, éducation, avec un esprit critique sans snobisme ni complaisance. Sans raccourcis, non plus : Zibeline est épais, ses articles longs et fouillés.
Et peut-être le plus important : Zibeline est gratuit.
Salutaire. Peut-être même indispensable.
Je rêve d'un Zibeline dans chaque grande ville. S'il y a parmi les passants de ce blog des volontaires pour lancer l'équivalent en région genevoise, je suis prête à participer, avec enthousiasme.
Où que vous habitiez, vous pouvez goûter aux merveilles de Quai Sud. C'est inventif et délicieux, de vrais régals d'automne, colorés, épicés. Chauds. Des cafés, des cacaos, des thés, et sans doute les meilleures infusions du monde. Nous recommandons particulièrement "Cranberries Twist" et "Pomme Cosy", en infusions. Les cacaos à la cannelle ou à la poire, préparés à l'ancienne, éclaireraient les pires grisailles.
Et puis Noël approche. Dans un marché d'avant Noël, le marché féerique de Bourg-en-Bresse, nous avons découvert de talentueux artisans. J'ai un faible pour les artisans, un faible de fausse intellectuelle qui s'émerveille de ce que les mains peuvent créer, de la beauté qui jaillit de la glaise, du métal, du cuir, des tissus.
A ce marché se trouvait une amie chère et fée, dont les doigts voltigent sur les tissus et dont les mots savent restituer cette magie. Son blog, le Carton à Chapeau, est depuis longtemps dans les liens de ce blog. Voici celui de son site professionnel, De Cape et d'Aiguille
Il y avait une autre Dame, une autre Fée, qui a jugé un jour que les bijoux pouvaient être autre chose que bagues et colliers, boucles et bracelets. Ses bijoux ornent vos cheveux, enlacent le lobe de vos oreilles : Atelier Elemiah Delecto
Délectez vous.
Lisez, découvrez, critiquez, sortez, écoutez. Goûtez. Soyez beaux.
Admirez.
C'est, de la publicité, ma fonction préférée.
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