Affichage des articles dont le libellé est mots. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est mots. Afficher tous les articles

jeudi 7 juillet 2016

BREXIT BLUES


J’aime la Grande-Bretagne.

Depuis si longtemps. Depuis Merlin et Arthur, déjà un héritage partagé, depuis le Mabinogion, même. Depuis ces résistants-à-l’envahisseur, plus graves qu’Astérix, adolescente j’avais écrit un poème titré Arviragus, et il ne parlait pas de Vercingétorix.
Je l’aime comme j’aime Les Celtiques d’Hugo Pratt, un si bel album européen même s’il affiche des couleurs britanniques, on y voit certes Corto endormi dans Stonehenge, adoubé défenseur des Îles Britanniques contre l’envahisseur allemand, mais aussi la Peite-Bretagne, et l’Eire, et le front de la Première Guerre Mondiale.
Comme j’aime la force incroyable du Royaume-Uni pendant la Deuxième Guerre, et Churchill avec ses contradictions magnifiques et son panache, et « Keep calm and go on ».

Comme j’aime Harry Potter aussi parce qu’il est anglais, parce que Poudlard-Hogwarts ressemble à un collège britannique.

Comme j’aime Tolkien, depuis avant ma naissance, j’ai déjà raconté cette histoire-là et ce substrat légendaire est bien celui de la Grande-Bretagne, de ses mythes-en-formation, de son histoire, de ses langues emmêlées, de ses campagnes so hobbit-like.

Comme j’aime les bow windows.

Comme j’aime Jane Austen, et sa finesse, et ses héroïnes qui ne sont jamais mièvres, qui sonnent si juste, et son humour. Surtout son humour.

Comme j’aime Evelyn Waugh. Comprenez-moi, je ne lis pas de livres comiques, je n’ai peut-être pas le sens de l’humour — sauf celui-là, leur sens à eux, leur nonsense parfois.

Comme j’aime Virginia Woolf et ses vertiges, comme j’aime Oscar Wilde, comme j’ai créé autrefois un personnage qui s’appelait Virginia et qui tenait à la fois de Woolf et de la petite héroïne du Fantôme de Canterville.

Comme j’aime Peter Pan et Alice, qui sont beaucoup plus que des enfants.
Et Neil Gaiman, qui est, entre autres très nombreuses choses, l’héritier de cette tradition-là.

Comme il y a quelques mois, quand une collègue sur Twitter s’amusait à nous demander si nous préférions « Racine ou Shakespeare », je n’hésitais pas une seconde, je faisais le même choix que la génération romantique : le Barde, of course !

Et Mary Shelley. Et Rosamond Lehmann. Je lis Walter Scott au Petit Magicien.

Vous allez croire que de la Grande-Bretagne je n’aime que ses livres.

Non, non. J’aime ses rois compliqués, j’aime ses rois Normands, ça aussi c’est une histoire commune, et nous n’avons pas rendu Richard (vous savez tous que j’aime Richard), j’aime Henry à Azincourt, j’aime la Guerre des Deux Roses, et débattre de la culpabilité de Richard III, j’aime les corbeaux de la Tour de Londres (j’ai écrit sur eux, vous vous souvenez), j’aime ses folies victoriennes.
Quand j'invente des uchronies elles sont presque toujours britanniques.

J’aime qu’il existe un Shadow Cabinet.

J’aime le thé. Je peine à m’en passer. J’ai une théorie sur ses pouvoirs magiques, ça aussi c’est une histoire que j’écrirai peut-être un jour.

J’aime les Beatles, David Bowie, Ian McKellen, les acteurs shakespeariens en général.

J’aime Sherlock, et Downtown Abbey. Pour des raisons très différentes, ou peut-être pas tant que ça, parce qu’elles sont des facettes de l’Angleterre. Je sais que vous direz : l’Angleterre que nous rêvons. Mais l’Europe est un rêve aussi. Et j’aime Ken Loach.

J'aime Londres. Je peux lui parler à haute voix, comme John Constantine dans un épisode de Sandman.

J’aime ses paysages, j’aime ses châteaux. Nos voyages de ces dernières années nous ont menés en Cornouailles et au Pays de Galles (et en Irlande, qui compte presque). L’Ecosse est sans doute le lieu que je préfère au monde.

J’aime sa pluie, sa mer trop froide, j’aime ses verts. Je me suis déjà baignée dans des lochs écossais.

J’aime sa langue. Parfois je rêve en anglais, parfois j’écris en anglais et je n’arrive pas à traduire.

J’aime le porridge. Je vous jure. Vous me croyez, maintenant ?

Je sais, je sais.
Cela ne change rien. Brexit ou pas, je pourrai continuer d’aimer tout cela. Et je continuerai.
Mais cela change quelque chose à mes rêves, à mon identité.
J’ai souvent dit que je me sentais Européenne avant de me sentir Française. C’était aussi à cause de tout cet amour. Et maintenant, je ne sais plus de quelle Europe je suis, s’il en est une.

mardi 3 mai 2016

L'Ours qui Voulait Démourir

Il y a très, très longtemps que je n'avais pas fini une nouvelle !
C'est un texte pour enfants. Ce n'est pas un texte pour enfants. Mais c'est écrit, sans doute possible, pour et par le Petit Magicien.
 
L’Ours qui Voulait Démourir



C'est un Muséum d'Histoire Naturelle. A l'ancienne, avec salles immenses, balustrades de fer forgé, squelettes de dinosaures, animaux empaillés, et visiteurs de tous âges, surtout les jours de pluie.
Un petit, petit garçon, sur la pointe des pieds, trop petit encore pour lire les étiquettes, interroge sa maman : « Est-ce que c’est un vrai ours ?
— Bien sûr, chaton.
— Pourquoi il ne bouge pas, alors ? »
La maman hésite, bien entendu, et se décide pour la vérité : « Parce qu'il est mort, chéri.
— Il est mort ? »
L'enfant écarquille les yeux. Il est à l'âge où la mort, c'est très intéressant. Puis lui aussi se décide :
« Alors on le ramène sur la banquise, pour qu’il démeure.
— Pour qu’il y demeure ?
— Mais non maman, pour qu’il DÉmeure, pour qu’il ne soit plus mort. »

C'est là que naît l'histoire. Car la maman pourrait expliquer à l'enfant, tristement, comme expliquent les adultes, que de la mort on ne revient pas. Que c'est la raison d'ailleurs pour laquelle le verbe démourir n'existe pas.
Mais cette maman-là regarde son petit garçon, puis l'ours blanc gigantesque, et répond :
« Ma foi, pourquoi pas ? »

Et quelques nuits plus tard, elle vient le chercher dans son lit, tout doucement, un doigt sur la bouche, et l’habille bien chaudement.
« Où va-t-on, maman ?
— Ramener l’ours chez lui. »
Et tout doucement, avec ces pas de somnambules qui sont ceux des enfants la nuit, qui ne savent pas trop s’ils marchent pour de vrai, ils arrivent sur le port. Un grand navire est à quai. Un navire comme vous en voyez plus souvent dans les livres que sur les ports : avec des voiles, et des mâts, et des passerelles où montent des marins portant de lourdes caisses.
La plus grande de ces caisses ne porte aucune inscription.
« C’est l’ours. » dit la maman.

Le capitaine est un homme au teint sombre, aux cheveux sombres, à l’humour sombre. Dans cette histoire ou une autre il est l’oncle de la maman. Il ne lui ressemble pas du tout, mais il ressemble tout à fait à un capitaine, et c’est cela qui est important.
Il n’ébouriffe pas les cheveux du petit garçon et ne fume pas la pipe. Il ne porte pas de jolie veste bleue et blanche. Mais il ressemble au genre de capitaine qui embarque la nuit avec une cargaison peut-être-bien-volée, et c’est cela qui est important.

Le petit garçon possède une boussole. Il l’ouvre et montre l’aiguille rouge : « C’est facile, dit-il. Nous allons au Nord !
— Souvent. » admet le capitaine. Et il donne l’ordre de lever l’ancre.

Ce soir-là, sur le pont, ils parlent de la banquise.
« Tu y es déjà allée, maman, au pays des Esquimaux ?
— A vrai dire, non. Mais je crois qu'on les appelle des Inuits, en fait, pas des Esquimaux. »
Inuit, c'est difficile à dire pour un petit garçon. Ennui ? Inouï, avec un féminin en -te ? C'est peut-être pour ça qu'ils parlent tout le temps d'Esquimaux dans les livres pour enfants, parce que c'est plus facile à prononcer. Inuit, comme -i- et comme la nuit.
« Il fait toujours nuit, là-bas ?
— Non, l'été c'est même le contraire, le soleil peut briller jusqu'à minuit.
Minuit, ça rime avec inuit ? »

Un matin, la neige est là. Et cette fois, c'est la maman qui interroge le capitaine. L'enfant se tait, yeux écarquillés par tout ce blanc.
« Est-ce vrai, demande-t-elle, que les Inuits ont cinquante-deux noms pour la neige ?
— C'est un mythe.
— Combien en ont-ils ?
— C'est un mythe, ma chère. Les hommes ont envie de le croire, comme toi. Ils voudraient que le langage révèle les secrets de l'univers.
— Combien en ont-ils, alors ?
— Sept, pas plus, des mots que nous comprenons tous et qui existent aussi dans notre langue. Poudreuse, flocon, neige cristallisée...
— Moi je peux en trouver plus ! » L'enfant s'est levé sans bruit et emmêlé aux jambes de sa mère.
« Allons-y alors : neige en brique !
— Pour construire des igloos. Neige à manger ! Moi j'aime bien manger de la neige.
— Neige à laver !
— Comme du savon ? Ca doit être drôlement froid ! Neige rôtie ! Comme ça c'est plus chaud. »
Ainsi le petit garçon et sa mère déclinent les noms qui n'existent pas, tandis que le capitaine, un peu à l'écart, secoue la tête.
Les Inuits auraient cinquante-deux noms pour la neige. Ou sept. Ou vingt. Mais un seul pour la mort.

Ils voguent vers le nord. Quand il y a beaucoup de neige, et qu’on file plein nord, et qu’on est un tout petit garçon, on ne sait plus trop distinguer le jour et la nuit.
Ils voguent le jour et la nuit, et longtemps.
Mais bien sûr il faut s’arrêter de temps en temps dans des ports, pour acheter de l’eau, et de la nourriture, et ne pas finir comme le petit navire de la chanson.
C’est aussi comme cela qu’on rencontre des gens, et que l’histoire avance.
On en rencontrerait trois, par exemple. C’est un bon chiffre pour une histoire.

Le premier est un vieux monsieur sur une île, quelque part dans la mer du Nord. Le petit garçon n’a pas retenu le nom de la ville, ni de l’île, ils sont trop compliqués. Mais c’est un vieux monsieur que sa maman connaît, et aussi le capitaine, comme se connaissent les gens qui lisent beaucoup de livres, même s’ils ne se sont jamais rencontrés.

Le vieux monsieur qui vivait avec des livres
Il vivait avec des livres depuis si longtemps qu'il ne les distinguait plus vraiment du monde, qu'il lisait le monde comme un livre. Tout de suite, il reconnut nos héros comme les personnages d'une histoire, très faciles à identifier. Le capitaine mystérieux qui était peut-être bien le Hollandais Volant, la dame qui était sa fille, ou sa sœur, ou sa bien-aimée (sa nièce, lui répétait-on, mais ça ne collait pas à son histoire), et le petit garçon fragile et rêveur (pourquoi fragile ? lui demandait-on. Pourquoi les enfants rêveurs seraient-ils forcément fragiles ? Quel cliché idiot. Ce sont peut-être les plus forts de tous.)
Et l'histoire de l'ours qui voulait démourir, il en faisait son affaire aussi, il leur raconta même la fin :
« Après bien des aventures, le petit garçon interroge les grands chamans du Nord qui rappellent l'esprit de l'ours. Et l'ours lui répond de loin, de très loin. Il lui demande en grondant pourquoi il dérange son esprit. Il lui intime de le laisser en paix, car jamais il n'a demandé à revenir. Et le petit garçon comprend que ce n'était pas l'ours qui voulait démourir, c'était lui-même. »
L'enfant, la mère et le marin le regardaient, silencieux. Il crut bon d'ajouter :
« Un conte classique d'acceptation de la mort. »
Le petit garçon, inquiet soudain, leva les yeux vers sa mère. Elle se leva et voilà que sa tête touchait presque le toit (c'est le plafond qui était bas, mais l'effet était tout de même impressionnant) et déclara : « Acceptez-la donc, vieil homme. Mais c'est votre histoire, pas la nôtre. » Et les étoiles se rallumèrent.

La deuxième est une Inuit, une vraie de vrai, une du pays des ours qui a un nom très facile, cette fois, parce qu’il s’appelle le Pays Vert en anglais et le Pays des Inuits en inuit. On aurait pu croire que tout est blanc, dans ce pays, mais ce n’est pas vrai du tout. Même les maisons sont de toutes les couleurs.
C’est une fille pas beaucoup plus grande que le petit garçon. Ils se sont assis dans un coin et pendant que les adultes parlent, ils se racontent des histoires. Je ne sais pas trop en quelle langue : sans doute dans celle des enfants.

La petite fille inuit 
Ce ne fut pas tout de suite — c'est l'histoire que je vous raconte, mais il y avait beaucoup d'autres histoires dans la tête du petit garçon, des histoires de lions et de sorciers, de monstres et de lutins, des histoires simples et emmêlées de sa vie de tous les jours. Mais finalement il lui raconta celle de l'Ours qui Voulait Démourir, du navire, de la caisse qui le transportait.
Et la petite fille l'écouta attentivement. Puis elle dit :
« Je ne vois qu'une seule fin à ton histoire. »
 Il eut très peur. Il se souvenait de la fin du vieux monsieur et il lui semblait que s'il l'entendait une deuxième fois, il aurait plus de mal à la rejeter.
Mais la fillette raconta :
« Le petit garçon arriva au bout de sa quête, seul dans le froid du grand Nord, sur la banquise où vivent les ours. Et enfin, la caisse remua, se secoua, comme un œuf qui cherche à éclore. Les morceaux de bois tombèrent de part et d'autre, et l'ours était là. Vivant. Maigre, avec des yeux de fantôme.
— Et alors ?
— Alors il dévora le petit garçon. »
Ce soir-là il pleura longtemps dans les bras de sa mère. Et elle lui demanda : « Veux-tu rentrer à la maison ? Nous pouvons, si tu veux. »
Et il hésita. Peut-être même qu'il répondit oui, tout doucement, contre les vêtements de sa mère. Mais tout de suite après il cria « Non, non ! Je veux continuer ! »

Ils continuent. En traîneau, car ils sont trop loin au nord pour qu’un navire — même ce navire-là — puisse percer les glaces.
Le troisième est un vieillard, plus vieux encore que le vieil homme avec ses livres, plus sage encore que la petite Inuit.
N'allez pas croire qu'il porte un manteau rouge, ni une hotte, ni qu'il ponctue ses phrases de tonitruants Ho Ho Ho ! Pourtant il ressemble au Père Noël. C'est difficile à expliquer à quelqu'un qui ne l'a pas vu — et si vous l'aviez vu, ce serait évident, et je n'aurais pas besoin de l'expliquer. Il lui ressemble parce qu'il est très ancien (pas vieux à proprement parler), parce qu'il est évident que sa barbe est blanche et impossible de déterminer la couleur de ses yeux (même de très près), parce qu'il sent à la fois la neige et le feu de cheminée, parce que les enfants l'aiment immédiatement. Et les mamans qui sont en fait des enfants déguisées. Alors que les capitaines cyniques, eux, préférent s'éloigner et ne pas lui adresser la parole, pour préserver leur réputation.

Le vieillard qui ressemblait au Père Noël
Le capitaine s’était éloigné mais les traîneaux restaient, devant la maison de bois du vieillard. La caisse de l’ours était là, sur un traîneau. Elle était de plus en plus grande, cette caisse. Peut-être parce que l’histoire durait, et que l’ours grandissait. Ou peut-être parce que le petit garçon ne la regardait pas sans crainte, depuis la réponse de la fillette Inuit.
Mais le vieillard sourit, et dit : « C’est bien. Vous m’avez apporté un cadeau. » Car il adorait les cadeaux et il n’en recevait pas souvent. On posa la caisse devant la porte — elle était bien trop grande pour la passer — et le vieillard les invita à l’intérieur. Ils burent du thé et mangèrent des gâteaux aux épices : c’est toujours ce qui se fait dans ces moments-là.
« Je n’ai pas souvent de cadeau, dit le vieillard, mais quand on m’en offre, ils sont toujours très rares, et merveilleux. Qu’y a-t-il dans le vôtre ? »
La maman sourit à l’enfant. Les petits garçons, eux, ont l’habitude de recvoir des cadeaux plutôt que d’en offrir. Mais enfin il murmura, juste assez fort pour être entendu :
« C’est un Ours qui veut Démourir.
— Ah, dit le vieillard, paisiblement et sans surprise. C’est bien. Il m’en manquait un. »
  La nuit tomba. Il faisait beau et très froid, mais les épices des gâteaux vous réchauffaient le cœur. « Il est temps de rentrer. » dit le capitaine en resserrant le chargement des traîneaux.
« Mais l’Ours ? demanda le petit garçon.
— Regarde. » répondit la maman. Et il se retourna.
La caisse, la si grande et si large caisse, était toujours posée devant la maison du vieillard. Mais elle était ouverte, et vide, sous la lune. Des empreintes en partaient dans la neige : des empreintes de bottes, et de pattes d’ours.

Et c’est tout ?
Mais le capitaine les ramène vers la côte, et vers le navire. Vers la chaleur, et cet endroit de plus en plus lointain, de plus en plus étrange, qui était la maison.
Et la nuit suivante, alors que le petit garçon se tient sur le pont à nouveau, la main dans celle de sa maman, et qu’il regarde le ciel, un traîneau passe entre la neige et les étoiles. Ce ne sont pas des rennes qui le tirent, mais quatre ours blancs. Le quatrième est vraiment très grand.
« Mais les trois autres ? demande le petit garçon.
— Ils sont sans doute là depuis longtemps, mais un attelage de trois, ce n’est pas très pratique », dit la maman.
Et le capitaine poursuit (il parle sérieusement, et c’est une chose rare) : «  Ils ne sont pas nombreux à arriver ici, mais il en vient de temps en temps. Pas les plus forts. Mais les plus fous. Il n’y a pas beaucoup d’animaux qui soient fous, moins que des hommes. Certains viennent seuls, ils marchent vers le nord, jour et nuit, jusqu’à n’être plus que des fantômes d’ours, des ombres de rennes sur la neige. Certains plongent dans des lacs pleins d’étoiles, mais froids comme la glace, pour y pêcher la lune.
— Moi je voudrais bien pêcher la lune ! » s’enthousiasme le petit garçon.
Mais la maman secoue la tête : « Pas cette fois. »
Et il s’endort dans ses bras.

Il est difficile de raconter cette histoire. Le petit garçon le comprend bien. D’abord, il n’est pas trop sûr de la fin. Et puis, personne ne le croira, surtout pas son meilleur ami.
Les petits garçons rêveurs ont toujours un meilleur ami terre à terre et sceptique. Peut-être un lecteur sceptique, aussi, qui dit que rien n’est vrai, que l’ours n’était pas dans la malle, tout simplement, n’y a jamais été, que s’il retourne au Museum, il le verra bien.

Retournons-y.

C’est un drôle d’ours blanc, avec une fourrure synthétique et des rouages. Il bouge ! Il abaisse la tête, ouvre la gueule, et les enfants poussent des cris de joie.
Mais les adultes protestent et se lamentent : « Qu’est-ce qui a pu leur prendre ?
— Vraiment ! est-ce un Museum d’histoire Naturelle ou un Village de Noë?
— Cela révèle bien des choses sur notre société, oui, sur son refus de la mort, sur son politiquement correct, et aussi sur son goût du spectacle.
— Des automates à la place des ours empaillés ! »
Et ils hochent la tête avec désapprobation.

Mais le petit, petit garçon serre fort la main de sa maman. Ils se sourient. Et savent bien pourquoi il a fallu remplacer l’ours.

Licence Creative Commons
L'Ours qui Voulait Démourir de Delphine Imbert est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

dimanche 6 avril 2014

Les (Autres) Métiers que je Pourrais Exercer


Parce que le congé parental est un moment où on se pose de telles questions.
Le reste du temps, on a le nez dans le guidon, on avance, au jour le jour, pas le temps de se demander si c’est ce qu’il nous faut.
Mais comme la première fois, en ces six mois où je ne suis plus au lycée, je m’interroge, j’interroge ce qui en moi n’en finit pas de bouillonner.

Voici donc une liste incomplète et circonstancielle de ce que je pourrais faire si je n’étais pas prof de lycée.

Maître de conférences (enseigner à l’université, quoi)
Surtout depuis qu’on y enseigne des choses amusantes comme Tolkien et autres fantasy. Ce regret-là restera peut-être : ne pas avoir eu le courage de travailler sur ce qui me passionnait et qui était si mal vu dans les universités françaises au temps où je passais l’agreg, ne pas avoir fait de doctorat. J’enseignerais la fantasy, donc, et les réécritures arthuriennes (pas toutes de fantasy, d’ailleurs) et les réécritures de mythes et de contes.

Professeur de Défense Contre les Forces du Mal
Je le disais déjà ici. Je n’ai pas changé d’avis. Ces deux premiers métiers montrent bien que l’enseignement me convient, remarquez.

Chef de Projets Transmedia
Pas seulement parce que je viens de suivre le MOOC Comprendre le Transmedia Storytelling. Parce que j’aime construire des projets, les faire avancer, coordonner un effort d’équipe, et parce que le transmédia, je l’ai dit ici, m’a fascinée avant que je n’en connaisse le nom. J’adorerais créer ainsi, entre fiction et réalité, entre écriture et scénario.

Variante du précédent : Conceptrice de Serious Games.
Même que j’en ai sur le feu…
Là encore, c’est un domaine auquel je crois profondément et j’ai une partie des compétences nécessaires : pédagogiques d’une part, ludiques de l’autre. Après tout, j’ai été et suis encore rôliste, et en particulier MJ concevant et faisant jouer ses propres campagnes. Je n’avais jamais pensé croiser ces compétences et celles que j’ai acquises en enseignant, et voilà que c’est possible.

Ecrivain
C’est mon métier de rêve depuis l’enfance. Et j’ai écrit, un peu, publié, un peu. Des nouvelles. Pas un seul roman. Je n’y crois plus vraiment, à ma capacité de devenir écrivain. Je ne suis pas assez disciplinée pour m’astreindre à écrire chaque jour, dans quelque condition que ce soit, et c’est pourtant la seule façon d’y parvenir. Je l’ai compris un peu tard.

Femme Politique
Là encore, ce n’est pas un appel si nouveau, puisque j’ai étudié à l’IEP d’Aix en Provence. Je n’ai pas fait les sacrifices nécessaires et j’ai préféré d’autres voies, mais j’aime encore la parole publique, la rhétorique, la stratégie, je crois encore aux grands enjeux, aux grandes valeurs, à l’importance de ces engagements-là, à l’importance du politique.

Journaliste Radio
Bien sûr je pourrais être journaliste-rédactrice. Mais la radio, c’est autre chose. Ceux qui me connaissent, ceux qui me connaissent vraiment très bien, savent l’importance que j’accorde à la voix, combien j’aime lire et dire à haute voix. Le journalisme radio est donc pour moi une merveille particulière. Je n’animerai jamais d’émission sur France Culture (hélas) mais je ne désespère pas de monter une webradio au lycée, un jour ou l’autre).

Je pourrais.
J’ai énuméré ici des alternatives réalistes, pas Astrophysicienne ni Super-Héroïne (j’aimerais aussi).
Mais, c’est étrange, je suis plus sereine que la dernière fois. Aucun de ces regrets n’est assez vif pour me blesser.
La preuve : je suis en train de construire des projets scolaires pour 2014-2015.

samedi 14 décembre 2013

Hell's Hope (Mythologica)


Couverture de Vincent Devault
Ca y est !
Le numéro 1 de la revue Mythologica est sorti, avec au sommaire ma nouvelle « Hell’s Hope ».

C’est une nouvelle située dans l’univers du jeu de rôle Hellywood, et son atmosphère si particulière de polar/film noir mâtiné de fantastique.
C’est une histoire noire, donc. Une histoire de femme fatale. Une histoire de Syndrome de Stockholm. Une histoire de démons, ceux de l’intérieur et de l’extérieur.
J’espère qu’elle vous plaira.

Vous pouvez commander la revue à votre librairie préférée ou vous abonner (en version papier ou numérique) ici.

La revue papier coûte 18 euros. C’est cher, songez-vous, et je comprends cela.            
Vous aurez une autre occasion de lire « Hell’s Hope » en janvier, nous en reparlerons.

Mais voici tout de même quatre bonnes raisons d’acheter la revue :
  • pour soutenir Mythologica ! Regardez plutôt leur alléchant programme de publication. Vous n’avez pas envie de lire un numéro sur Lovecraft ? Le steampunk ? George R. R. Martin ?
  • pour les illustrations : la belle couverture de Vincent Devault que vous pouvez admirer ci-dessus et les superbes illustrations intérieures de Mathieu Coudray (celle qui accompagne ma nouvelle est sublime, je crois que c’est la première fois qu’une illustration d’un de mes textes me plaît et me touche autant).
  • pour les autres textes :
  • rien de moins qu’une nouvelle de Lionel Davoust, « La Fin de l’Histoire », située dans l’univers d’Evanégyre et dans laquelle vous retrouverez sa gravité qui ne se prend pas au sérieux, son souffle dramatique, son absence de manichéisme et l’importance qu’il donne aux histoires, toutes les histoires.
  • et le prologue d’un feuilleton de Nathalie Dau, justement célèbre pour la poésie de son style mais qui réussit aussi à écrire de la fantasy faussement traditionnelle et à imaginer des créatures vraiment différentes, vraiment non-humaines dans leur façon d’agir et de penser. C’est rare.

mardi 5 novembre 2013

Autour du Minotaure

Comme annoncé dans le post précédent, la deuxième de mes "parutions d'automne" est un OVNI.

Il s'agit bien d'un volume universitaire, toujours aux Presses Universitaires Blaise Pascal, consacré aux réécritures du mythe du Minotaure et aux figures qui l'entourent, telles que Minos et Pasiphaé, Thésée, Ariane, Phèdre…
Sous la direction de Rémy Poignault et Catherine d’Humières
coll. Mythographies et sociétés, 2013, 478 p.
ISBN 978-2-84516-533-5. 25 € pour la version papier
ISBN 978-2-84516-534-2. 16 € pour la version pdf
Les études réunies ici démontrent une fascination toujours vive pour le mythe du Minotaure au cours des siècles en retraçant ses nombreuses réécritures dans le cinéma, la bande-dessinée, la danse, la peinture et la littérature.
Le Minotaure se situe au centre d’un écheveau de passions familiales, souvent violentes, parfois perverses, toujours compliquées, à l’image de son étrange demeure, et le mythe ne cesse de nous interroger. Au cours des siècles, les relations entre les différents acteurs du drame se sont modifiées et complexifiées, et les articles de cet ouvrage, en étudiant les réécritures du mythe du Minotaure et des figures qui gravitent autour de lui, de l’Antiquité jusqu’à nos jours dans les domaines les plus variés, littérature, bien sûr, théâtre, bande dessinée, arts picturaux, danse, cinéma…, ont tenté d’envisager la façon dont ceux qui se sont inspirés de ce mythe se sont approprié ces filiations pour les transformer à leur gré et élaborer de nouvelles créations.
Mais mon propre texte, contrairement au précédent, n'est pas un article universitaire. C'est une nouvelle, "Le Labyrinthe", ma propre tentative de réécriture de ces mythes.

Trois voix, plus une, se succèdent pour redire l’histoire du labyrinthe, dont le Minotaure n’est qu’un malheureux épisode. Celle d’Ariane et du fardeau de son hérédité divine, de son savoir, pour qui l’exil volontaire est la seule issue possible. Celle de Phèdre la rebelle, la chasseresse condamnée à tous les excès. Enfin celle de Thésée, prince et fondateur, qui finit par perdre ses certitudes aux Enfers. La voix de Dédale, homme de l’avenir inextricablement fasciné par la lignée de Minos, relie et interprète ces trois récits.
 J'aime ce texte, et j'aime son insolite publication, comme j'ai aimé participer au colloque qui a donné naissance à cet ouvrage. J'ai trouvé l'expérience très différente, et plus jouissive, que mes participations universitaires à des colloques. Parler d'une création littéraire, en lire des extraits à haute voix, devant un public universitaire, était vraiment plaisant et enrichissant. Je suis très reconnaissante à Catherine d'Humières pour avoir permis et encouragé cette expérience inhabituelle.

Vous pouvez commander le livre papier ou le PDF via le site des Presses Universitaires Blaise Pascal.


jeudi 3 octobre 2013

Parutions d'Automne

Ce qui est drôle, avec les parutions, c'est le décalage.
Le fait que vos textes qui sortent — j'entends, qui sont publiés —sont sortis de vous il y a très, très longtemps, en général.
Que vous en êtes loin déjà, quand ils arrivent aux yeux du lecteur.
C'est le cas de mes trois parutions d'automne, trois textes qui ont tous un peu plus de trois ans, comme par hasard, un peu plus que l'âge du Premier Petit Magicien, donc…

D'abord un article universitaire, "Mordred ou la nécessaire trahison", qui sort dans Mythes de la rébellion des fils et des filles, sous la direction de Véronique Léonard-Roques et Stéphanie Urdician, Presses Universitaires Blaise Pascal, Collection Mythographies et sociétés, 2013, 444 p.
Le volume coûte 19 € en version papier, 12,50 € en version PDF.

Dans le mythe arthurien, Mordred est défini comme le “méchant”, se résumant à l’acte de sa trahison envers son père incestueux Arthur. Mais des romans et nouvelles contemporains s’intéressent au personnage, lui conférant épaisseur et complexité, et tentant d’expliquer voire de justifier sa trahison. Les œuvres de Mary Stewart, The Wicked Day, Michel Rio, Merlin - Morgane - Arthur, Nancy Springer, I am Mordred et Lionel Davoust, "L'île close" in De Brocéliande en Avalon, proposent une autre lecture du personnage de Mordred, tantôt psychanalytique, tantôt politique, et donnent à sa trahison le caractère d’une nécessité tragique ou métatextuelle.

Mais vous trouverez aussi dans ce volume des articles sur Médée, Brutus, les valkyries, le complexe de Pinocchio, le cinéma de Fassbinder et de Pasolini, l'oeuvre de Linda Lê…

Surtout, Lionel Davoust a lu l'article et m'a fait la grande joie de trouver qu'il apportait un éclairage intéressant sur sa nouvelle. Et il n'y a pas à dire, intéresser l'auteur dont il parle, c'est la plus grande satisfaction d'un chercheur (même à la petite semaine) ! Il me fait même la grâce d'en parler sur son blog. Lionel Davoust n'est pas seulement un grand auteur, c'est un grand monsieur.

Deux autres parutions à venir cet automne :
  • Un OVNI au croisement de mon identité d'auteur et de mon identité de chercheur (je mettrais bien des guillemets aux deux tant je ne suis vraiment ni auteur ni chercheur) : ma nouvelle "Le Labyrinthe" paraîtra dans le volume universitaire Autour du Minotaure, aussi aux Presses Universitaires Blaise Pascal, le 21 octobre.
  •  "Hell's Hope", une nouvelle dans l'univers noir d'Hellywood à paraître en novembre dans la revue Mythologica n°1  à nouveau en compagnie de Lionel Davoust au sommaire (et il a beau dire, c'est un sacré honneur — pour moi !) En plus, les illustrations seront magnifiques, tant celle de la couverture, par Vincent Devault, que celle en noir en blanc réalisée pour ma nouvelle par Mathieu Coudray… Je ne peux pas vous la montrer, mais elle est magnifique.

vendredi 17 août 2012

Identité : Maman

Ils nous disaient : "Vous verrez, ça change la vie". Et nous hochions poliment la tête en songeant que tout de même, les gens pourraient nous épargner ces poncifs.
Et nous voilà, deux ans plus tard, réalisant sans cesse combien chacune de nos journées est profondément transformée, en vérité, que nous le voulions ou non, et posant sur les femmes enceintes un regard de vieux sage chinois. Nous ne pouvons nous empêcher de leur dire : "Vous verrez, ça change la vie." Elles hochent la tête, nous savons ce qu'elles pensent, et nous sommes un peu vexés qu'elles ne prennent pas notre avis au sérieux.

Deux ans plus tard, bien sûr, je n'ai plus le temps d'entretenir ce blog, ni d'écrire, ni de créer le site de l'équipe de lettres de mon lycée (ou peut-être que si ?), ni de créer un merveilleux jeu sur StoryNexus qui permettrait à mes futurs Terminale L de jouer et travailler Lorenzaccio en même temps, ni d'aller au cinéma, et tout juste de travailler.
Bref, je suis une maman.
Ce n'est pas toute mon identité.
Je reste, à temps réduit mais à désir inaltéré, une prof de lettres, une auteur intermittente, une geek, une rôliste, une amatrice de théâtre et d'opéra, une amoureuse, une amie, une voyageuse, et un tas d'autres choses.
Mais je suis une maman et cette facette-là ne déborde pas seulement sur mon emploi du temps. Elle s'invitait sur mon blog, elle occupe une partie de mes projets, même créatifs, et il m'a semblé juste de lui ouvrir son propre espace sur ce nouveau blog : La Maman du Magicien.

mercredi 18 avril 2012

La Princesse Va Voter

Une fois n'est pas coutume.
Pour La Princesse, toutes les princesses d'ailleurs, pas seulement celle de Clèves.
Pour les livres. Pour la culture.
Pour tous les "lettrés citoyens".
Pour Hugo, Diderot, Voltaire et les autres, qui doivent voter, eux aussi.
Pour dimanche.

Cette année... par LEMOTIF

samedi 3 mars 2012

Rêver un Vers (ou Deux)


Lecture: Jaccottet, L’Ignorant (inclus dans le recueil Poésie : 1946 – 1967)

Choisissez trois très brefs passages (chacun d’un ou deux vers) qui vous ont touché, intéressé, fait rêver, fait réagir d’une façon ou d’une autre.
Développez vos réactions à chacun de ces trois extraits. Votre développement doit comporter une dimension d’analyse du ou des vers, mais aussi une dimension personnelle que vous pouvez développer autant que vous le souhaitez. Pour une fois dans l’année, la première personne du singulier est acceptée, la digression aussi.
Longueur attendue : au moins 20 lignes par passage choisi.

 J'aime bien traiter les sujets que je donne aux élèves. Surtout ceux d'invention, ceux qui s'ouvrent, ceux qui ouvrent.
Sans compter qu'en attendant que le premier candidat de la demi-journée ait fini de se préparer, je m'ennuie, je m'ennuie.

Voici donc mon tiers de copie, Madame qui êtes et n'êtes pas moi.

La nuit n'est pas ce que l'on croit, revers du feu
chute du jour et négation de la lumière…               ("Au petit jour", p.56)

Il faut croire que de la poésie j'attends encore des révélations, il faut croire que Jaccottet y trouvait encore de telles professions de foi, du temps de L'Ignorant. C'est quand il se trahit qu'il me touche le plus. Me ressemble le plus.

Quand il cède comme ici aux énoncés gnomiques, présent de vérité générale et "on" impersonnel — qui n'a pas grand chose d'impersonnel, n'est pas une facilité, pas ici. Car c'est bien ce que l'on croit, ce que Jaccottet croit lui-même, souvent, lui qui se défie de la nuit dévoreuse, celle qui se glisse entre les amants et fait le jeu du Temps. Alors j'aime ces vers parce qu'ils me flattent, parce que ce on m'exclut, parce que jamais je n'ai cru, moi, toujours j'ai su…

D'ailleurs étrangement j'aime les deux premiers vers du quatrain plus que les suivants qui pourtant donnent à entendre ce secret que je partage. Ce n'est pas seulement une question de vanité (veux-je croire). C'est le rythme aussi qui me touche, alexandrin qui s'emporte et qu'on retient comme un cheval trop fougueux, comme Jaccottet sans doute retient (s'efforce de retenir) cette tentation de l'image et du savoir révélé. Huit et quatre, puis le grand souffle de l'enjambement.
Étrangement, encore, moi qui n'écris qu'en vers libre ou en prose, depuis longtemps, je suis touchée toujours par le rythme des alexandrins, rythme intérieur, connu par cœur, fluide comme ma parole scandée.  Et je suis saisie ici par ces vers presque classiques, alexandrins, groupement ternaire et jeu d'antithèses, un grand vers qui se développe, comme au XIXème siècle. Pourtant, et malgré ce lexique d'ombres et de rayons, rien d'hugolien dans ces vers. Le secret est immense, mais chuchoté, en consonnes douces, qui ne sonnent ni n'éclatent, sans trompettes. Un quatrain d'ailleurs suffit à le dire. La révélation elle-même sera à peine formulée, prudente, négative, à l'envers, presque passive : "ce qui reste irrévélé…"

Ce sont toujours les mêmes vers qui m'importent, les premiers, avec leur grand rythme en chiasme, long, court, court, long ; avec leurs mots ardents à la rime ; avec leur grand blason médiéval, avers et "revers du feu". Je vois tout cela, et combien ces vers sont loin d'être les plus représentatifs de la poésie de Jaccottet, mais leur rythme bat en moi : "La nuit n'est pas", quatre, murmure ; "ce que l'on croit", quatre, chuchotis, rime intérieure ; "revers du feu", quatre encore — trois coups qui résonnent sourdement comme les battements d'un cœur plutôt qu'une entrée en scène. Malgré les figures et les effets, le mode est bien mineur, comme toujours chez Jaccottet.
 Ce battement de cœur musical murmure à mon oreille une vérité que je sais depuis longtemps mais qui sans doute prime sur toutes les autres. Les seules choses qui importent vraiment, en fin de compte, et me structurent comme elles structurent le monde, les vieux Infinis qui marchent dans l'ombre sur les chemins creux que l'oeil devine sans le saisir. La nuit, la lumière, encadrent ces vers qui feignent de les opposer et rappellent leur lien essentiel.

Doucement, le front couronné de lumière, je baise les lèvres secrètes de la Nuit — "la grande femme de soie noire", "d'ébène et de cristal".

mercredi 22 février 2012

Plus Beau Poème d'Amour ?

Je me demandais il y a peu, à cause de la célébration poétique de la Saint-Valentin par le Guardian, ce que je pourrais bien répondre si on me demandait quel est, pour moi, le plus beau poème d'amour en langue française.

Très étrangement, je n'ai pas pensé à Ronsard, ni à Louise Labé, ni aux Romantiques, ni aux poètes du XXème siècle que j'aime tant (Jaccottet le premier).

J'ai pensé à Verlaine, dont la poésie ne me touche pas toujours, et à ce texte de Parallèlement que je n'ai jamais oublié, "Laeti et errabundi", et dont je ne cite ici que la fin.
Fin bouleversante, que je n'en finis pas d'aimer, écrite alors que la rumeur (alors fausse) de la mort de Rimbaud, venait de l'atteindre, des années après leur rupture.

On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !

Je n'y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ce qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux,

Tout ce passé brûlant encore
Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !

Mort tout ce triomphe inouï
Retentissant sans frein ni fin
Sur l'air jamais évanoui
Que bat mon coeur qui fut divin !

Quoi, le miraculeux poème
Et la toute-philosophie,
Et ma patrie et ma bohème
Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie !
 Et pour vous ? Quel est le plus beau poème d'amour en langue française ?

dimanche 8 janvier 2012

Atelier d'Ecriture: Un Nom, un Destin

La consigne suivante de mon atelier d'écriture imposait d'écrire un début de nouvelle mettant en scène un personnage au nom prédestiné, en jouant justement sur les possibilités, connotations, sonorités de ce nom.

Avez-vous déjà rencontré de ces obsessions poursuivies jusqu'à la folie ? Elles peuvent naître d'un rien, d'une rencontre trop prometteuse en un moment trop solitaire, d'un pas de côté qui nous laisse entrevoir un instant l'Autre Monde dont nous rêverons toujours de retrouver le chemin, parfois d'un livre trop mystérieux, ou d'une absence inexpliquée.
Parfois la folie naît d'un simple nom.
Encore qu'il soit difficile de qualifier de simple le nom de Dragomira Chaudezembre.

Bien des femmes de sa famille avaient été prénommées Hestia. Hestia Chaudezembre, voilà un nom qui, pour être dense, avait l'avantage d'être cohérent, d'annoncer un univers de certitudes. Une Hestia Chaudezembre savait quel monde serait le sien, celui des magies riches et tranquilles du foyer. Elle serait mère puis grand-mère, porterait des jupes amples ornées de guirlandes d'enfants, sa maison serait un phare dont on verrait de loin la lueur rougeoyante, accueillante, et sa cuisine un havre plus précieux encore. Les hommes l'aimeraient d'autant plus qu'elle ne leur semblerait pas menaçante, que jamais ils ne comprendraient vraiment quelle puissance ronflait dans sa cheminée et mijotait dans ses marmites. La grand-tante de Dragomira se nommait ainsi, et elle était telle que son nom l'annonçait.
Mais voilà : à cause d'un oncle trop beau, trop tendrement aimé, trop téméraire, qui avait eu la sottise de mourir dans quelque guerre un mois avant sa naissance, la fillette hérita de son prénom à peine féminisé. Comme s'il était possible de féminiser un prénom pareil, comme s'il était possible d'avoir une taille fine et des boucles soyeuses, quand votre mère vous avait baptisée Dragomira ! De fait, elle devint une adolescente aux grands pieds, aux épaules carrées, la mâchoire en avant, butée sur une révolte permanente et pour ainsi dire innée. Elle n’avait pas même hérité la chevelure cuivrée de son père : ses cheveux étaient raides et châtains, mais dans ses yeux noirs brûlait parfois une étonnante flamme qu’il était peut-être trop facile d’attribuer à la colère.

Le statut de notables des Chaudezembre avait épargné aux filles de la famille les déclinaisons grivoises que permettait leur patronyme. Mais Dragomira manquait tant de prestance qu’elle fut la première à les subir — encore qu’on se demandât bien d’où elle pouvait être chaude, ricanaient les garçons du village. Elle n’imagina pas d’autre recours que la bagarre : elle rendit coup pour coup, et pour une fois sa carrure la servit, à cet âge où les filles dépassent souvent d’une tête les garçons. Les plaisanteries cessèrent : on ne ricanait plus que dans son dos, et sur un air différent. Ce fut sans doute à ce moment que l’association naquit, pas auparavant : « Dragomira est un dragon, Dragomira est un dragon ! » Et de mimer la bête avec sa démarche pataude, ses ailes gigantesques traînant derrière elle sur le sol. Les plus hardis l’accompagnaient de grondements féroces — alors la jeune fille se retournait et leur cassait la figure, presque rituellement.
Il y avait pourtant bien un grondement dans ce nom-là, dans cette gorge-là, qui commençait de se faire entendre. Si Chaudezembre était un félin, le ronflement inquiétant mais contrôlé d’un feu, la sauvagerie ronronnante et madrée d’un chat, Dragomira grondait comme un tonnerre, révélant le roc sous la fourrure, la Bête sous la jeune fille.
Bientôt elle partirait en chasse : puisqu’on le voulait ainsi, elle irait au Dragon et le combattrait. Que l’existence d’une telle créature soit improbable n’entrait pas en ligne de compte, et sa réflexion ne manquait pas d’une certaine logique : s’il existait des jeunes filles appelées Dragomira Chaudezembre, il devait bien exister des Dragons.

mardi 20 décembre 2011

Fragment Hivernal

A l'occasion d'une consigne d'atelier d'écriture, j'ai écrit l'an dernier ce fragment d'une nouvelle que j'espère encore à venir. Une nouvelle très en retard puisqu'elle aurait dû faire partie du Butin d'Odin chez Argemmios (un appel à textes de 2009…), une nouvelle dont l'inspiration première était :
- une citation de Tolkien dans
The Lord of the Rings: "He said that if I had the cheek to make verses about Eärendil in the house of Elrond, it was my affair."
- la légende nordique d'Aurvandil
- et une chanson de Celtic Frost.


« Tu as toujours été un putain de veinard. »
Aurvandil sourit derrière le casque. Il ne peut pas s’en empêcher, malgré tout. Parce que c’est vrai, que la chance l’a toujours accompagné, même à présent. Il a mal partout, il lutte avec ses doigts engourdis, maladroits sous les gants épais, il s’efforce de ne pas prendre appui sur son pied blessé, de ne pas penser au spectacle qui l’attend dans le reste du vaisseau. De ne pas regarder le corps de son second qu’il installe sur la couchette de l’infirmerie.
« Les Nornes… t’ont à la bonne… couches avec ? »
Son corps est friable comme la glace qui l’a saisi, sa peau est d’un blanc cireux, veiné de bleu, tâché du noir et du pourpre des tissus nécrosés. Son pouls est si lent qu’il est presque imperceptible. Et il parle, l’imbécile. Comment peut-il parler ? Pour dire de pareilles conneries, en plus.
« …blague… Dis à ma femme… »
Il s’immobilise, un corps à jamais gelé, passé dans l’Hiver éternel. Aurvandil le regarde, à présent, et se tait, incapable de prononcer une bénédiction. Est-ce le froid qui colle sa langue au palais ? Pas sous le casque.
Alors, puisqu’il est trop tard, puisqu’il n’y a plus rien d’autre à faire, il retourne sur la passerelle de commandement, passe au milieu des statues de glace qui furent ses compagnons, et va s’asseoir sur son fauteuil, face au vide.
Dis à ma femme…
Il lui restera à inventer la fin. Ce n’est pas difficile. Ce n’est pas la première fois qu’il perd un homme, il faut toujours inventer un message pour les veuves, sans même ce début de vérité, la plupart du temps.
Mais ils sont allés si loin, cette fois. Ils ont atteint la zone où les étoiles gèlent, où les vérités tuent.
Tu as toujours été un putain de veinard.
Il en est ainsi. La chance est une forme de magie. Il est seul dans un vaisseau glacé de cadavres et, lentement, il remet les moteurs en marche. Les étoiles dehors semblent dégeler aussi, elles palpitent, leurs cœurs de feu fondent leurs armures de glace. Aurvandil n’a jamais pu décider si elles appartenaient aux ténèbres ou à la lumière. Cela devient terriblement important, soudain, il ne sait pas trop pourquoi.
Son cerveau fonctionne au ralenti. C’est le froid. Peut-être est-il plus atteint qu’il ne l’avait pensé.
Les lumières du vaisseau se rallument peu à peu. Il se lève, avec effort. Les écrans ne suffisent plus, il doit voir ces foutues étoiles de plus près, à travers les vitres panoramiques. Elles clignotent. Aurvandil a souvent rêvé que c’était un langage, une sorte de Morse, qu’il serait un jour capable de décrypter. Qui d’autre que lui le pourrait ? Qui est allé aussi loin que lui, aux quatre confins de l’espace ?
A qui d’autre parleraient les étoiles ?
Par la trappe d’évacuation il fait glisser, un à un, les corps de ses hommes. Qu’ils rejoignent l’espace, qu’ils y dérivent, glaces parmi les glaces, jusqu’à ce que les étoiles les consument. Mais elles réclament davantage, toujours. Alors il jette aussi la petite sphère gelée de son orteil coupé, elle virevolte étrangement sous ses yeux, renvoyant la lumière comme si elle était, elle aussi, devenue une étoile. Il cligne des yeux jusqu’à ce qu’il ne puisse plus distinguer l’orteil — ou le distinguer des étoiles.
Il revient, en boitant, sur la passerelle. Les machines sont à nouveau opérationnelles — assez pour repartir, en tout cas. Leur bourdonnement sourd accompagne, en contrepoint, le chant des étoiles. Il est temps de rentrer, encore une fois. D’oublier ce qu’il a vu. Le voyage de retour est programmé. Les doigts d’Aurvandil sont suspendus au-dessus du tableau de bord.
Mais les étoiles fredonnent dans leur langue, au-delà des ténèbres glacées, et son pied amputé l’entraîne vers elles.
Le vaisseau est plus léger à présent qu’il a jeté le lest des cadavres, une bulle fragile sur la crête des galaxies, et sa tête aussi est légère.
Dis à ma femme…
Aurvandil pense à sa propre femme, désormais, mais ne parvient pas non plus à terminer la phrase. Il ne parvient pas à dire qu’il l’aime, à demander qu’elle lui pardonne. Il est trop loin, et le bourdonnement des étoiles couvre toute autre pensée.
Ses mains se remettent en mouvement, annulent le trajet programmé.
Il est seul, ivre dans un vaisseau ivre qui cingle vers les lointaines étoiles.
Cette fois, il ne rentrera pas.



dimanche 11 décembre 2011

Atelier d'Ecriture : Corps au Travail

La consigne hebdomadaire de mon atelier d'écriture n'a pas été facile… Je n'avais aucune envie de parler de mon propre travail, pas en cette fin de période toujours éreintante. Puis mon travail, n'étant pas manuel, ne permet pas de décalage entre le geste et la pensée, la contrainte et l'intériorité. C'est une des spécificités de mon métier, si difficile à imaginer quand on n'a jamais enseigné: en classe, on ne pense à rien d'autre. On entre dans un monde clos où l'extérieur cesse d'exister. Même enceinte, j'oubliais ma grossesse pendant une heure de cours. Même à présent, même quand j'ai laissé un bébé grognon ou patraque à la maison, tout s'efface pendant que j'enseigne.
J'ai donc choisi un autre travail et une autre narratrice, un personnage dont j'ai toujours voulu écrire l'histoire. Sans doute prolongerai-je ce petit texte par une nouvelle complète…
PS : Les infinitifs étaient exigés par la contrainte.



Verser la cendre. Verser le sel. Tapoter les tas, pyramides lisses, murmurer — ne pas marmonner — les paroles d’offrande, les paroles de garde, les paroles d’augure, en dévider le fil monocorde et coloré.
Laver les mains souillées, le noir sous les ongles, ne pas regarder les crevasses sèches et blanches de sel.
S’asseoir, le dos bien droit, les mains posées à plat. Assouplir les phalanges, les poignets, étirer les fibres des muscles, les fibres du tissu, les fibres du monde.
Dénouer les faisceaux arrêtés tout à l’heure.
Et lancer la navette, insecte et rapace, à travers la foule.
Plonger, piquer, tordre. Diviser, nouer.
Ne pas s’arrêter, mains voltigeantes, poignets ailés, avec la légèreté surnaturelle des pattes d’araignée ; croiser, décroiser, écarter. Une araignée tisse sa propre toile là-bas, sur le mur est, les araignées sont les seules avec elles à travailler, à savoir, elle interdit à ses femmes de les chasser.
Passer la duite, aller, retour. Faire vibrer les fils, du bout des doigts. Tendre, tendre, rester tendue, ne pas s’attendrir. Ne pas rêver, le rêve est dangereux, il engendre des variations, des possibles qui ne seront pas, qui ne doivent pas être, c’est ici la constance qui importe, la régularité, la répétition infinie. Le monde est un cycle.
Chasser-croiser, sans cesse, entre l’œil et le doigt, le fil et le tissu, la couleur et le motif, le détail et l’ensemble. C’est ainsi que progresse la trame du monde, c’est ainsi que doivent aller et venir les autres Fileuses, celles qui sont assises à un métier tellement plus vaste, pour leur tâche sans fin — sa tâche à elle n’est pas sans fin, c’est ce qu’elle se dit, la fin viendra forcément et tranchera les fils, nouera le dernier point.
Avancer, ne pas se laisser distraire, ne pas se mettre en retard sur le soleil. Elle a intégré ce rythme-là, l’a avalé, digéré, le recrache chaque jour à son métier, le soleil la traverse de part en part, de l’aube au coucher, du soir au matin, le soleil passe dans son corps comme la brûlure d’un lit déserté.
S’arrêter. Changer le tendeur. Masser les mains endolories, les doigts, étirer les poignets. Les mains reviennent à la vie, rêvent d’autres gestes, d’autres moments, du bain où elle plongera tout à l’heure, des autres mains de ses servantes qui oindront d’huile son corps, dénoueront les tensions de son dos, l’assoupiront — ne pas s’assoupir, ne pas perdre le compte. Deux cent trois, deux cent quatre. Reprendre le ballet.
Soulever les fils, le premier, le deuxième, le troisième, le septième, le huitième, le neuvième, non, pas cette fois, le quatorzième… Tasser, passer le peigne de fer.
Se lever enfin, s’étirer. Tailler les bouts aux ciseaux, que rien ne dépasse, surtout. saisir le lissoir, éprouver sa patine dans la paume, frotter le tissu, frotter, frotter. Recueillir le duvet qui jonche le sol, soigneusement, ne rien oublier, le mettre de côté pour l’oreiller de l’enfant, l’oreiller de tous les enfants, il y en a tant, nuit après nuit, assez pour tous les enfants de l’île, elle ne sait plus à qui en faire don, elle devrait les brûler dans l’âtre. Elle n’ose pas.
Tourner l’ensouple, tourner encore, y revenir. Ne plus regarder le modèle, depuis longtemps, connu par cœur, connu par doigts, l’indigo de l’océan, le blanc et le vert de l’île, les rames parallèles et les voiles carrées des trirèmes, l’automne qui n’en finit pas, le port qui reste désert, la cohorte des pleureuses.
Pas d’interstices où se glisseraient les démons et les songes ; serrer, serrer, ne pas perdre de place ni de temps, gercer les doigts jusqu’à l’os s’il le faut et faire éclore les figures, prendre garde à ce moment critique, le pli du tissu, les boucles des cheveux, le visage aux traits nobles, ne pas le déformer, surtout pas, le reproduire toujours semblable, inchangé, le visage qui n’existe plus dans le monde que sur cette tapisserie.
Trop vite : ne pas prendre d’avance.
Sept cent soixante. S’arrêter. Ne pas céder à la tentation de poursuivre un peu, d’ajouter, d’achever peut-être, ne serait-ce que pour contempler enfin l’image révélée. Ne jamais achever.
Déplier le corps raidi, les doigts gourds.
Se laver les mains, savon, serviette. Sécher soigneusement, jusqu’à la dernière goutte. Les oindre d’eau de citron. Pourtant des gerçures, de plus en plus profondes, dans ces mains qui n’en finissent pas de tisser, de détisser, ces mains qui seules portent l’empreinte du temps écoulé, ces mains qu’Ulysse ne reconnaîtrait pas.

vendredi 25 novembre 2011

Une Vie (Biographie Imaginaire)

Encore un exercice de mon atelier d'écriture… Celui que je vous livre n'est qu'un document de travail, car il est beaucoup plus long que ce qui nous est demandé. Il faut couper, et couper dru. Je ne suis pas douée pour cela…

Son histoire est celle d’une absence. La raconter ne revient qu’à cerner ce vide et tâcher de lui donner sens. Le péril, pour son biographe, est sans cesse de réduire sa vie à l’énigme unique de sa disparition.

Le tableau est officiel et romantique : l’adolescent gracile agenouillé dans la nef gigantesque, plongée dans les ténèbres ; les chandeliers qui éclairent ses vêtements de sacre et les statues colossales de ses aïeux. Des épaules fragiles, mais très droites. Un lourd manteau aux plis théâtraux. Quant au regard du jeune prince, le peintre, plus sage que l’historien, ne l’a pas montré.
Le travail du biographe se heurte à cette nuit de veille, dans la cathédrale, à ce silence, à cette solitude, à ce regard dont on ne sait rien.
Au matin du sacre, quand les écuyers ont ouvert solennellement les portes, la nef était vide. Le prince avait disparu.

Il aime les chiens qui roulent avec lui sur le sol, il aime les bains qu’on lui donne ensuite, et s’y laisser glisser sous l’eau, les cheveux flottants, pour faire de petites bulles. Il aime les pommes au four, l’odeur des épices quand l’automne vient, les nappes épaisses sous lesquelles se cacher, les fauteuils profonds, les chênes très grands.

Il attend sagement, la courtepointe remontée jusqu’au nez, que le dernier valet ait quitté sa chambre, que la dernière chandelle soit mouchée. Il attend encore un peu, par précaution, puis se glisse du lit, pieds nus. Il s’étire et roule sur le tapis de laine. Il s’assied en tailleur, toujours en silence, il aspire l’ombre, hume le silence. Parfois il allume une lanterne sourde pour lire à plat ventre sur le tapis. Parfois il se perche seulement sur la table et regarde autour de lui. Le monde est si différent quand il fait nuit, quand on est seul.

Il traverse la ville en calèche au côté de sa mère. Près d’un carrefour, un vieux mendiant qui ne supplie pas, n’acclame pas, ne bénit pas. Sa mère lui glisse des pièces dans la main, murmure Donne lui, il s’exécute, se retourne vers la reine, et voici qu’elle pleure. L’enfant caresse ces larmes mais s’étonne : le philosophe qu’il étudie a dit, pourtant, qu’on ne devrait pas pleurer sur les malheureux, que c’était s’identifier aux faibles… et sa mère s’insurge : Non ! Elle est Reine, et elle pleure sur eux, parce que c’est un poids qu’elle doit porter, que sa force doit porter. C’est aussi ce poids, ce fardeau de larmes, qui empêche la force de se changer en tyrannie.

Sa mère est toute vêtue de noir et elle le serre dans ses bras, fort, comme elle le serrait quand il était petit et qu’il n’y avait personne pour les regarder.
Quelques jours plus tard, il veille dans cette solitude enfin plus vaste que sa chambre, une longue et dernière solitude qui doit le préparer au trône — et disparaît.

Il suit d’abord l’odeur des rêves trompeurs de liberté : il se fait marin. On le retrouve de port en port, certains remarquent sa blondeur, son port de tête, sa voix qui porte si bien, son rire qui sonne si haut.
On le retrouve dans des salles d’armes les plus obscures. Il est passionné, dur à l’ouvrage, puis soudain s’emporte, jette son arme, pour une passe ratée. On retrouve son écriture et son prénom, au bas d’un contrat de mercenaire qu’il n’honorera pas.
Il comprend que ni les marins, ni les soldats, ne lui offriront ce qui lui manque et qu’il croit désirer : il se fait comédien. Il veut choisir ses rôles. On lui propose les jeunes premiers de comédie, les matamores de farce — il veut jouer les rois anarchistes, les assassins poètes, les prêtres fous d’absolu. Il attendrit les unes, exaspère les autres.
Enfin, on le retrouve dans une salle plus obscure encore : il s’est fait aide-bibliothécaire. Il reconnaît l’odeur des livres, la poussière des rayonnages, la magie des mondes enclos dans le cuir, et comprend que tout ce dont il avait besoin, la violence et l’amour, l’altruisme et le pouvoir, les secrets des cœurs d’hommes, était ici depuis le début, à sa portée. Il comprend sans doute qu’il n’avait pas besoin de partir. Mais il est jeune encore. Il se dit que cette leçon-là valait d’être payée de dix ans d’errance et d’exil.

Il revient au trône, et trouve un tombeau.
Si la Reine avait vécu ne serait-ce qu’une année de plus, si elle avait accueilli et reconnu son fils, peut-être aurait-elle pu convaincre les Grands, le porter à nouveau au trône…
Ce tableau-là n’a pas été peint : il montrerait un jeune homme aux vêtements râpés, son chapeau à la main, debout sous la pluie, regardant passer la pompe d’un cortège funèbre et royal. Nul ne lui prête attention, mais c’est son existence qu’on porte en terre.

Sa mort est connue. On peut même voir son masque mortuaire, les traits d’un homme très vieux, courbé sous un fardeau immense et la dérision suprême d’une si longue vie.
Il est un temps tenté par le régicide. Par sens du théâtre et par sens du devoir : c’est après tout sa faute si cet homme-là est sur le trône, plutôt que lui. Mais il ne passe jamais à l’acte — parce qu’il n’a pas ce qu’il faut pour faire un meurtrier, parce qu’il peut se résoudre en fin de compte à tuer le mari de sa petite sœur.
Il ne renonce pas si vite aux chimères du pouvoir, à ses devoirs de prince. Dans les pamphlets anonymes publiés sous presse clandestine on retrouve son sens du rythme, sa générosité un peu théâtrale, ses lectures des philosophes politiques, et au-delà de tout cette noblesse désenchantée qui résiste, encore un peu, aux trahisons du monde.
Ses compagnons clandestins sont arrêtés alors qu’il est dans une autre ville, et la police royale fait teindre en blond l’un des condamnés, pour mettre fin aux rumeurs croissantes sur le retour du Jeune Prince. Le lendemain de leur exécution, l’abbé *** trouve un homme agenouillé dans la nef de la cathédrale, un homme blond et comme foudroyé que l’abbé relève et prend par la main.

L’abbé *** est un homme bon, avec cette sorte de foi qui amène les plus intelligents à croire que les événements du monde et de nos vies font sens. C’est ainsi qu’il le convainc. Autrefois, dans la cathédrale, il avait entendu un appel sans le comprendre, un appel qui ne le menait pas au trône, ou du moins pas au trône terrestre. Mais à présent qu’il a beaucoup souffert, beaucoup perdu, voilà qu’il est appelé de nouveau. Sa place est auprès d’eux qui se dépouillent de leur passé pour entrer dans une vie plus vaste.
Le prince le croit-il ? On sait du moins qu’il le suit. On sait aussi qu’au soir de sa très, très longue vie, il prononce ces dernières paroles : « Je n’étais pas un vrai marin, ni un duelliste de première classe. Je n’étais pas un grand comédien, ni un grand écrivain. Ni un bon moine, que Dieu me pardonne. J’étais un bon roi. » Et encore : « Quel poids, quel poids je porte. »
Ainsi fait-il lui-même le récit de sa vie, mieux que l’humble historien, car il n’aimait pas les biographies et leurs détails, il aimait le théâtre, les mots qui vont à l’essentiel, aux seules choses qui importent, et frappent au cœur.


dimanche 20 novembre 2011

Maisons & Regards

Retour à mon atelier d'écriture : la contrainte imposait, entre autres, que cette description d'une maison fût faite à travers les yeux d'un personnage particulier. A vous de deviner celui qui m'a été attribué…

Une maison au Yaudet (Côtes d'Armor) qui correspondait parfaitement à ce que je cherchais pour cet exercice. Photographiée par Damien Pobel le 13 septembre 2003 (Creative Commons)

C’est comme une maison qui s’écroule, sauf qu’elle ne s’écroule pas. Comme une maison qui ne tient pas debout, ou qui ne tient debout que par magie, sans qu’on sache trop comment.
Elle pourrait s’écrouler à tout moment. Regarde le jeu qu’il y a entre ces moellons. Mais le toit en pignon est joli.
Est-ce qu’ils réfléchissent à tous ces mots, vrai ? Une maison en pommes de pin, une maison-gâteau, qu’on peut manger, chaque moellon est une petite part, juste à la bonne taille — même si certains sont plus gros que d’autres, vraiment très gros, il faudrait les grignoter pendant toute une année pour en venir à bout.
C’est pour ça qu’on peut construire des maisons en pain d’épices, en cubes de bois — même si ce ne sont pas des cubes, vraiment, il y en a des carrés et des rectangulaires, des plus hauts et des plus allongés, toute une boîte. C’est une maison construite par un géant jouant aux cubes, un gros géant de granite avec un chapeau d’ardoise.
Un toit en ardoise, ça parait sérieux, tout noir, austère, un toit de vieux monsieur sévère. Mais c'est comme la nuit, ce n'est jamais vraiment noir, ça grisonne, ça verdit, ca s'effrite toujours un peu, ça brille au soleil, ça luit sous la pluie. C'est comme un tableau d'école, on voudrait y écrire à la craie, on y dessinerait des nuages ou des étoiles, on y apprendrait à lire aux hiboux.
Et le lierre n’aide pas. Il parasite toute la façade.
Parfois le lierre leur fait comme des cheveux, et les maisons ont l'air de vieilles dames mal peignées. C'est amusant aussi. Mais celle-ci porte ses plantes comme une guirlande de Noel, comme une écharpe, verte et rouge, une écharpe bien épaisse et douillette, qui s'effiloche un peu sur les bords, avec quelques fleurs tissées dedans. L'écharpe d'une dryade qui se préparerait pour l'hiver.
Rose et lierre, fougères et potentille, et une forêt de vigne vierge. Mille plantes grimpantes, et c’est normal, c’est bien une maison sur laquelle on grimpe, on s’accroche à la vigne, hop, on prend appui sur cette pierre mal jointe, on agrippe le lierre, on se hisse sur une corniche, et nous voilà sur le balcon, tout de guingois.
Les plantes cachent même cette fenêtre, imagine comme la pièce doit être sombre !
C’est une maison qui joue à cache-cache.
Le plus caché, c'est l’escalier extérieur. On ne le voit pas tout de suite, on ne comprend pas d'abord que c'est lui qui dicte au lierre ce bizarre chemin à travers la façade. Les feuilles l'ont tellement entouré qu'il est englouti. On doit pouvoir s'y faufiler et le grimper à quatre pattes, comme un tunnel, on pourrait regarder à travers les feuilles, faire le guet, et personne ne nous verrait du dehors.
Toute la maison doit être sombre. Ils perçaient des fenêtres si petites, à l’époque.
Elles ne sont pas vraiment petites, c’est à cause des croisillons, qui font comme plusieurs fenêtres minuscules soudées l’une à l’autre, juste assez grandes pour un visage de fée.
Sans parler du lanterneau, là-bas, tellement petit qu’on ne voit pas ce qu’il peut éclairer. C’est peut-être une issue de secours pour lutins, une entrée secrète pour chat aventureux. Ou bien seulement un œil pour le toit, c’est un toit-cyclope.
Sur l’autre toit il y a deux lucarnes. C'est merveilleux les lucarnes, avec leurs deux joues et leur croupe. De minuscules maisons à une seule fenêtre, qui s'agrippent de toutes leurs pattes au toit de la grande, comme les petits koalas au dos de leur maman. C'est encore plus merveilleux de l'intérieur : un placard où il est permis de se cacher, dont le fond s'ouvre sur le ciel, aussi bien que l'armoire magique de Narnia.
Non, vraiment, on ne peut pas acheter une maison pareille.
Sûr qu’on ne peut pas. Une maison pareille, on ne l’achète pas, on la range bien au chaud, dans la boîte à trésors, pour l’ouvrir le soir avant de s’endormir et la regarder un peu.
Même qu’elle vous fait un clin d’œil en partant.

vendredi 21 octobre 2011

Inventio

Je viens de retrouver ce "sujet d'invention", nomenclature du baccalauréat, que j'avais rédigé en surveillant le bac 2009, série L.
Et que je vous livre, car je relis sans déplaisir cet exercice, scolaire certes, comme il se doit, mais romantique à l'excès et plein de ce panache que je ne rougis pas d'aimer. Car Kean, ici, c'est un peu Cyrano.

Le texte de départ :

TEXTE D - Jean-Paul Sartre, Kean.

[ Dans sa première version, cette œuvre était sous-titrée « Désordre et génie ».
A Londres, Kean, acteur célèbre, joue Othello, de Shakespeare. Othello, jaloux, tue se femme; Desdémone, en l'étouffant avec un oreiller. Or, dans la salle, se trouve Eléna, la femme du comte, ambassadeur du Danemark, et Kean en est amoureux, Mais il la croit convoitée par le prince de Galles, assis à côté d'elle. Soudain Kean, depuis la scène, s'adresse à eux.]


KEAN. [ ... ] (Tourné vers Eléna).
Vous, Madame, pourquoi ne joueriez-vous pas Desdémone ? Je vous étranglerais si gentiment ? (Élevant l'oreiller au-dessus de sa tête.) Mesdames, Messieurs, l'arme du crime. Regardez ce que j'en fais. (Il le jette devant l'avant-scène, juste aux pieds d'Eléna.) A la plus belle. Cet oreiller, c'est mon cœur ; mon cœur de lâche tout blanc : pour qu'elle pose dessus ses petits pieds. (A Anna.) Va chercher Cassio, ton amant : il pourra désormais te cajoler sous mes yeux (1). (Se frappant la poitrine.) Cet homme n'est pas dangereux. C'est à tort qu'on prenait Othello pour un grand cocu royal. Je suis un co ... co... un... co ... co ... mique. (Rires. Au prince de Galles.) Eh bien, Monseigneur, je vous l'avais prédit : pour une fois qu'il me prend une vraie colère, c'est l'emboîtage (2).
(Les sifflets redoublent : « A bas Kean ! A bas l'acteur ! » Il fait un pas vers le public et le regarde. Les sifflets cessent.)
Tous, alors ? Tous contre moi ? Quel honneur ! Mais pourquoi ? Mesdames, Messieurs, si vous me permettez une question. Qu'est-ce que je vous ai fait ? Je vous connais tous mais c'est la première fois que je vous vois ces gueules d'assassins. Est-ce que ce sont vos vrais visages ? Vous veniez ici chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scène en criant bravo. J'avais fini par croire que vous m'aimiez... Mais dites donc, mais dites donc : qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? Impossible : c'est un fou sanguinaire. Il faut donc que ce soit Kean. « Notre grand Kean, notre cher Kean, notre Kean national ». Eh bien le voilà, votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent.) Oui, voilà l'homme. Regardez-le. Vous n'applaudissez pas ? (Sifflets.) C'est curieux, tout de même : vous n'aimez que ce qui est faux.
LORD MEWILL, de sa loge.
— Cabotin !
KEAN.
— Qui parle ? Eh ! Mais c'est Mewill (3) (Il s'approche de la loge.) J'ai flanché tout à l'heure parce que les princes m'intimident, mais je te préviens que les punaises ne m'intimident pas. Si tu ne fermes pas ta grande gueule, je te prends entre deux ongles et je te fais craquer. Comme ça. (Il fait le geste. Le public se tait.) Messieurs dames, bonsoir. Roméo, Lear et Macbeth (4) se rappellent à votre bon souvenir : moi je vais les rejoindre et je leur dirai bien des choses de votre part. Je retourne dans l'imaginaire où m'attendent mes superbes colères. Cette nuit, Mesdames, Messieurs, je serai Othello, chez moi, à bureaux fermés (5), et je tuerai pour de bon. Evidemment, si vous m'aviez aimé... Mais il ne faut pas trop demander, n'est-ce pas ? A propos, j'ai eu tort, tout à l'heure, de vous parler de Kean. Kean est mort en bas âge. (Rires.) Taisez-vous donc, assassins, c'est vous qui l'avez tué ! C'est vous qui avez pris un enfant pour en faire un monstre (6) ! (Silence effrayé du public.) Voilà ! C'est parfait : du calme, un silence de mort. Pourquoi siffleriez-vous ? il n'y a personne en scène. Personne. Ou peut-être un acteur en train de jouer Kean dans le rôle d'Othello. Tenez, je vais vous faire un aveu : je n'existe pas vraiment, je fais semblant. Pour vous plaire, Messieurs, Mesdames, pour vous plaire. Et je... (Il hésite et puis, avec un geste « A quoi bon ! ».) ... c'est tout.
Il s'en va, à pas lents, dans le silence ; sur scène tous les personnages sont figés de stupeur. Salomon (7) sort de son trou, fait un geste désolé au public et crie en coulisse :
SALOMON.
— Rideau ! voyons ! Rideau !
UN MACHINISTE.
— J'étais allé chercher le médecin de service.
SALOMON.
— Baisse le rideau, je te dis... (Il s'avance vers le public.) Mesdames et Messieurs... la représentation ne peut continuer. Le soleil de l'Angleterre s'est éclipsé : le célèbre, l'illustre, le sublime Kean vient d'être atteint d'un accès de folie.
Bruit dans le public. Le comte réveillé en sursaut se frotte les yeux.
LE COMTE.
— C'est fini ? Eh bien, Monseigneur, comment trouvez-vous Kean ?
LE PRINCE, du ton que l'on prend pour féliciter un acteur de son jeu.
— Il a été tout simplement admirable.

1. Anna joue Desdémone. Cassio est, dans la pièce de Shakespeare, celui qu'Othello pense être son amant ; de même, Kean suspecte le prince et Eléna.
2. emboîtage : action de siffler un acteur, une pièce.
3. Mewill: un aristocrate, convoitant Anna, la partenaire de Kean, humilié par ce dernier, mais qui, au nom de son rang, avait refusé de se battre avec un acteur.
4. Ce sont des personnages du théâtre de Shakespeare au destin fatal : Roméo, grand amoureux ; le roi Lear d'une part, et Macbeth, souverain usurpateur, d'autre part, sont tous deux en proie à la violence de leurs tourments.
5. à bureaux fermés: donc, sans public.
6. Enfant, Kean était un saltimbanque des rues.
7. Salomon est à la fois le valet, le confident, et le souffleur de Kean.

Le sujet :
Salomon rejoint son maître chez lui. Il tente de le persuader de ne pas renoncer à être acteur de théâtre. Vous rédigerez leur conversation sous forme de dialogue théâtral, incluant des didascalies. La jalousie de Kean ne sera pas le thème essentiel de leur échange.

Mon "devoir" :

KEAN, SALOMON.
En coulisses. Des toiles peintes de décors sont appuyées contre les murs, des accessoires encombrent la scène. Kean se tient face à un miroir, toujours en costume, à demi démaquillé. Salomon le contemple un moment en silence.
SALOMON : Et bien, es-tu content ? As-tu fait ton effet ? Depuis combien de temps préparais-tu cette sortie ?
KEAN, doucement : Ne triche pas. Pas toi. (Il se retourne, s’approche de Salomon, le saisit aux épaules.) Ne leur emprunte pas leurs mots. Ne prétends pas comme eux que Kean n’est qu’un cabotin, qu’il calcule ses effets et soigne ses sorties, ne va pas croire… (Il le lâche.) Rien n’était préparé. Pas cette fois.
Salomon se tait, le regarde.
KEAN : Tu ne me crois pas. Même toi. Et bien soit, puisque ce mot vous plaît (il s’enveloppe de sa cape d’un mouvement très théâtral) je m’en drape. C’était une sortie. La plus belle. La dernière.
Salomon contemple le reflet de Kean dans le miroir.
KEAN, tristement : Même cela tu ne le crois pas.
SALOMON, montrant le miroir : Regarde toi. Un comédien. C’est ce que tu es. De cela on ne sort pas.
KEAN, violemment, arpentant la scène : On n’en sort pas, on n’en sort pas, voilà au moins une vérité ! On n’en a jamais fini avec ce métier, on s’y précipite tout entier, chaque soir ; jamais on ne gagne, jamais on ne se repose, jamais on n’est sûr. Nous sommes des joueurs qui misent leur vie entière chaque soir et la remettent en jeu le lendemain, encore, encore… Et jamais l’on n’en sort. Chaque soir je passe cette porte (il traverse un élément de décor) vers l’arène.
SALOMON : Tu l’aimes pourtant, cette arène. Tu n’y meurs pas, tu y brilles.
KEAN : Tu as raison : pire qu’une arène. Jamais on n’a exigé des chrétiens de Rome qu’ils parlent beau, que leur voix porte, qu’ils plaisent aux lions. Moi je dois me vendre chaque soir, me vendre tout entier, mon corps, mes mots, mon âme… et je dois leur plaire ! Et je dois les séduire ! Prostitué ! (Il dégrafe violemment son pourpoint.) Pire qu’un prostitué : on ne reproche pas au giton son trop de séduction, et tu entends ce qu’ils disent de moi : Cabotin !
Salomon pendant cette tirade regarde tantôt Kean, tantôt son reflet.
KEAN : Oui, oui, je sais ce que tu penses encore, c’est inscrit là dans tes yeux, dans ce miroir ! (Il se retourne et le brandit) Pauvre Kean, comme il cabotine en se plaignant de devoir cabotiner. (Il repose le miroir, toujours face au public.) Et tu ne me crois pas. On ne me croit pas. Les comédiens ne jouent finalement qu’un seul et même rôle : celui de Cassandre. (Une pause.) Tu regardes le miroir. Tout le monde le regarde. Sais-tu pourquoi ? Ils ne m’ont pas écouté le dire tout à l’heure : ils n’aiment que ce qui est faux. Si je disais la vérité, ah, voilà qui serait abominable ! Dès qu’on commence à éprouver, à sentir vrai, à aimer, à pleurer pour de vrai, on cesse d’être comédien. (Amèrement) Un homme qui aime est un mauvais acteur.
Il tourne le dos à Salomon et commence, lentement, d’ôter son maquillage.
SALOMON : Ce n’est pas vrai. Personne n’a d’émotions plus intenses, personne n’a de passions plus vastes qu’un comédien. Kean, Kean, c’est pour cela qu’ils te haïssent, c’est cela qu’ils t’envient. Aucun d’entre eux n’aimera comme tu aimes. Aucun ne sera jamais Roméo, aucun ne mourra d’amour ni ne connaître la grâce d’une nuit unique avant que chante l’alouette. Aucun de ceux qui écument de jalousie n’aura la grandeur assassine d’Othello, aucun de ceux qui sont pères n’a engendré de Cordelia, aucun ne croisera de sorcières en rentrant chez lui ni ne verra marcher le bois de Birnam ! Ce que tu vis, seul un comédien peut le vivre.
KEAN s’écarte du miroir pour l’écouter : Oui, n’est-ce pas ? C’est notre grâce. Quand je joue Falstaff (il saisit un masque de comédie), nul n’est plus bouffon que moi. Quand je suis Œdipe (il cache son visage derrière un masque de tragédie), nul n’est plus triste. (Son agitation croît pendant toute cette tirade) Oui, n’est-ce pas, nos passions sont immenses, loin au-dessus de celles des hommes mortels. (Il bondit sur des tréteaux transportés par des machinistes) Semblables à celles des dieux ! (criant) Les comédiens sont des dieux ! (Les accessoiristes inclinent les tréteaux, Kean tombe). Ainsi ils tombent de plus haut, terrassés par l’hybris. Fous. Le théâtre rend fou. (Salomon vient l’aider à se relever). Je suis leur catharsis, Salomon, ils laissent toutes leurs horribles passions couler en moi, pour que je les garde de leurs propres folies. Et ils croient qu’elles peuvent me traverser et me laisser indemne ? Et tu crois… ? (Il se dégage.) Tu devrais le savoir, pourtant, vieux compagnon. Tu me vois quitter le théâtre chaque nuit, tu viens me border parfois, lorsque je joue Macbeth et que mes nuits se trempent de cauchemars. Lorsque je joue Hamlet, je suis pris de crises parfois qui me laissent inertes et sans volonté, et je ne sais plus ce que c’est que d’exister. Lorsque je joue un assassin… (d’un revers de main, il étale sur son visage la dernière trace de fard rouge.) Oh, ils le savent bien. Ils ont inventé pour cela notre métier. Ils ont raison de dire que nous sommes la lie du monde, plus vils encore que les maquereaux et les filles de joie. Autrefois ils sacrifiaient des boucs sur l’autel de nos scènes. Aujourd’hui c’est moi le bouc, Salomon. C’est moi le bouc.
Salomon le prend doucement par les épaules et le fait avancer en passant devant les toiles peintes des décors, une forêt, un palais, un cimetière.
SALOMON : Pauvre Kean… Si vraiment tu es fou, si vraiment tu es allé si loin, au-delà des sociétés humaines, quel autre métier pourras-tu jamais exercer ? Quelle autre place pourras-tu occuper ? Quel autre rôle sera à ta mesure ? Te feras-tu ermite ? Seras-tu couronné roi par quelque tribu perdue ?
KEAN : … Ou mourrai-je, peut-être ? L’acteur n’a-t-il pas d’autre fin à sa comédie ? L’acteur qui ne plaît plus a-t-il d’autre moyen de reconquérir une place dans les cœurs ? Est-ce cela, la sortie de Kean ? Faut-il partir au faîte de la gloire comme les héros de tragédie ?
SALOMON, à Kean puis au public : Que sais-tu de ce qui plaît, de ce qui dure? Ceux-là qui t’ont hué ce soir vanteront peut-être demain tes louanges. Ce que te reprochent les princes d’aujourd’hui sera peut-être ta gloire de demain ? Ta sortie de ce soir pourrait bien être ton couronnement, ce que l’on répétera dans un siècle, ce qu’on applaudira le plus — et Kean sera le nom du courage, de la vérité, de la modernité.
KEAN : Mais encore dois-je être applaudi. Encore dois-je les impressionner. Qui d’autre que toi saura démêler sous ces oripeaux mon âme d’homme ? Qui d’autre que toi aura jamais connu le son de ma voix hors de scène ? C’est quand je suis autre qu’on m’aime, quand je porte le mieux mon masque d’histrion. Personne au monde n’est plus mal aimé qu’un acteur.
Pendant cette tirade, Salomon a fini de le démaquiller, lui ôte son costume de scène pour le remplacer par un costume de ville.
SALOMON : Vanité, encore ! Crois-tu donc qu’il en va autrement dans le monde ? Le monde est un théâtre où tous nous jouons des rôles de composition, où tous nous portons des masques, l’amoureux qui veut séduire, le ministre qui doit convaincre, l’époux qui cherche le pardon… Aimerais-tu jouer leur part sans gloire ? Aimerais-tu t’appeler menteur plutôt que comédien, hypocrite plutôt que cabotin ? Tes rôles à toi ne sont que plus grands, plus brillants que les nôtres.
Il lui passe son manteau de ville. Kean se laisse faire, se retourne une dernière fois vers Salomon avant de quitter la scène.
KEAN : Et toi alors, qui sais le monde et la scène, les vérités et les mensonges — quel est ton rôle ?
SALOMON : Monsieur, je suis votre souffleur.