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mardi 5 novembre 2013

Autour du Minotaure

Comme annoncé dans le post précédent, la deuxième de mes "parutions d'automne" est un OVNI.

Il s'agit bien d'un volume universitaire, toujours aux Presses Universitaires Blaise Pascal, consacré aux réécritures du mythe du Minotaure et aux figures qui l'entourent, telles que Minos et Pasiphaé, Thésée, Ariane, Phèdre…
Sous la direction de Rémy Poignault et Catherine d’Humières
coll. Mythographies et sociétés, 2013, 478 p.
ISBN 978-2-84516-533-5. 25 € pour la version papier
ISBN 978-2-84516-534-2. 16 € pour la version pdf
Les études réunies ici démontrent une fascination toujours vive pour le mythe du Minotaure au cours des siècles en retraçant ses nombreuses réécritures dans le cinéma, la bande-dessinée, la danse, la peinture et la littérature.
Le Minotaure se situe au centre d’un écheveau de passions familiales, souvent violentes, parfois perverses, toujours compliquées, à l’image de son étrange demeure, et le mythe ne cesse de nous interroger. Au cours des siècles, les relations entre les différents acteurs du drame se sont modifiées et complexifiées, et les articles de cet ouvrage, en étudiant les réécritures du mythe du Minotaure et des figures qui gravitent autour de lui, de l’Antiquité jusqu’à nos jours dans les domaines les plus variés, littérature, bien sûr, théâtre, bande dessinée, arts picturaux, danse, cinéma…, ont tenté d’envisager la façon dont ceux qui se sont inspirés de ce mythe se sont approprié ces filiations pour les transformer à leur gré et élaborer de nouvelles créations.
Mais mon propre texte, contrairement au précédent, n'est pas un article universitaire. C'est une nouvelle, "Le Labyrinthe", ma propre tentative de réécriture de ces mythes.

Trois voix, plus une, se succèdent pour redire l’histoire du labyrinthe, dont le Minotaure n’est qu’un malheureux épisode. Celle d’Ariane et du fardeau de son hérédité divine, de son savoir, pour qui l’exil volontaire est la seule issue possible. Celle de Phèdre la rebelle, la chasseresse condamnée à tous les excès. Enfin celle de Thésée, prince et fondateur, qui finit par perdre ses certitudes aux Enfers. La voix de Dédale, homme de l’avenir inextricablement fasciné par la lignée de Minos, relie et interprète ces trois récits.
 J'aime ce texte, et j'aime son insolite publication, comme j'ai aimé participer au colloque qui a donné naissance à cet ouvrage. J'ai trouvé l'expérience très différente, et plus jouissive, que mes participations universitaires à des colloques. Parler d'une création littéraire, en lire des extraits à haute voix, devant un public universitaire, était vraiment plaisant et enrichissant. Je suis très reconnaissante à Catherine d'Humières pour avoir permis et encouragé cette expérience inhabituelle.

Vous pouvez commander le livre papier ou le PDF via le site des Presses Universitaires Blaise Pascal.


mardi 5 avril 2011

Identité : (Non)-Universitaire

Il y a des non-anniversaires, il pourrait y avoir des non-universitaires. Pas seulement pour la rime.
S'il en existait, je serais de ceux-là.

J'écris des articles, participe à des colloques — bien peu, quand le temps m'en est donné — mais je n'enseigne pas à l'université.

C'est un choix que j'ai fait, il y a des années, et que je commence seulement de regretter.
Il y a des années, j'ai choisi de passer l'agrégation plutôt qu'un doctorat. Puis d'enseigner sans attendre. C'est une de ces bifurcations significatives d'une vie, peut-être. Pourtant le choix n'a pas été difficile. Certes, je voulais être indépendante financièrement. Mais surtout, la perspective d'un doctorat de lettres ne m'enthousiasmait pas. Je doutais, à vrai dire, de l'intérêt profond de la recherche en littérature. Pas seulement de son intérêt pour moi, non, de son intérêt tout court.
La recherche apportait-elle vraiment quelque chose à la littérature ? N'était-elle pas vaine spéculation, jeu de miroirs souvent auto-réferentiel et auto-satisfait, interminables arguties, méticuleuses et pour tout dire fastidieuses interpolations ?
Ce qui importait, n'était-ce pas d'écrire la littérature, et de la lire, sans besoin de l'analyser si avant ?

Finalement, l'entreprise d'un doctorat de lettres n'avait rien pour me séduire. Je ne m'y amuserais pas. Et quand bien même je le mènerais à terme, il me faudrait encore entrer dans le ballet complexe des relations universitaires. Je ne m'en sentais pas la force.

Pourquoi regretter, à présent ?
Parce que la recherche littéraire, en France, est en train de bouger. De devenir passionnante. D'aborder, en tout cas, des domaines qui me passionnent.
Les littératures de l'imaginaire.
La littérature jeunesse.
Les frontières entre les genres, entre les arts.
Fan-fiction.
Creative writing.
Interactive storytelling.


Etre un non-universitaire ne suffit pas pour explorer toutes ces pistes.
Un non-universitaire, il faut bien l'avouer, n'est qu'un dilettante de la recherche.

Je me retourne et regarde ce carrefour, cette bifurcation manquée. Mais : si j'avais fait ce choix, je n'aurais pu venir m'établir aussi facilement près de Genève. Vivre avec le Bien-Aimé. Fonder une vie nouvelle.
Et voilà qu'en fin de compte je ne regrette plus.

vendredi 18 décembre 2009

AUTOUR DU MINOTAURE

Autour du Minotaure, il y a, bien sûr, un labyrinthe. Peut-être même le Labyrinthe, le premier, le seul, dont tous les autres ne sont que des reflets déformés.
Autour du Minotaure, il y a une famille folle et démesurée, une famille d'hybris au plein sens du terme, dont tous les membres sont étonnants : Minos fils de Zeus, roi, juge, fondateur ; Pasiphaé fille du Soleil, sauvage, libérée ou enchaînée par sa passion pour le Taureau des Mers ; leurs filles Ariane et Phèdre, marquées par un destin d'amour et de perte.
Autour d'eux, un peu plus loin, satellites de cette étrange système, Dédale l'architecte et son fils Icare brûlé par le soleil.
Et bien sûr Thésée. Le héros, le Grec, la civilisation en marche, aimé d'Ariane, époux de Phèdre, vainqueur du Minotaure.

Autour du Minotaure il y a tant de textes.
Dont le mien, qui s'appelle justement "Le Labyrinthe".

Et j'ai l'honneur et le plaisir de figurer au programme du colloque universitaire “Autour du Minotaure” organisé par le CELIS qui aura lieu les 13-14-15 janvier 2010 à la Maison des Sciences de l'Homme de Clermont-Ferrand.

Le jeudi 14 janvier à 17h, je ferai lecture de ma nouvelle et parlerai des conditions de son écriture.


Maison des Sciences de l’Homme
4 rue Ledru
63057 Clermont-Ferrand cedex
Tél. 33 (0)4 73 34 68 32
Fax 33 (0)4 73 34 68 34

lundi 3 août 2009

BILANS D'ÉTÉ

L'été a toujours été pour moi la saison des bilans et des résolutions. Le passage des ans, pour moi comme pour tous ceux dont le rythme est scolaire, se fait lors des vacances d'été et non pas du changement de date, aussi invisible que sa ligne à travers l'océan.

Celui-ci est paisible. Cela me plaît et me déplaît, car je suis exigeante et folle, et me défie de la paresse. Je suis de ceux qui voudraient chaque journée productive. Non pas en termes économiques, certes, mais productive : en travail, en création, en avancement d'une sorte ou d'une autre.
Ainsi l'été et sa langueur m'inspire depuis longtemps la méfiance. La chaleur, la vacance elle-même, incitent à l'assoupissement, à l'écoulement des journées comme l'eau et le sable. L'été est une saison fuyante.

Je m'en défie d'autant plus qu'il me tente : glisser doucement dans l'inactivité et les douces lectures est une de mes tentations les plus aiguës.
Et je me dis qu'il serait sot de refuser ces douceurs-là, ces plaisirs-là, beaux et simples.
Car j'aime : passer du temps avec mon Aimé, avec des amis trop peu vus cette année, lire beaucoup, jouer enfin, frémir face à l'Horreur d'Arkham ou de Dunwich, entraîner des agents de l'Empire Britannique à travers un Grand Tour, de Douvres à Rome, rêver d'être une femme fatale dans une cité noire et corrompue, une guerrière Féerique traversant la neige et le sang…

Mais j'aurais voulu travailler plus. Ecrire surtout.

Dans ce domaine, une mauvaise nouvelle : la publication de mon adaptation de la Belle au Bois Dormant, "Une histoire de désir", dans la très prometteuse anthologie Contes de villes et de fusées, est ajournée sine die. La crise, qui rôde dans tous les journaux, que l'été assourdit sans endormir, me frappe là où je ne l'attendais pas. Affaire à suivre, j'espère. J'ai eu la chance de lire le fichier avant épreuves, et les contes de Lionel Davoust, Mélanie Fazi, Léonor Lara et Pierre-Alexandre Sicart sont de toute beauté. J'aurais été honorée de paraître parmi de tels textes. Et je récuse ce conditionnel : je serai honorée !

Mais une bonne nouvelle, imprévue et reçue à l'instant : ma vision des mythes d'Ariane, Phèdre et Thésée, intitulée sans la moindre originalité "Le Labyrinthe" paraîtra dans les Actes du colloque universitaire Autour du Minotaure. A cette occasion, je participerai au colloque à Clermont-Ferrand en janvier prochain. Détails à suivre.

vendredi 24 avril 2009

DES NOUVELLES DU MONDE

Celui de dehors. Celui qui bouge. Celui qui fâche, parfois, qui inquiète, parfois.
Celui qui nous fait, que nous voulions ou non.

Sur le blog de Claude-Marie Vadrot, dont je ne partage pas toujours les opinions, dont je désapprouve parfois (souvent ?) le ton provocateur et les jugements à l'emporte-pièce…

Au jardin des Plantes il est désormais interdit de penser et de parler: histoire d'un cours interdit
C'est l'histoire d'un prof de fac qui doit donner un cours sur la biodiversité et l’origine de la protection des espèces et des espaces en plein blocage des Universités et qui décide de le tenir au Jardin des Plantes, pour toutes sortes de raisons.
C'est l'histoire d'un prof à qui un vigile muni de sa photographie et peut-être embarrassé déclare : "Je suis chargé de vous signifier que l’accès du Jardin des Plantes vous est interdit."
C'est l'histoire de ce qui suit.
Mais ce n'est pas la partie qui importe, n'est-ce pas ? La partie qui importe est celle qui s'est passée avant et qui a conduit à cette décision.

La partie qui importe est toujours avant.
Comment en est-on arrivé là, déjà ?
A quel moment crie-t-on au loup, à quel moment a-t-on cessé de crier ?
A quel moment était-il encore temps ?

Sur le blog d'Eolas, découvert grâce à Lucie, un blog miracle que je ne saurais trop vous recommander, dont j'admire l'acuité, la pertinence, l'esprit, une analyse des récents propos du Président sur les droits comparés des criminels et des victimes et la législation anti-bandes.
Vous avez sûrement entendu ça. J'ai tout de suite pensé à Dolores Umbridge (Ombrage en VF) et à son Décret d'Education n°24.
Mais je ne suis pas juriste.
Eolas, si.
Et cela donne ces deux bijoux de précision, d'érudition et d'humour :

Va-t-on jeter les victimes en prison ?
Le président de la République annonce une spectaculaire indulgence à l'égard des bandes

lundi 30 mars 2009

10 LIVRES… (8)

Les mythes n'en finissent pas de vivre. De s'écrire. De renaître. De marcher à nos côtés.
Il y a longtemps que je le sais.
Les mythes sont peut-être les seules histoires qui comptent vraiment.
Les seules qui durent.

Je les ai lus, les lis encore ; je les écris ; les étudie aussi, parfois.
La fantasy est aussi une écriture du mythe.

En maîtrise, c'est aux mythes que j'ai volé leurs voix, pour parler d'Elles.

Elle s’appelle Antigone. Elle a été une enfant grave, née dans la
pourpre royale de Thèbes, et dans l'inceste. Elle attendait d'autres
voix. Seule elle a suivi son père aveugle dans l'interminable chemin
de sa propre fatalité. Antigone marchante et veillante. Seule elle
quittera les murs de Thèbes une nuit pour contrevenir aux ordres
du roi, au nom d'une loi divine, ou d'une loi d'amour, ou d'un
destin - sa propre fatalité. Elle ne mourra pas seule. Antigone
droite comme le bâton d'un roi aveugle, renvoyant au pouvoir un
regard un peu trop clair.

Elle s'appelle Cassandre. Elle a été belle et savante, bénie du
soleil-dieu, née dans la pourpre royale de Troie. Elle entendait
d'autres voix. Seule elle a continué de parler et de penser
l'impitoyable chemin d"une fatalité. Cassandre orante et voyante.
Seule elle a prévenu et averti sans être crue, sans y croire - sa
propre fatalité. Elle ne mourra pas seule. Cassandre debout au
milieu des flammes d'un monde mourant, fixant sur les dieux et
les lendemains un regard désespérément trop clair.

Elle s’appelle Electre. Elle a été une enfant silencieuse, née dans
la pourpre royale et sanglante de Mycènes, et d'une race maudite.
Elle entendait d'autres voix. Seule elle a pleuré sans larmes,
protégé et prévu, juré plus qu'elle n'aurait dû. Electre servante et
patiente. Seule elle a connu les voix du tombeau, reconnu les
visages oubliés, marchant sans hésiter vers un destin qui ne
sauvera personne - leur fatalité d'Atrides. Seule elle ne mourra
pas. Electre courbée sous le poids d'une consécration, inflexible
comme une lame, avec le regard clair d'une enfant qui ne veut pas
pardonner.

Elle s’appelle Médée. Elle a été sage et magicienne, née dans la
pourpre royale de Colchide, à des rivages lointains. Elle attendait
d'autres voix. Seule elle a regardé l'étranger venu de la mer, seule
elle a combattu ses propres sortilèges, entraînée sur un chemin
d'invincible fatalité. Médée tissante et aimante, choisissant ses
propres allégeances, au delà de toute trahison. Seule et sans
regarder en arrière elle a quitté les siens sur le navire aux hautes
voiles. Seule elle finira et tuera, offerte à l'horreur des peuples.
Médée combattante fuyant dans le ciel sorcier, assumant ses choix,
avec ce regard effrayamment clair de ceux qui ne se retournent pas.


Et c'est encore une dette.
Car la premier de ce quatuor antique et terriblement moderne, ce n'est pas l'Antigone d'Anouilh ni celle de Sophocle.
C'est l'Antigone d'Henry Bauchau.

C'est celle-là qui m'a frappée en plein coeur, soulevée de terre, réchauffé l'âme, élargi les yeux
L'Antigone d'un romancier qui n'en finit pas d'être poète, d'un homme qui a la grâce absolue des vieillards et des enfants, qui réussit ce tour de force d'être à la fois vieillard et enfant, et jeune homme vibrant de vie, et femme vibrante de tendresse.
Henry Bauchau a même gentiment répondu à l'envoi de ce mémoire de maîtrise.

Il interdit toute question sur la pérennité de l'art, la survie de la littérature. Par sa seule existence il suffit à prouver qu'il est encore de grands écrivains. Vastes comme la mer. Incontestables.
Ceux qui continuent, inlassablement, de poser les questions qui importent.

Pourquoi est-ce que tous [demande Polynice à sa soeur Antigone] nous te laissons déranger nos existences, troubler nos désirs, nos folles ambitions et notre goût effréné de la vie? Oui, pourquoi t'aimons-nous tellement, je ne m'étais jamais posé cette question, mais ta présence, ton silence m'interrogent. Nous t'aimons à cause de ta beauté,qui n'est pas celle de Jocaste ni d'Ismène, mais, plus cachée, plus attirante, celle des grandes illusions célestes. Et tu n'es pas seulement belle, ma soeur, tu es encore si étonnamment folle, tu fais si bien croire à ta folie, tu la fais si bien vivre autour de toi. […] Avec toi, on croit aux dieux, à ceux qui éclairent et à ceux qui transpercent. On croit au ciel, aux astres, à la vie, à la musique, à l'amour à un degré inépuisable.

— Henry Bauchau, Antigone.

mardi 17 mars 2009

10 LIVRES… (4)

Enfant, adolescente, je dévorais les romans d'aventures historiques.
Des héros brillants et courageux, un cadre passionnant d'intrigues politico-historiques, des combats à l'épée, de grands serments d'amour ou d'amitié (qui finissaient mal, en général.)

En choisir un pour cette liste, un seul, est un crève-coeur.

Cela aurait pu être Dumas (Grabuge m'en voudra terriblement qu'il n'en soit pas ainsi.) C'est lui, après tout, qui a lancé en France cette habitude d'enfanter à l'Histoire de beaux bâtards. Cela aurait pu être Dumas, pour Les Trois Mousquetaires qui furent ma première émotion de théâtre avant d'être une émotion de lectrice, pour la fougue de D'Artagnan que j'ai même incarné, pour la sombre mélancolie d'Athos, pour la subtile séduction d'Aramis, pour les larmes versées par auteur et lecteur à la mort du brave Porthos. Ou, plus tard, pour le long et vain et rageant et sanglant duel, à la fin de La Dame de Monsoreau.

Ou bien cela aurait pu être Paul Féval. Lagardère reste inscrit en moi de bien des façons, et aussi ses interprètes au cinéma — je parle de ceux d'autrefois, ceux qui étaient rediffusés dans mon enfance. Je pense aux sourires et à l'enthousiasme qui me soulevait dans mon fauteuil en regardant Jean Marais, à la tendresse que j'ai gardée pour lui. Je pense à l'émotion plus grave qui m'étreignait en regardant Pierre Blanchar veiller sur son Aurore.

Ou bien, dans un genre un peu différent, cela aurait pu être Les Rois Maudits de Maurice Druon. Pendant des mois, j'ai su Le Roi de Fer par coeur. J'entends par coeur au sens littéral : je l'avais adapté et mis en scène pour deux comédiennes, nous nous partagions tous les rôles, et savions l'intégralité des dialogues par coeur. J'avais treize ans. J'aimais la verve de Robert d'Artois, les défis de Marguerite de Bourgogne, l'intelligence politique de Philippe. Je ressemblais, surtout, à Isabelle d'Angleterre, j'étais déjà partagée entre la maîtrise et la passion, et ces désirs qui peuvent conduire aux grands règnes, aux grands sacrifices, aux grandes amours, aux grandes tragédies.

Cela aurait pu.
Mais c'est, finalement, Michel Zévaco et son Pardaillan.

Pour ce héros nouveau qui ressemble à tous les autres et les dépasse.
Pour sa bravoure sans illusion, pour son panache plus magnifique d'être plus désespéré, pour son ironie salutaire qui ne se change jamais en cynisme, pour sa solitude essentielle et sans amertume.
Parce que Pardaillan ressemble à Cyrano et le dépasse — en humanité.
Non qu'il soit plus grand ; mais il vient plus tard.
Composé à l'aube du XXe siècle, cette époque de fureur sans concession, de plumes acides, de rêves nouveaux et de désillusions.
Il a en lui le panache et l'énergie du XIXème siècle, les ombres et les désillusions du XXe.
Il sait être flamboyant, impitoyable — tendre.

Je suis revenue à lui longtemps après, en maîtrise, pour l'exercice universitaire qui m'a le plus amusée.

Un jour, peut-être, écrirai-je un roman de cape et d'épée.

dimanche 8 mars 2009

LES MAITRES MEURENT AUSSI (et même les presque-maîtres, les maîtres-possibles, les non-maîtres)

Vendredi dernier, je parlais de Bruno Etienne à des amis. Cela m'arrive de temps en temps. Soudain, l'un d'eux s'exclame: "Mais il est mort ! Il vient de mourir, je crois."
J'ai quitté la table pour me précipiter sur la Toile.
Vendredi dernier, je parlais de Bruno Etienne à des amis. C'était le jour de son enterrement. Je ne le savais pas.

Mais les maîtres meurent, bien sûr. S'ils y manquaient, il nous faudrait les assassiner — au moins symboliquement.
Bruno Etienne n'a pas été mon maître. Je me suis éloignée trop vite. Et j'étais trop indépendante, je ne cherchais pas vraiment de maître, même à dix-huit ans. Mais de tous mes professeurs, il fut ce qui s'en rapproche le plus. Le seul qui aurait pu devenir un maître, sur un autre chemin possible. Il n'y a pas tant de professeurs dont on parle encore, après tant d'années.

Voilà que l'affreux exercice imposé de l'hommage funèbre s'impose à moi, se presse, s'exige. Nécessité.
Je le détourne en deux images, deux souvenirs, l'un réel, l'autre inventé. Deux facettes et deux possibles.


Examens de fin de première année à l'IEP d'Aix-en-Provence. L'oral qui nous terrifie le plus est celui de Bruno Etienne. Il n'y a pas de cours à apprendre : son heure hebdomadaire d'initiation à la science politique avait le contenu mouvant d'une digression sans cesse renouvelée. Stimulante intellectuellement, mais qu'il serait absurde et impossible de reproduire. Elle ne se reproduisait pas elle-même, d'une semaine sur l'autre, d'une année sur l'autre. Elle rebondissait sur tous les prétextes, de l'actualité ou de la réminiscence personnelle.
Et puis l'homme était impressionnant. Imposant, provocateur, impitoyable.
"Parlez-moi de ce que vous voudrez, avait-il annoncé. Mais intéressez-moi."

Je me tenais sur le palier de son bureau. Des élèves sortaient, plus ou moins blêmes. Plutôt plus.
C'est mon tour.
Il me fait signe de m'asseoir. J'ai décidé de lui parler de Lilith. Il l'a mentionnée un jour incidemment, et cela me permettra de parler mythes, genèses, rapports entre les sexes. Et puis Lilith m'intéresse. La preuve : d'elle aussi je parle toujours, après tant d'années.
Bruno Etienne sourit : "Pas de chance, j'ai une étudiante qui écrit un mémoire sur elle. Mais allez-y." Je déglutis.
Le téléphone sonne sur son bureau."Excusez-moi" et il décroche.
Je ne sais plus combien de temps l'oral était censé durer. Je ne sais plus ce que j'ai dit, finalement, ni si j'ai réussi à parler de Lilith. Pendant ce temps, le téléphone a sonné deux ou trois fois, et il a même dû s'absenter, me laissant seule dans le bureau.
J'ai regardé autour de moi. Longtemps. Ses livres. L'aquarelle du jeune marin devant les pyramides, sortie de La Jeunesse de Corto. Cela je m'en souviens : nous avons parlé de Corto Maltese. Un jour, il avait raconté en amphi qu'il avait tué un homme avec Hugo Pratt, quelque part en Amérique du Sud. Je n'ai jamais su si c'était vrai. Je n'ai jamais cherché à le savoir. Ca n'a pas vraiment d'importance.
Je me souviens de la fin, bien sûr.
Quand je me suis levée pour partir, il s'est levé aussi et m'a tendu la main. Je l'ai serrée. J'ai hésité un peu, mais c'était le genre de choses qu'on pouvait attendre de Bruno Etienne.
Il m'a regardée dans les yeux et m'a dit : "Au-revoir. Vous avez un beau karma."

Et quand j'ai déclaré à un autre élève que la poignée de mains m'avait un peu surprise, on m'a regardée avec des yeux ronds. Apparemment, il ne serrait pas les mains de tous les élèves.

Ce n'était pas le souvenir inventé. Mais cela y ressemble, n'est-ce pas ?


Un ou deux ans plus tard, pour échapper à l'ennui de certains cours, mon amie Valérie et moi nous sommes lancées dans un série de parodies : Les Aventures de Jean Bon, l'espion-charcutier. OSS 117 avant la lettre. Nous composions des synopsis joyeusement foutraques, mêlant James Bond à nos condisciples de l'IEP, et même à quelques professeurs.
J'ai oublié toutes ces parodies, sauf une : L'Homme à la Gamelle d'Or.
On y retrouvait, excusez du peu, le président Edouard-Pôle des Chamelles qui partageait avec Paul Deschanel certains loisirs insolites, comme l'escalade des arbres du parc de l'Elysée — un émule de Gilles de Rais — un père de Fauculd SM qui hésitait entre le révérend de Foucauld et Michel Foucault — Yasser Arafat et Omar Sharif — les Spice Girls — et, encore, Lilith.
La parodie ne s'arrêtait pas à James Bond, mais y mêlait Indiana Jones et la Dernière Croisade ainsi que Starwars. Sean Connery en personne jouait Jean Bon Sr.
Et Bruno Etienne, alors ?
Il y apparaît pour la première fois sur une photographie : un "vieux type de haute taille", un bras passé autour des épaules de Sean Connery. Et sa disciple parle souvent de lui.
Car il n'est plus. Et je joue moi-même le rôle de la disciple, qui s'efforce de terminer l’essai anthropologique commencé par son regretté maître sur le Caché et le Visible dans les mœurs des Arabes. Bruno Etienne était islamologue, entre autres. Et il admirait Richard Francis Burton. Il aurait aimé mener sa vie, nous a-t-il dit un jour.
On le cite. Il avait le sens de la formule. "“ Un chef d’Etat est un terroriste qui a réussi.” rappellent, amusés, ses vieux amis, en plein désert jordanien.
Il rêvait de s'emparer de la Gamelle d'Or, d'éveiller les consciences politiques, de permettre au Proche-Orient d'entrer dans une ère nouvelle.
Et il apparaissait finalement sous la forme d'un fantôme, et le nom — pardonnez moi — de Ben Etienne Kenobi.
Mais c'était sa disciple qui lui rappelait que "Personne par la guerre ne devient grand."

Et cette histoire, bien sûr, est entièrement fausse, parodique, délirante, réductrice.

Mais je souris, car il aurait pu être mon maître.
Je ne sais pas si j'ai un beau karma, ni s'il en avait un.
Et cela n'a, finalement, aucune importance.

lundi 23 février 2009

PUISSE JULIEN ME PARDONNER

… de passer d'un texte qu'il a aimé à ceci.
Mais.

Pierre Jourde, écrivain et professeur d'université.
A quoi sert (ou devrait servir) l’université ?

Pendant des décennies, l’université a avalé sans broncher les réformes les plus burlesques. Et voici brusquement les universitaires de toutes tendances politiques, les présidents d’université les plus modérés, les chercheurs les plus prudents, gauche et droite mêlées, qui se retrouvent dans la rue, à lever le poing avec des étudiants et de jeunes chercheurs. Pour en arriver à cela, il faut un sentiment profond d’humiliation, de mépris pour les professions intellectuelles, qui dure depuis très longtemps, et qui ne vient pas seulement de nos hommes politiques, mais aussi de la représentation qui est donnée de ces professions par certains médias, à partir d’une méconnaissance profonde de leur réalité quotidienne.

Cela ne tient pas seulement au déferlement des clichés populistes. Ce n’est pas seulement parce que l’on fait passer pour des fainéants des gens qui ne cessent de travailler, pour des salaires minables, dans des lieux souvent sordides. Ce n’est pas seulement parce que l’on prétend évaluer enfin des chercheurs qui le sont en réalité toute leur vie, sur des critères très sélectifs. Ce n’est pas seulement parce que le temps qui pourrait être consacré aux étudiants et aux recherches est en réalité dévoré par une bureaucratie envahissante. C’est aussi et surtout parce qu’il s’agit d’une politique globale de destruction de la culture générale, qui touche l’université, la formation des professeurs, les concours de la fonction publique, l’audiovisuel, etc.

Nous formons les futurs professeurs, et on nous demandera de les recruter, non plus sur ce qu’ils savent en littérature ou en sciences, mais sur des critères techniques étroits. Dans tous les domaines, il s’agit de ne former que des visseurs de boulons soumis, étroitement rivés à leur tâche. Et cela concerne l’éducation dans son ensemble, de la maternelle à l’université. Les universitaires manifestent contre cette vision de la société.

Nous ne voulons pas former seulement des techniciens soumis, aux compétences étroites, mais des hommes et des citoyens. Nous pensons que la recherche est d’autant plus créatrice qu’elle n’est pas soumise à des objectifs purement utilitaires. Que le sens d’une vie ne se résume pas à des savoir-faire techniques. Qu’un professionnel est d’autant plus efficace que sa vision n’est pas étroitement limitée à son domaine de compétence. Que la culture est partie intégrante du fait de devenir homme.

lundi 26 janvier 2009

RÉSISTER ?

Il y a tant à faire, et si peu de voies.
Tant à crier, et si peu de voix.
On ne sait où commencer, on a peur de commencer, peur de finir — de finir où ?
On ne sait par où résister, on est attaqué de toutes parts, on n'a pas le temps de se retourner.
Et puis on n'a jamais été très doué pour résister. On est par excellence le pronom de la majorité silencieuse.

On est bien obligé d'ouvrir plusieurs fronts, de feux en contre-feux, on ne sait plus où donner de la voix, où donner de la révolte.

Je choisis l'Université.
Parce que le péril est immense, un gouffre qui s'ouvre sous nos pieds — sous les pieds de la France, dirait Hugo que chacun cite ces jours-ci.

Et parce que malgré tout je souris et me souviens, je choisis cette preuve que l'heure est vraiment grave :

Communiqué

Réunis en assemblée générale le 23 janvier 2009, les professeurs et les maîtres de conférences de l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence ont approuvé à l'unanimité les motions adoptées par la coordination nationale des universités le 22 janvier 2009, qui exigent, notamment, que le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche retire sans préalable le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs.

Certains volets de ce texte mettent gravement en cause les libertés académiques et le mode d'évaluation par les pairs dont bénéficie tout universitaire.

Faute de retrait du projet avant le 2 février 2009, le corps enseignant de l'IEP, pour la première fois de son histoire, s'associera à la grève totale, reconductible et illimitée décidée par la coordination nationale.

Ce retrait doit être le point de départ d'une concertation d'ensemble visant à assurer le renouveau et le développement de l'Université, mais aussi à donner aux enseignants-chercheurs les moyens et le statut garantissant l'accomplissement de leurs missions.

Cet enjeu concerne tout particulièrement les Instituts d'études politiques dont les spécificités au sein de l'enseignement supérieur doivent être protégées. A cet effet, nous demandons à l'ensemble des directeurs d'IEP de se coordonner afin d'agir en ce sens auprès du Ministère.


Je confirme : jamais, jamais, ils n'ont pris pareille décision. Ce sont des hommes et des femmes qui connaissent la chanson, et que la vieille ironie a toujours gardés de l'engagement. Des esprits pratiques, qui tous ont lu Machiavel et se préparent calmement à négocier avec les Princes.
Mais pas cette fois.
Cette fois, ils franchissent le Rubicon.
Puissent-ils emporter la victoire.