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mardi 24 février 2015

LIEBSTER (NOT) AWARD(ED)

Cécile (si vous ne connaissez pas sa boutique PapierBonbon, c'est le moment d'y aller !) m'a choisie pour participer à la grande chaîne des Liebster Awards.
Sûrement pour m'obliger à bloguer, ce que je n'ai plus fait depuis l'an dern… depuis longtemps.

Autant le dire : les questions à choix, les chaînes, c'est un exercice auquel je suis très, très mauvaise.
Mais Cécile a raison, bien sûr. Alors j'essaie.
Voici ce que je suis supposée faire.

I. Ecrire 11 choses sur soi
Ça commence mal… Oh, ne vous méprenez pas : bien sûr que je suis narcissique, comme tout le monde, comme tous ceux qui bloguent, d'une façon ou d'une autre. Mais un tel exercice suggère d'écrire des choses nouvelles, des choses que mes lecteurs ne savent pas forcément. Des choses intimes, donc. Encore en ai-je souvent parlé ici: quoi de plus intime qu'un accouchement ?
Du coup je ne sais trop quoi révéler. C'est un mot dangereux, révéler, n'est-ce pas ? Peut-être, tout simplement, ai-je trop lu de tragédies grecques. Je ne suis pas Œdipe. Ça compte pour 1 ?

1. Je suis migraineuse (aujourd'hui, d'ailleurs…)
2. J'ai eu un parcours post-bac pour le moins erratique, un de ces parcours d'ancienne première de la classe qui ne sait pas ce qu'elle veut. Peut-être que je ne sais toujours pas, d'ailleurs.
3. A Sciences Po Aix, j'ai eu la chance d'être l'élève de Bruno Etienne.
4. Je suis souvent tombée amoureuse de personnages de fiction.
5. Je suis rôliste depuis l'enfance, mais je crains d'être meilleure MJ que joueuse.
6. J'aime lire à haute voix. J'ai toujours aimé. J'ai lu pour ma mère, pour mes amis, pour mon Amour, et comme je suis maintenant deux fois maman, je vais pouvoir continuer à lire à voix haute un bon moment !
7. Enfant et pré-adolescente, je mettais en scène et jouais (écrivais, parfois) des petites pièces de théâtre. Comédiennes : deux. Personnages : beaucoup plus de deux. Public : nos parents, bien sûr, et les quelques voisins pris au piège.
8. Je suis partie enseigner au lieu de faire mon doctorat. Je le regrette parfois.
9. L'Ecosse est ma terre de prédilection.
10. Je discute régulièrement avec les Endless.
11. J'ai sevré Numéro 2 la semaine dernière. Je ne peux pas me plaindre : il a 15 mois. Ça vous paraît sans doute idiot, ou anodin, un truc que j'ai ajouté au dernier moment pour arriver à onze, mais ce n'est pas le cas. Cesser d'allaiter, cesser d'allaiter pour toujours, puisque nous ne prévoyons pas de Numéro 3, ça n'a rien d'anodin. C'est une fin. Je pourrais faire la maline, là, écrire que c'est une fin de non-recevoir, jouer avec les mots, mais ce n'est pas du tout cela, ce n'est pas un jeu, c'est une vraie fin, c'est quelque chose qui meurt. Épargnez-moi le blabla sur ce qui renaît.

II. Répondre aux 11 questions de la personne qui vous a nominé
Comme Cécile a été gentille, ce n'est pas l'assignation la plus difficile. En tout cas, c'est ce que je me suis dit à la première lecture de ses questions. Mais…

1. Quel est l’article de ton blog que tu as le plus aimé écrire ?
Voilà qui contredit tout cet article, car c'était, à vrai dire, une chaîne. Mais une chaîne pour laquelle je n'avais été sollicitée et dont j'avais changé les règles. Il s'agissait de choisir 10 personnages de fiction avec lesquels on aurait pu, disons le crûment, coucher. Je m'étais amusée à écrire pour chacun des 10 un petit texte de 1500 caractères, par exemple ici.
2. Pourquoi tenir un blog ?
Je ne suis pas sûre d'en tenir un, à vrai dire. Cela faisait sens, au début. Mais le Web s'est transformé, mon identité numérique aussi, et mon identité tout court, d'ailleurs. J'ai aussi un blog de maman, un blog de référent culture, des blogs temporaires pour des projets scolaires, deux comptes Twitter… Je ne sais plus ce qu'est ce blog, mon premier blog, s'il est encore quelque chose.
3. Ta plus grande fierté ?
Comme je ne sais pas, je vais tricher (déjà) et choisir non pas la plus grande mais la dernière : l'organisation de la Harry Potter Book Night à l'école de mon aîné.
4. Quel est ton artiste préféré (tout domaine cinéma, chanson, Arts…) ?
Qu'il existe des gens capables de répondre à une telle question me laisse béate, à vrai dire.
5. Si tu pouvais avoir un super pouvoir, lequel choisirais-tu ?
Sans doute un pouvoir lié à la maîtrise du temps. Le temps-time, hein, pas le temps-weather.
6. Thé ou café ?
Enfin un domaine dépourvu du moindre atome d'hésitation, enfin une réponse aussi manichéenne que possible. Je n'ai jamais bu de café (qui me semble avoir un parfum délicieux et un goût abominable) alors que je ne saurai me passer de mon litre de thé quotidien. J'ai même réalisé qu'avec le chocolat noir, le thé était l'aliment dont je ne peux vraiment me passer, celui que j'emporte en vacances, celui dont je vérifie la présence dans toute maison que j'occuperai plus de 24 heures. Sans doute parce que, comme le chocolat noir, le thé repousse les Forces du Mal (Mrs Weasley le sait bien).
7. Un endroit que tu souhaiterais découvrir ?
Confère question 4 ? Ma liste de destinations est d'autant plus longue qu'elle inclut des lieux réels et imaginaires.
8. Quelle serait ta journée idéale ?
Pendant longtemps, j'aurais répondu : une journée à lire et écrire, avec mon Amour me rejoignant le soir. Maintenant que j'ai des enfants, je devrais rêver d'autant plus d'une telle journée, devenue un sommet d'invraisemblance. Et j'en rêve. Mais je crois que j'ai cessé de croire à la journée idéale. Il y a des instants, des grâces. Il y a des temps de joie, une heure, une semaine, un mois. Et finalement, la grâce et la joie n'ont pas grand chose à voir avec l'idéal.
9. Ton livre préféré ?
Confère question 4. J'ai déjà copieusement triché à ce sujet ici et dans les dix articles qui ont suivi…
10. Ton plus gros défaut ?
L'orgueil.
11. Que sera 2015 pour toi ?
2014 a été une année merveilleuse pour moi. 2015 est, pour l'instant, un rappel que le monde est bien moins merveilleusement chanceux. J'aurais bien voulu écrire que 2015 serait donc, pour moi, une année d'engagement. Ce serait beau. Ce serait hypocrite. En 2015, je vais continuer d'enseigner, ayant une conscience d'autant plus aigüe de l'importance, des paradoxes, du dérisoire, de la responsabilité d'un tel métier. En 2015, mes fils vont grandir pour atteindre à l'automne leurs cinquième et deuxième anniversaires. En 2015, je chercherai du temps, entre tout ça, pour faire un peu autre chose.

III. Taguer 11 blogs et leur poser 11 questions
 D'accord. C'est là que je ris. Jaune.
Je triche, pourrais-je proclamer, je déroge aux règles !
 Ou : je n'aime pas les chaînes, je les rejette et m'en défais.
Mais la vérité est moins fanfaronne : je ne connais pas 11 blogs. Je ne lis pas 11 blogs. Je ne suis pas sûre d'en lire un. Je ne trouve pas davantage de temps pour lire des blogs que pour écrire sur les miens.
J'aurais tagué Cécile si ce n'était d'elle que je suis entrée dans cette chaîne.
Je connais plein de gens passionnants sur Twitter. Je ne sais pas s'ils tiennent des blogs.

Paf. Echec à moi.



dimanche 25 août 2013

Bénédictions

Nous ne parlons jamais de cela. Nous parlons pour nous plaindre et pour railler, pour rendre compte et déplorer, pour combattre et pour regretter. Quand, si rarement, nous écrivons sur quelque sentiment positif, il faut que ce soit l'amour fou, ou la sérendipité.
J'aime l'amour fou et la sérendipité, bien sûr.
Et comme tous les autres je raille et je me plains.
Mais je rends grâce. De plus en plus souvent, ces temps-ci.
Humblement, émerveillée de ma chance.

De vivre là où je vis, sur la frontière poreuse de deux Etats en paix depuis longtemps, dans un pays de beauté, où montagnes et lacs jouxtent la ville et ses théâtres.
De vivre avec qui je vis, un merveilleux compagnon, un adorable petit garçon, bientôt un deuxième.
Que nous soyons tous en bonne santé.
Que nous ayons deux formidables et disponibles grands-mères, nous permettant ce luxe que si peu de jeunes parents peuvent se permettre, de sortir parfois le soir.
Que nous travaillions tous deux et gagnions raisonnablement notre vie, vivions dans une jolie maison (même si nous n'en sommes pas propriétaires). Que mon travail me permette de lire, de rencontrer des jeunes gens passionnants de toutes nationalités, et cependant de passer un peu de temps avec mon fils.
Que nous riions tous les trois (bientôt quatre), jouions, allions parfois nous baigner dans le lac, racontions des histoires, achetions des livres, réservions des places de théâtre.
Que certains de nos amis vivent assez près pour nous voir régulièrement, et que les autres soint présents malgré tout, par la grâce des Réseaux.
Que nous ayons encore ce refuge enchanté du Jura, cette vallée fraîche et secrète où les quatre saisons nous comblent de merveilles.

Je ne le dis pas, pas assez, je suis comme les autres. Mais j'y pense, souvent.
Avec la culpabilité diffuse de mes ancêtres catholiques, chaque fois que j'entends les nouvelles de Syrie, d'Egypte ou d'ailleurs. Celle qui nous fait signer les pétitions, donner aux associations humanitaires — lâchement, mais.

Mais je rends grâce. Publiquement, pour une fois. Merci. Même si je ne sais pas à qui je dis merci.

jeudi 13 janvier 2011

IDENTITÉS

En lisant mes derniers posts alors qu'elle n'avait pas visité ce blog depuis longtemps, Oona m'écrivait : "Que vous semblez avoir changé !" — au point de s'être demandée, un moment, s'il s'agissait bien de moi.

J'ai été surprise, bien sûr. Et peut-être bien vexée.

Certes, mes derniers posts — et pour cause ! — parlaient de bébés, un sujet que je n'avais pas de raison d'aborder auparavant.
Certes me voici devenue une maman.
Ai-je pour autant radicalement changé ? Au point d'être presque méconnaissable?

1. Bien sûr, nous n'avons jamais l'impression de changer. Le processus d'évolution intérieure est si progressif que nous avons rarement conscience du changement, et les vieilles personnes avouent souvent ne pas se sentir foncièrement différentes de leur moi jeune. C'est un motif souvent évoqué : nos cellules se renouvellent entièrement tous les dix ou quinze ans. Nous sommes donc chaque fois un être entièrement neuf, pourtant nous gardons une même conscience. Terry Pratchett l'explique ainsi dans Le cinquième éléphant : si vous héritez de la précieuse épée de votre grand-père, et qu'elle reste dans votre famille génération après génération, vous allez être amené à la restaurer régulièrement. Ce faisant, il faudra remplacer des pièces. Telle pierre du pommeau qui se sera descellée ou ternie. Le fourreau entier. Peut-être même faudra-t-il, un jour, remplacer la lame par un acier neuf. Un jour, l'épée ne contiendra plus une seule parcelle de l'arme d'origine de votre aïeul. Pourtant, vous continuerez à la traiter comme telle, à la désigner comme telle et de fait, elle sera telle.

2. Parfois, dans un roman, l'auteur présente un personnage comme "ayant une conscience aigüe de sa propre identité." Si je me souviens bien, c'est par exemple le cas de Benedict dans le Cycle d'Ambre de Zelazny.
Et bien, j'ai, depuis longtemps, une conscience aigüe de ma propre identité. D'où ce malaise, cette petite vexation même, à l'idée que quelqu'un que j'aime puisse ne pas distinguer ce fil, cette continuité, ce noyau. Noyau est le mot le plus juste.
Pourtant nous sommes tous changés par la naissance d'un enfant, chacun le dit, il n'y a pas de honte à ça.
Changée, oui. Pas métamorphosée. Je ne me sens pas métamorphosée. Je ne me sens pas fondamentalement différente. Ma vie, mon emploi du temps, mes préoccupations le sont, à des degrés divers (le degré maximal étant pour l'emploi du temps, évidemment !) Mais le noyau ? Simplement de nouvelles particules gravitent autour de lui.

3. Car c'est ainsi que nous fonctionnons : nous sommes une mosaïque d'identités. Elles ne se superposent pas les unes aux autres, elles ne se remplacent pas, elles s'ajoutent. Ainsi puis-je être une maman geek, une Marseillaise et une Genevoise ou une Pays-de-gessienne, une Française et une Européenne, une agnostique d'éducation catholique sensible à la poésie de toutes les religions, une prof et une rôliste, une agrégée de formation académique au possible et une lectrice (et auteur) de fantasy… et ainsi de suite. Ces identités coexistent pacifiquement dans la plupart des cas, notamment dans le mien qui suis chanceuse (pour le reste, vous pouvez lire l'essai d'Amin Maalouf, Les identités meurtrières et la merveileuse anthologie de Lucie Chenu.)

Et ce blog ne reflète pas fidèlement toutes les facettes. Ou pas régulièrement. Pourtant la forme même du blog, disjointe, fragmentée, mosaïste, nous y encourage. Des outils tels que les Libellés le reflètent.

Quelle photographie des identités de ce blog offrirait par exemple le génial Wordle ?



Il faut bien avouer que les bébés sont très présents, n'est-ce pas ?

Pourtant ce beau nuage n'est qu'un instantané — terriblement lacunaire, si dense parût-il.
Les deux mots qui dominent le nuage de tags, à votre droite, sont MONDES et MOTS. Sans doute le noyau que j'évoquais est-il quelque part entre ces deux mots.

dimanche 12 avril 2009

L'EUROPE : UN PORTRAIT CHINOIS

A la demande de Lucie, un portrait chinois sur ce que nous évoque l'Europe.

Deux précautions pour commencer :
- J'aime l'Europe. Profondément. Depuis longtemps c'est par elle que je définis mon identité, en tout premier. C'est la fondation sur laquelle je me construis, la terre où vagabonde mon âme, que je le veuille ou non (et parfois je ne le veux pas, croyez-moi — chaque fois que je visite l'Afrique, en particulier).
- Je suis très, très mauvaise pour ce genre d'exercices. Je cherche toujours le comparant ultime, celui qui rendra compte de toute la complexité du sujet. Bien sûr un tel comparant n'existe pas. J'ai donc été très largement aidée par mon Amour, beaucoup plus doué que moi pour cela.

Si l'Europe était un animal…
Ce serait une vache.
A cause des amours de Zeus, d'Io l'errante, du Bosphore où finit le continent, de la princesse Europe emportée sur un taureau blanc.
Bien sûr, la vache n'est pas un animal noble et élégant. Mais elle est vieille. Elle accompagne l'humanité depuis si longtemps, sa silhouette dessinée sur des murs de cavernes, associée aux anciennes Déesses. La Vache est la Mère, à l'évidence. Elle nourrit les hommes de son lait.

Si l'Europe était une fleur…
Ce serait, à l'évidence, la rose des vents.
Astuce rhétorique ? Mais l'Europe est ainsi, c'est un vieux penseur retors, adepte des figures de style et des subtilités discursives.
Cependant il y a davantage que cette esquive dans la rose des vents. Depuis si longtemps l'Europe cherche le sens, non seulement son sens à elle mais le sens du monde — l'Europe voit grand. Depuis si longtemps elle explore, cartographie, répertorie le monde, lui donne sa forme — la projection de Mercator — et se place au milieu.

Si l'Europe était un tableau…
Ce serait, pourquoi pas, La Bataille d'Alexandre à Issus de Albrecht Altdorfer.

Parce que c'est une image démentielle et magnifique d'une Europe imaginaire, qui ne ressemblera jamais à la réalité : les Alpes autichiennes y rejoignent la Turquie dans un saisissant résumé géographique. Parce que l'horizon, où étonnamment le soleil se couche, est celui que l'Europe n'en finit pas de contempler : le Nil, la Mer Rouge, le Sinai, la Palestine. Parce qu'Alexandre s'y bat contre Darius de Perse, et qu'Alexandre est sans nul doute un symbole européen, celui d'une Grèce conquérante qui se reconnait dans l'Afrique du Nord davantage que dans la Scandinavie. Parce que le tableau et sa commande évoquent d'autres époques, d'autres Empires (saint, romain, germanique), d'autres batailles qui ot contribué à définir l'Europe et ses frontières (le siège de Vienne par les Turcs) — et les regrets qui accompagnent cette délimitation.
Parce que l'Europe est délimitée par son histoire et par ses guerres.
Ses guerres, oui. C'est un tableau où l'on se bat. On s'est tant battu en Europe. Le rêve d'Union est avant tour un rêve de paix.

Si l'Europe était une ville…
Je serais tentée de répondre, comme Lucie : n'importe laquelle. Mais contrairement à elle, je le répondrais avec jubilation. L'Europe est une ville, oui, une Cité au sens fort du terme: bouillonnante, ancienne, vingt fois détruite et reconstruite, politique, commerçante, cosmopolite. Un creuset. Que seules les villes permettent.
N'importe laquelle de nos Cités anciennes et cosmopolites pourrait donc la représenter.
Mais parce que j'en reviens, j'opte pour Istanbul (et aussi par défi pour cette Union Européenne qui la refuse en son sein).
Tentaculaire, portant sur son visage les vestiges et les beautés de ses multiples passés, vieille et moderne en même temps, entretenant son passé et rêvant d'avenir, multi-culturelle, multi-confessionnelle, chrétienne, juive, musulmane, ancienne capitale d'Empire, éternel poste-frontière…

Si l'Europe était un personnage…
J'ai terriblement hésité. Je ne voulais pas d'un conquérant, ni d'un empereur — sans quoi j'aurais pu choisir Constantin, porté à l'Empire par les légions britanniques, reconquérant Rome, élisant Byzance pour capitale, chrétien par opportunisme et lucidité.
Je voulais un penseur — philosophe, poète, qu'importe — l'Europe est une idée, une culture, une tournure d'esprit, avant d'être une réalité administrative et politique.
Il fallait un penseur voyageur, ouvert sur l'Europe, d'une de ces époques où les idées circulaient, bouillonnaient, se souciaient peu des frontières, peut-être un humaniste comme Erasme, ou un Encyclopédiste comme Diderot.
Il fallait un homme (ou une femme, j'aurais tant aimé une femme) qui synthétiserait ces héritages européens, qui porterait l'influence de la pensée gréco-romaine et de la pensée germanique et nordique, un homme comme Goethe, peut-être, il faudrait quelqu'un qui soit à la fois Voltaire et Byron.
En fin de compte nous avons opté pour Umberto Eco. C'est un vieil homme, plusieurs fois âgé, un homme qui porte tous ces héritages et qui le sait, un érudit joueur, un écrivain polymorphe et labyrinthique, capable de rêver l'Europe des grands conflits théologiques du Moyen-Age, des Templiers, des modernes conspirations, l'Europe qui recycle et qui crée, qui parle de sémiologie et d'informatique, l'Europe des explorateurs qui n'en finit pas de se chercher en parcourant les terres qui lui sont étrangères…

Si l'Europe était une chanson…
Bien sûr, ce pourrait être l'Hymne à la Joie. D'ailleurs, c'est l'hymne européen, j'ai rarement été aussi en… accord avec le choix d'un hymne.
Mais c'était un peu facile, n'est-ce pas ?
Alors mon Amour m'a suggéré "Lili Marlene".
Pour ne pas oublier les années 30 et l'empreinte noire qu'elles ont laissée sur l'Europe.
Pour ne pas oublier non plus que malgré tout, comme pendant la Première Guerre, les chansons traversent les frontières et les guerres, sont traduites et chantées dans toutes les langues (y compris en anglais par une Allemande), et s'il le faut, émigrent aux Etats-Unis.


(Le principe voudrait que je "tagge" d'autres personnes en leur demandant de se livrer au même exercice. Comme plusieurs s'y sont déjà livrées… et d'autres n'ont pas de blog… je lirais volontiers les versions de Léonor — une Aixoise cosmopolite —, de Shaya — une Grecque en exil, ou peut-être le contraire ? — et du Gabian — une Helvète émigrée.)

jeudi 2 avril 2009

10 LIVRES… DE PLUS

Terminer par une tricherie.
Je n'aime pas faire d'injustice — aux êtres ni aux livres.

Carson McCullers, Frankie Adams.

Je pourrais citer tous les autres. Carson McCullers fait partie des auteurs dont j'ai tout lu. Plus rare encore : dont j'ai même lu une biographie.
Mais Frankie Adams fut le premier.
Je ne savais rien de la littérature américaine. J'en sais toujours bien peu. Les écoles françaises la négligent. Je ne savais rien du Sud que les clichés : Guerre de Sécession, Autant en emporte le vent, Le Nord et le Sud, et La Nouvelle Orléans aux couleurs des vampires d'Anne Rice.
Et puis j'ai lu Carson McCullers.
Pour un temps, je suis devenue américaine. Pour un temps, j'ai été une adolescente du Sud des Etats-Unis. Et la Terre s'est doucement infléchie sur son axe — oh, juste un peu, imperceptiblement. Les livres ont aussi ce pouvoir-là.
Toutes les adolescentes devraient lire Carson McCullers. Et tous leurs parents, et tous les directeurs de collection ou de magazines qui prétendent comprendre ce public-là. Alors peut-être arrêteraient-ils de les rêver à leur façon, à leurs couleurs. Rien de moins culcul que Carson McCullers.

Jane Austen, Orgueil & Préjugés.
Encore une femme, et encore un auteur lu en entier.
Ils disent que ce sont des livres pour jeunes filles et femmes rêveuses, mariages, incertitudes du coeur, chassé-croisés des sentiments, bals et salons. Peut-être, peut-être.
Mais la finesse. Mais le style. Mais l'humour. Mais l'impitoyable miroir renvoyé aux folies humaines de tous âges et tous sexes, aux petites cruautés, aux petites vanités, aux petites sottises. Mais la profondeur des âmes et la foudre cinglante des mots.
Si infime la matière et si grande l'oeuvre. Je tiens Jane Austen pour la première des romancières modernes (et tant pis pour Mme de Lafayette).

Virginia Woolf, Mrs Dalloway.
Et de trois.
Qui n'aime pas Virgina Woolf? Qui, au moins, peut ne pas être fascinée par elle?
D'elle je prends tout, accepte et conserve tout. Ses rêves, sa fin, ses personnages, ses doutes, ses amis et ses amours, Bloomsbury, ses facéties, ses gravités, ses révoltes, son féminsme ambigu — comme tout en elle est ambigu. Et son écriture. Le grand flux de son écriture. Que nul n'égale, à mes yeux. Pas Joyce, non plus. On me huera, mais… Virgina Woolf réussit ce qu'il échoue, change l'exercice de style en évidence limpide. Toujours sur le fil par un miracle d'équilibre.
Oui, je la garde en moi. J'ai même créé, joué un personnage qui portait son nom et une moitié de son héritage. Juste assez près de la folie pour ouvrir grand les yeux.

Umberto Eco, Le Nom de la Rose.
J'aime Eco. son érudition, son esprit, la grande modestie de ce grand intellectuel qui ne craint pas de parler à la fois de Superman et de sémiologie.
Mais j'aime, surtout, Le Nom de la Rose. Et n'en finis pas de rêver d'abbayes, de livres empoisonnés, du rythme des heures monastiques, de saints qui sont peut-être hérétiques et de meurtriers qui sont peut-être saints, de codes, de plans, de bibliothèques labyrinthiques, et d'un Moyen-Age d'ombre violente et de lumière infinie.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes.
J'étudiais l'allemand depuis de longues années et je n'avais jamais compris encore le goût de l'Allemagne, l'attrait de cette cette culture-là, de ces paysages-là. Je l'avais deviné parfois, dans les burgs rêvés par Hugo, les châteaux rêvés par Ludwig… mais rien de plus.
Alors vint ce livre. J'en garde au coeur une forêt à la Dürer, la silhouette d'un cavalier qui est peut-être la Mort et peut-être le Sauveur. Et une autre leçon (qu'ont complétée Les Damnés de Visconti — était-ce avant? était-ce après?) Une sombre, terrible, essentielle leçon. Regarder en face ce qui a fasciné l'Allemagne et une bonne partie de l'Europe à l'heure la plus sombre. Fasciné, oui, comme un serpent, beau et répugnant et pervers, dont on ne peut détourner le regard. Le regarder en face, et regarder en face les ombres de notre propre coeur qui lui donnent son pouvoir. Accepter cette lucidité insupportable parce qu'elle est notre seule sauvegarde possible.

Guy Gavriel Kay, Tigane.
Il y a des livres qu'on voudrait violemment avoir écrits soi-même. Tigane est de ceux-là. Tout en lui fait écho, et avant tout le thème qui lui donne naissance, le plus absolu des exils, celui d'un royaume dont tout souvenir a été effacé, dont le nom même a été occulté — un pays qui n'a plus d'existence que dans notre âme, un exil que rien ne peut adoucir.
Et tout le reste: la richesse des personnages, le refus de tout manichéisme, le tissage de la narration, l'ampleur du récit. De la fantasy et beaucoup plus que de la fantasy. Un vrai, grand roman. Un de ceux qui vous font croire au roman, justement, et vous donnent envie d'en écrire.
Depuis, j'ai eu la chance de rencontrer (un peu) Guy Gavriel Kay, et c'est une grâce supplémentaire — ce qui n'avait rien d'évident.

Michel Rio, Merlin, Morgane, Arthur.
Mes mots s'épuisent.
Je cite les siens.
Des phrases que j'ai affichées partout, gravées au fronton de mon esprit.
Que je voudrais graver dans le monde.
Il faut essayer de construire avec son esprit et ses mains un rempart contre le froid et la nuit, un édifice dans le vide. Il faut essayer, sans relâche. C’est le devoir absolu de l’être qui a reçu en partage la conscience, l’imagination et la prévision. Si cette tentative engendre sottise ou folie, qu’importe. Et il faut vaincre la peur. C’est une question de dignité.

mardi 31 mars 2009

10 LIVRES… (9)


Depuis des années, depuis ma rencontre avec Hugo Pratt, je savais que la bande dessinée pouvait être aussi de la littérature. De grandes oeuvres. Aussi fortes, aussi profondes, que peuvent l'être les grands romans, les grands poèmes.
Corto Maltese pourrait être dans cette liste.
Mais puisque je joue le jeu des empreintes, des traces laissées dans mon âme, j'opte pour cette autre BD, lue plus tard, en quelques nuits hallucinées, que je porte en moi.
Que je porterai en moi jusqu'à la fin des temps.
Parce que le monde la porte en elle aussi.
Parce que c'est le monde qu'elle nous donne à voir, sous un angle un peu différent, le monde et ce qu'il a d'essentiel, d'invariant.

Voilà les oeuvres qui doivent figurer dans cette liste: celles qui changent notre vision du monde. J'entends vision au sens fort, au sens premier.

Refermez la dernière page du dernier épisode de The Sandman, de Neil Gaiman.
Maintenant, regardez le monde.
Ce n'est plus le même.

Maintenant vous voyez les forces qui le tendent et le parcourent, ces forces qui sont beaucoup plus que des dieux — qui peuvent changer, qui le doivent parfois, mais qui ne finiront jamais.
Maintenant, vous savez que les Endless vous accompagnent.

Depuis, je suis amoureuse de Dream (bien sûr, je l'étais déjà avant, mais maintenant, je sais que je le suis), je lui parle, et à Death, et à Desire, et même parfois à Destruction et à Despair (pas à Delirium, ou pas en mots — mais je ris avec elle, parfois — et pas à Destiny — on ne parle pas à Destiny, même si on visite son jardin.)

Depuis, je retrouve leurs traces dans tous mes textes. Je pourrais placer chacun d'entre eux sous le haut patronage d'un des Endless.
Et pour la peine, pour que ce soit clair, j'ai titré l'une de ces nouvelles à paraître bientôt "Une histoire de Désir" (voir à droite, encore), même si Dream y joue aussi un rôle.

De fait, il y a tellement de raisons d'aimer The Sandman que je les ai écrites dans un article pour la revue Faeries (voir à droite de cette page).

Celle-ci surtout : ils sont en vous ; et vous êtes dans le livre. Promis.

lundi 30 mars 2009

10 LIVRES… (8)

Les mythes n'en finissent pas de vivre. De s'écrire. De renaître. De marcher à nos côtés.
Il y a longtemps que je le sais.
Les mythes sont peut-être les seules histoires qui comptent vraiment.
Les seules qui durent.

Je les ai lus, les lis encore ; je les écris ; les étudie aussi, parfois.
La fantasy est aussi une écriture du mythe.

En maîtrise, c'est aux mythes que j'ai volé leurs voix, pour parler d'Elles.

Elle s’appelle Antigone. Elle a été une enfant grave, née dans la
pourpre royale de Thèbes, et dans l'inceste. Elle attendait d'autres
voix. Seule elle a suivi son père aveugle dans l'interminable chemin
de sa propre fatalité. Antigone marchante et veillante. Seule elle
quittera les murs de Thèbes une nuit pour contrevenir aux ordres
du roi, au nom d'une loi divine, ou d'une loi d'amour, ou d'un
destin - sa propre fatalité. Elle ne mourra pas seule. Antigone
droite comme le bâton d'un roi aveugle, renvoyant au pouvoir un
regard un peu trop clair.

Elle s'appelle Cassandre. Elle a été belle et savante, bénie du
soleil-dieu, née dans la pourpre royale de Troie. Elle entendait
d'autres voix. Seule elle a continué de parler et de penser
l'impitoyable chemin d"une fatalité. Cassandre orante et voyante.
Seule elle a prévenu et averti sans être crue, sans y croire - sa
propre fatalité. Elle ne mourra pas seule. Cassandre debout au
milieu des flammes d'un monde mourant, fixant sur les dieux et
les lendemains un regard désespérément trop clair.

Elle s’appelle Electre. Elle a été une enfant silencieuse, née dans
la pourpre royale et sanglante de Mycènes, et d'une race maudite.
Elle entendait d'autres voix. Seule elle a pleuré sans larmes,
protégé et prévu, juré plus qu'elle n'aurait dû. Electre servante et
patiente. Seule elle a connu les voix du tombeau, reconnu les
visages oubliés, marchant sans hésiter vers un destin qui ne
sauvera personne - leur fatalité d'Atrides. Seule elle ne mourra
pas. Electre courbée sous le poids d'une consécration, inflexible
comme une lame, avec le regard clair d'une enfant qui ne veut pas
pardonner.

Elle s’appelle Médée. Elle a été sage et magicienne, née dans la
pourpre royale de Colchide, à des rivages lointains. Elle attendait
d'autres voix. Seule elle a regardé l'étranger venu de la mer, seule
elle a combattu ses propres sortilèges, entraînée sur un chemin
d'invincible fatalité. Médée tissante et aimante, choisissant ses
propres allégeances, au delà de toute trahison. Seule et sans
regarder en arrière elle a quitté les siens sur le navire aux hautes
voiles. Seule elle finira et tuera, offerte à l'horreur des peuples.
Médée combattante fuyant dans le ciel sorcier, assumant ses choix,
avec ce regard effrayamment clair de ceux qui ne se retournent pas.


Et c'est encore une dette.
Car la premier de ce quatuor antique et terriblement moderne, ce n'est pas l'Antigone d'Anouilh ni celle de Sophocle.
C'est l'Antigone d'Henry Bauchau.

C'est celle-là qui m'a frappée en plein coeur, soulevée de terre, réchauffé l'âme, élargi les yeux
L'Antigone d'un romancier qui n'en finit pas d'être poète, d'un homme qui a la grâce absolue des vieillards et des enfants, qui réussit ce tour de force d'être à la fois vieillard et enfant, et jeune homme vibrant de vie, et femme vibrante de tendresse.
Henry Bauchau a même gentiment répondu à l'envoi de ce mémoire de maîtrise.

Il interdit toute question sur la pérennité de l'art, la survie de la littérature. Par sa seule existence il suffit à prouver qu'il est encore de grands écrivains. Vastes comme la mer. Incontestables.
Ceux qui continuent, inlassablement, de poser les questions qui importent.

Pourquoi est-ce que tous [demande Polynice à sa soeur Antigone] nous te laissons déranger nos existences, troubler nos désirs, nos folles ambitions et notre goût effréné de la vie? Oui, pourquoi t'aimons-nous tellement, je ne m'étais jamais posé cette question, mais ta présence, ton silence m'interrogent. Nous t'aimons à cause de ta beauté,qui n'est pas celle de Jocaste ni d'Ismène, mais, plus cachée, plus attirante, celle des grandes illusions célestes. Et tu n'es pas seulement belle, ma soeur, tu es encore si étonnamment folle, tu fais si bien croire à ta folie, tu la fais si bien vivre autour de toi. […] Avec toi, on croit aux dieux, à ceux qui éclairent et à ceux qui transpercent. On croit au ciel, aux astres, à la vie, à la musique, à l'amour à un degré inépuisable.

— Henry Bauchau, Antigone.

lundi 23 mars 2009

10 LIVRES… (7)

« La réalité de notre amour échappe à ce texte qui n’a plus de raison d’être, même si parfois l’évidence d’une merveille a frôlé ces lignes ; perdure ce qui ne transige pas.»
« Maudits soient celles et ceux qui rendent le malheur malheureux. Le malheur est vigueur, capacité, appel, il ne faut pas attendre de réponse. »

Yves Navarre, Ce sont amis que vent emporte

En même temps que Yourcenar, et que Gide, je lisais donc Yves Navarre.
J'y puisais les mêmes folies, j'y cherchais les mêmes élans, j'y retrouvais les mêmes exigences d'intensité, à vif.
Entre dix-huit et vingt ans, j'ai lu toute son oeuvre, copié des dizaines de citations.
Je suis allée dénicher quelques-uns de ses livres jusque dans les bouquineries parisiennes.
(c'était avant Amazon, c'était l'âge où l'on faisait cela)

Mais j'ai une dette envers Navarre, qui va bien au-delà d'un élan adolescent ou de ma période gay friendly.
Une dette immense et que je n'ai jamais payée.

Je sortais de khâgne avec en moi l'inquiétude confuse de nous tous qui venons trop tard: y avait-il vraiment encore de quoi dire, de quoi écrire? Y avait-il encore une voix possible, qui soit davantage que l'écho dérisoire des voix du passé?
Mais voilà que Navarre aussi venait tard, et que sa voix ne ressemblait à aucune autre.
Son écriture ne ressemblait à aucune autre.
On la reconnaissait sans hésiter.
C'était donc possible.

Pendant des années j'ai écrit comme Navarre. Sans doute mon écriture conserve-t-elle encore quelque chose de la sienne, dans le rythme des phrases.
Je n'ai jamais payé cette dette.
Pour l'anniversaire de sa mort (le premier ? le deuxième ? je ne me souviens pas), j'ai écrit un article d'hommage pour le journal de l'IEP.
Je crains d'avoir perdu ce texte.
Mais il ne suffit pas de toute façon, ni cette note.

Yves Navarre, entre autre choses, et autres êtres, aimait les chats.
L'un de ses chats a créé un site Internet pour lui rendre hommage — hébergé en Suisse, qui plus est. Je vous assure que je ne l'ai pas aidé.
Je le regrette.

Le site d'Yves Navarre - administré par son chat

dimanche 22 mars 2009

10 LIVRES… (6)

« La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Sûrement l'un des plus grands livres jamais écrits.
Je l'ai cru alors, je le crois encore.
L'un des plus grands, des plus riches, des plus profonds — des plus incandescents.
Et pour cette liste c'est cela qui importe.
La trace incandescente que ce livre a laissée dans ma vie.

Pendant de longs mois je n'ai pleuré, cherché, contemplé qu'Antinoüs.
Pendant des mois je n'ai pu aimer, comme l'empereur Hadrien, que des adolescents solaires et condamnés qui brûleraient mes yeux et mon coeur.
Pendant des mois j'ai vécu et écrit cette histoire, comme un éternel manuscrit jamais achevé, sans cesse décliné, dont je conserve pieusement les fragments.

Des fragments, dès l'origine : c'est tout ce que permettent l'Histoire, les souvenirs, le passage du temps depuis l'Antiquité. Des fragments de textes et de marbres, de légendes et d'icônes.

Voici l'un de ces fragments, l'une de ces variantes, lâchement dissimulée parmi les souvenirs d'une vampire, d'un voyage en Ecosse et des Libertins de Planchon.

.IV. Le Dict d’Aubier
(…nuit du 13 au 14 juin 1707 )

Me voici encore une fois à cette page à redire ta légende, bâtir ta mémoire, couronner ton nom. Comme notre histoire est devenue banale, Aubier — et cela est aussi à cause de moi, j’ai tellement parlé de toi, j’ai tant voulu te donner ce dont je n’avais pas eu le temps.
Après toutes ces phrases, comment te dire encore ? Comment te dire, toi qui savais ce que j’étais avant même l’aveu — toi qui ne trouvais de sens à ta vie, ta vie jeune et lumineuse et belle, que dans ma compagnie. Pour eux tous j’étais la mort et la nuit, pourvoyeuse des enfers, dents cristallines de carnassière. Pour Philippe même j’étais devenue cela — mais de toute façon Philippe était mort depuis plus d’un demi-siècle.
Comment te dire alors ? Ton rire de gamin quand tu rentrais de la chasse, le gibier sur ton épaule, tu disais « Nous sommes pareils » — tu étais le soleil, Aubier.
Et c’est moi, je crois, qui ai souhaité de t’épouser. Le mariage n’avait pas vraiment d’importance à tes yeux, il était de ton monde et tu nous voulais autres, auréolés d’une lumière différente, d’un amour différent.

Qui était-il, ce sanglier, cette bête noire surgie des taillis clairs pour te heurter, te mettre à bas ? Ce sanglier qui t’a piétiné, Aubier, déchiqueté, j’ai voulu le haïr, moi qui n’avais jamais haï que quelques hommes.
Et tu le savais — je ne voulais pas le croire mais tu le savais. Tu avais tout accepté, même les noces, tu aurais peut-être demandé plus. Le mariage devait avoir lieu au solstice. Tu n’y croyais pas vraiment — et pourquoi, sinon parce que tu savais ?
Tu es mort loin de moi, Aubier, aussi loin que possible. Je dormais tout près. Je n’ai pu entendre. A mon réveil bien sûr il était trop tard, et ta peau était plus froide que la mienne. Tu es mort en plein jour, Aubier, tu étais le soleil.

Ils ne m’ont pas laissée te dresser un tombeau de roi, un temple de dieu. D’ailleurs je me méfiais un peu des mausolées depuis cette première pierre. Roi sans couronne, dieu sans temple, je t’ai donné une légende. Et j’ai pris le nom que je continue de porter pour ne jamais, jamais cesser d’être la trop jeune veuve d’Aubier d’Arbonne.


Malgré tout, la même histoire.
Presque oubliée à présent que le temps a passé, que je me suis éloignée du soleil, que mes yeux ont recommencé de voir.
Il m'arrive encore de rêver d'Antinoüs, de reconnaître sa silhouette.
Mais Hadrien survit en moi, comme il a survécu au garçon tant-aimé.

De tous les livres, l'un des plus humanistes jamais écrits.
L'un des plus humains.

mercredi 18 mars 2009

10 LIVRES… (5)

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

Peut-on, à dix-sept ans, ne pas aimer Rimbaud ?
Peut-on ne pas l'aimer, vraiment ?

Oh, quelles qu'en soient les raisons, bonnes ou mauvaises, l'aimer pour sa précocité ou pour son abandon, l'aimer pour son enfance parmi les bourgeois de Charleville, pour ses années au désert, l'aimer pour ce front d'enfant buté ou pour sa beauté du diable, l'aimer pour ses visions ou pour le bleu de son regard, l'aimer pour sa cruauté, ses folies, sa lucidité, ses espoirs toujours renouvelés, l'aimer pour l'ampleur de son être, la dérisoire ironie de sa vie, l'aimer quand il est impitoyable ou quand il est enthousiaste, quand il s'envole ou quand il est rendu au sol.

A dix-sept ans, ne nous sommes-nous pas tous rêvés mages ou anges, pour mieux retomber ensuite sur la terre avec nos mains de paysans et nos rêves de poètes ?

A dix-sept, peut-on ne pas rêver d'amours interdites, de révolutions, de grands déplacements de races et de continents, de réussir enfin l'alchimie que tous nos prédécesseurs ont cherchée en vain, de créer une langue nouvelle, de donner à voir tous les enchantements ?
Ne voit-on pas, à dix-sept ans, tout ce que l'Homme a cru voir et qui n'en finit pas de lui échapper ?

Et à dix-huit ans, ou à vingt, ou à trente, rendus au sol, ne choisissons-nous pas l'exil et l'auto-dérision plutôt que l'amertume ?

Et si l'on est poète, ne serait-ce qu'un peu, dans une toute petite part de nous, là où ça compte,
ne reste-t-il pas toujours à nos côtés, avec ses contradictions, avec ses énigmes, avec son fichu regard bleu de sale gosse qui nous a précédés depuis si longtemps?
Avec ses mots.

A dix-huit ans — on est beaucoup plus sérieux qu'à dix-sept — j'écrivais son agonie.

« Il fait chaud. J’avais oublié qu’il faisait chaud aussi de l’autre côté de la mer. J’avais même oublié que je pouvais avoir “trop chaud”, moi qui grelotte depuis des années. J’oublie tout. Tant mieux.
C’est curieux : je sens encore ma jambe. Il faut baisser les yeux pour vérifier qu’elle a disparu. Bientôt je marcherai avec une prothèse. Je pourrai sans doute monter à cheval aussi.
J’ai même oublié le désert. Non. Mais je ne trouve pas les mots qui rappelleraient son souvenir. Ils croient tous que je ne sais plus penser, représenter, concevoir. Mais c’est le passage aux mots que j’ai perdu, la transcription. A force de parler toutes ces langues, je ne sais plus la mienne. Mais non : quelle connerie ! Comme si ma langue existait ! La seule langue mienne est cette chose rouge et pâteuse dans ma bouche. Aurais-je les mots qu’il me manquerait encore à qui les dire. Personne n’en a besoin, de ces mots. Personne ne comprendrait, de toute façon. Ou peut-être Djami. Où est Djami ?
Isabelle m’écoute mais elle croit que je délire. Elle a peut-être pitié de moi. Ha ! Mais Djami se foutrait de ces phrases et il aurait raison.
J’entends ces sales chiens aboyer.
Du cyanure. Qu’on me donne du cyanure.
J’ai entendu les médecins annoncer ma mort. Les crétins ! Personne ne leur a donc dit que j’étais increvable ? Dans dix jours je serai reparti.
Il paraît que quelques abrutis viendront me relancer jusqu’ici. Ils n’ont pas compris encore que dans le silence bruissant du désert il y avait tous les mots possibles et les seuls à n’être pas faux.
Je ne supporte plus ces chiens.
Isabelle va venir bientôt, et me dire des choses paisibles et tristes et bêtes et belles. Je l’écouterai. Je serai sage et serein, et beau, et stupide. Je répondrai des phrases décousues volées au Coran et à la Bible, et à d’autres choses encore dont je ne me souviens plus. »

Les derniers rayons du soleil viennent frapper le lit de l’homme à la jambe coupée, au visage sillonné de stigmates de fer, de sueur et de sang. Regard bleu étincelant. Que peut-il regarder encore, cet agonisant ?

« Je vais mourir peut-être demain.
Je monterai peut-être comme un cierge vers le paradis du Prophète, ou bien je descendrai à la mer par le fleuve. La mer, enfin ! Ce sera forcément très lent et très silencieux.
Ou bien je ne mourrai pas, car je suis increvable, ils le disaient tous, et alors je saurai que j’avais raison et tout recommencera. Ha ! Quelles conneries je peux dire ! J’ai raison de me taire surtout. Ils diraient que je suis idiot, et ils n’auraient pas tort, même s’ils sont plus stupides encore.
Je retournerai là-bas, près de Djami. Là-bas je me ferai sultan. Je sais maintenant comment je peux m’enrichir. Je ne me ferai plus avoir. Ou bien j’irai rejoindre ma mère à la ferme et je les aiderai. Mais à Charleville ils me retrouveraient, certainement. »

Chatoiement soudain d’une lueur incandescente sur le drap blanc. Des pas dans le couloir, qui ne s’arrêtent pas. Isabelle est-elle en retard ? Il ne sait pas. Il ne sait jamais l’heure qu’il est.

« Je vais mourir bientôt.
Pourtant j’ai vu… des déserts bas tachés d’horreurs iniques… j’ai vu… des hommes pleuvant comme une plaie purulente sur le sol avide,… et j’ai survécu. J’ai marché sous le soleil plus loin, bien plus loin qu’eux. C’est que… je venais de l’enfer le plus glacé du Coran, et la chaleur me nourrissait encore trop peu. Ou bien… je m’étais tant brûlé déjà dans le plus chaud des enfers chrétiens que j’étais noirci jusqu’au fond… Immunisé au poison par l’habitude du poison… Trop de cyanure … J’ai vu … Donc je ne peux pas mourir, je dois mourir.
J’ai froid. »

“On” vient chercher le corps. “On” ne sait pas qui est cet homme. L’homme le plus merveilleux de tous les temps, songe sa sœur en pleurant. Isabelle n’a pu se résoudre à fermer ces yeux-là, regardant, là-bas, cette chose-là. Elle sait très bien qu’ ”on” le fera, dès qu’elle ne sera plus auprès de lui. Isabelle serre la petite croix, au bout de sa chaîne de baptême. Les sœurs passent, muettes et efficaces. Une novice, immobile, quelques pas derrière Isabelle, fixe ce visage émacié.
“Que peut-il bien voir ?”, lâche-t-elle brusquement.
La jeune femme sursaute. Une vieille religieuse foudroie la sœur qui vient de parler. Elles savent toutes ce qu’il voit, maintenant, lui signifie-t-elle.



Et tous ceux qui cherchent à le rattraper, depuis cette heure-là, depuis avant peut-être.
Rimbaud nous est irréductible.
Pourtant nous le portons en nous.

mardi 17 mars 2009

10 LIVRES… (4)

Enfant, adolescente, je dévorais les romans d'aventures historiques.
Des héros brillants et courageux, un cadre passionnant d'intrigues politico-historiques, des combats à l'épée, de grands serments d'amour ou d'amitié (qui finissaient mal, en général.)

En choisir un pour cette liste, un seul, est un crève-coeur.

Cela aurait pu être Dumas (Grabuge m'en voudra terriblement qu'il n'en soit pas ainsi.) C'est lui, après tout, qui a lancé en France cette habitude d'enfanter à l'Histoire de beaux bâtards. Cela aurait pu être Dumas, pour Les Trois Mousquetaires qui furent ma première émotion de théâtre avant d'être une émotion de lectrice, pour la fougue de D'Artagnan que j'ai même incarné, pour la sombre mélancolie d'Athos, pour la subtile séduction d'Aramis, pour les larmes versées par auteur et lecteur à la mort du brave Porthos. Ou, plus tard, pour le long et vain et rageant et sanglant duel, à la fin de La Dame de Monsoreau.

Ou bien cela aurait pu être Paul Féval. Lagardère reste inscrit en moi de bien des façons, et aussi ses interprètes au cinéma — je parle de ceux d'autrefois, ceux qui étaient rediffusés dans mon enfance. Je pense aux sourires et à l'enthousiasme qui me soulevait dans mon fauteuil en regardant Jean Marais, à la tendresse que j'ai gardée pour lui. Je pense à l'émotion plus grave qui m'étreignait en regardant Pierre Blanchar veiller sur son Aurore.

Ou bien, dans un genre un peu différent, cela aurait pu être Les Rois Maudits de Maurice Druon. Pendant des mois, j'ai su Le Roi de Fer par coeur. J'entends par coeur au sens littéral : je l'avais adapté et mis en scène pour deux comédiennes, nous nous partagions tous les rôles, et savions l'intégralité des dialogues par coeur. J'avais treize ans. J'aimais la verve de Robert d'Artois, les défis de Marguerite de Bourgogne, l'intelligence politique de Philippe. Je ressemblais, surtout, à Isabelle d'Angleterre, j'étais déjà partagée entre la maîtrise et la passion, et ces désirs qui peuvent conduire aux grands règnes, aux grands sacrifices, aux grandes amours, aux grandes tragédies.

Cela aurait pu.
Mais c'est, finalement, Michel Zévaco et son Pardaillan.

Pour ce héros nouveau qui ressemble à tous les autres et les dépasse.
Pour sa bravoure sans illusion, pour son panache plus magnifique d'être plus désespéré, pour son ironie salutaire qui ne se change jamais en cynisme, pour sa solitude essentielle et sans amertume.
Parce que Pardaillan ressemble à Cyrano et le dépasse — en humanité.
Non qu'il soit plus grand ; mais il vient plus tard.
Composé à l'aube du XXe siècle, cette époque de fureur sans concession, de plumes acides, de rêves nouveaux et de désillusions.
Il a en lui le panache et l'énergie du XIXème siècle, les ombres et les désillusions du XXe.
Il sait être flamboyant, impitoyable — tendre.

Je suis revenue à lui longtemps après, en maîtrise, pour l'exercice universitaire qui m'a le plus amusée.

Un jour, peut-être, écrirai-je un roman de cape et d'épée.

lundi 16 mars 2009

10 LIVRES… (3)

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

Le théâtre à la portée d'une âme, d'une voix.

Le lire à haute voix en toutes circonstances. Dans une salle d'étude à demi désertée, malgré les yeux écarquillés de vos camarades. Dans l'ombre secrète de votre chambre, pour laisser les sanglots briser votre voix. Ou, si vous êtes brave, à la table d'un festin, entre deux plats.

Ce fut la première leçon de Cyrano et elle ne m'a jamais quittée.
Je lis toujours à haute voix, m'émeus toujours au théâtre, j'ai gardé le goût de la rhétorique, du beau langage, des mots qui pointent comme des rapières, à la fin de l'envoi je touche. Des mots qui pourraient faire s'arrêter au portail/ Du paradis, un saint !
J'ai gardé le goût de cette pièce où l'on trouve à chaque acte des trésors, à chaque acte des morceaux de bravoure.
Le panache du verbe, mais bien sûr aussi le panache du coeur.
Evidence : les livres qui marquent imprègnent à la fois notre écriture et notre vie.

C'est la leçon intime de Cyrano.
Celle de l'Acte II que reprend le final.
Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force?
Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
Des vers aux financiers? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale?
Exécuter des tours de souplesse dorsale?…
Non, merci. D'une main flatter la chevre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par desir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
Non, merci! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
Non, merci! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant? Non, merci!
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbeciles?
Non, merci! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
Merci! Ne decouvrir du talent qu'aux mazettes?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure Francois"?'
Non, merci! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter?
Non, merci! non, merci! non, merci! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre,— ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, meme des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être oblige d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'etre le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chene ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
(Acte II, scène VIII)


Le panache qui fait vibrer les adolescents, les rebelles, qui me fait vibrer encore de toutes mes fibres idéalistes.
Qui fait vibrer l'auteur en moi, aussi.
Mais qui à présent me touche davantage tel que Cyrano le formule à la fin de la pièce — vieilli, assagi peut-être, toujours libre mais plus lucide, plus… doux.

Cette ultime scène qui fait encoure couler mes larmes, tomber la nuit, chaque fois que je la lis.

CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
Pas là! non! pas dans ce fauteuil!
(On veut s'élancer vers lui):
— Ne me soutenez pas!— Personne!
(Il va s'adosser a l'arbre):
Rien que l'arbre!
(Silence):
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
— Ganté de plomb!
(Il se raidit):
Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
(Il tire l'épée):
et l'épée à la main!

LE BRET:
Cyrano!

ROXANE (défaillante):
Cyrano!

(Tous reculent épouvantés.)


CYRANO:
Je crois qu'elle regarde. . .
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
(Il leve son épée):
Que dites-vous?… C'est inutile?… Je le sais!
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès!
Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
— Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ? — Vous êtes mille?
Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
Le Mensonge?
(Il frappe de son epee le vide):
Tiens, tiens!— Ha! ha! les Compromis!
Les Préjugés, les Lâchetés!. . .
(Il frappe):
Que je pactise?
Jamais, jamais!— Ah! te voilà, toi, la Sottise!
— Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
Arrachez! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
(Il s'élance l'épée haute):
et c'est…

(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret
et de Ragueneau.)


ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
C'est?…

CYRANO (rouvre les yeux, la reconnait et dit en souriant):
Mon panache.


Rideau.

dimanche 15 mars 2009

10 LIVRES… (2)

Enfant, j'engloutissais tous les livres que je pouvais trouver.
La littérature jeunesse (à qui on ne donnait pas même ce nom) était moins diversifiée qu'à présent.
On m'achetait, bien sûr, des dizaines de livres de la "bibliothèque rose" puis de la "bibliothèque verte". Je lisais aussi les livres d'enfants de mes parents, dans la vieille collection "Rouge & or". Je me souviens de ces derniers bien mieux que des livres achetés pour moi. Je les ai lus et relus. Un surtout.

Frances H. Burnett, Petite Princesse.

Il est toujours dans ma bibliothèque et porte sur la page de garde le nom d'enfance de ma mère. Elle en avait gardé peu de souvenirs. Peu importe : les livres sont patients. Ils peuvent attendre, passer de main en main, de génération en génération, jusqu'au lecteur qui les attendait aussi, qui les reconnaîtra.
C'est un livre que j'ai reconnu et que je reconnais toujours.
Un livre qui m'a formée.
Il s'est écoulé tant d'années que je ne sais plus si je ressemblais déjà à Sara, à l'époque, ou si c'est le livre qui m'a amenée à lui ressembler.
Je lui ressemble toujours. J'en garde au coeur des leçons chères, précieuses, centrales.

Etre princesse, ce n'est pas seulement une question de naissance. Parfois même pas du tout.
C'est une question de dignité, de discipline mentale et morale, une question d'honneur, de générosité — oserais-je dire de vertu?
Etre princesse, c'est un travail permanent et un devoir. Garder les yeux ouverts, protéger les plus faibles, redresser ceux qui tombent, consoler ceux qui pleurent.
Une lucidité exigeante face aux gifles du monde, à l'incompréhension, à la jalousie. Et surtout face à nos propres défauts, face aux tentations de la vanité, de la colère, de l'égoïsme.
Et la récompense n'est qu'en nous.
Dans le sourire intérieur que nous pouvons opposer au malheur, parce que nous savons. Parce que nous détenons ce secret-là. La certitude de notre identité, la force de notre dignité.

Mais Sara a d'autres secrets et d'autres traits qui me ressemblent.
Elle est conteuse. Elle a le goût de l'Histoire et des histoires, de la lecture à haute voix, du récit fabuleux, jusqu'à créer parfois une autre réalité.
Rien de fantastique dans le roman de Burnett. La magie de l'imagination est celle dont peuvent user tous les grands lecteurs, tous les grands conteurs, tous les grands rêveurs. Celle que décrit Karen Blixen dans une phrase que j'ai baucoup citée et qui continue de me hanter : « Je suis conteuse. J’appartiens à une tribu de gens oisifs qui, depuis des millénaires, sont assis parmi les gens honnêtes et laborieux, les gens du réel, et qui parfois parviennent à créer pour eux une autre réalité.»
Un pouvoir qui ne vous abandonne jamais, qui peut réchauffer parfois, par miracle, la plus froide mansarde et le plus grand malheur.
Qui ne changera peut-être pas le monde, mais qui pourrait bien changer notre vie et apporter, peut-être, quelque lumière aux vies qui nous entourent.

samedi 14 mars 2009

QUE LISENT LES ÉCRIVAINS ?

se demande Télérama, et de poser la question à 100 écrivains francophones en leur demandant non pas ce qu'ils lisent en ce moment mais de choisir 10 livres qui les ont marqués.

Je ne suis pas écrivain. Ou à peine. En tout cas, je ne me définis pas comme écrivain.
Et j'ai toujours été incapable de dresser ce genre de listes.
Mais je l'ai fait, un peu avant Télérama, à la demande de l'écrivain et amie Léonor Lara (elle non plus ne se définit pas comme écrivain, elle préfère "auteur".)

Je m'essaie donc à tailler dans le vif de cette liste, à choisir, à déchirer, pour vous livrer ces 10 livres qui m'ont marquée, me marquent sûrement encore.

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux
Vous êtes nombreux à connaître l'histoire. Ma mère, enceinte, lisait Le Seigneur des Anneaux. Elle l'a emporté à la maternité et s'est hâtée de le finir avant ma naissance, afin que je puisse en profiter (sans quoi, disait-elle, il faudrait attendre que j'apprenne à lire.)
J'ai donc eu ce privilège insolite d'absorber l'oeuvre de Tolkien in utero.
Plus tard, pour mon neuvième anniversaire, un garçon qui ne connaissait pas cette histoire m'a offert Bilbo le Hobbit. J'étais amoureuse de lui et n'ai pas osé lui dire que je l'avais déjà lu, un ou deux ans auparavant. Plus tard encore, je me suis lancée dans une lecture, ou relecture, du Seigneur des Anneaux, ai pleuré la mort de Boromir, aimé Aragorn et Glorfindel. Bien plus tard encore je l'ai relu, en anglais.
A l'évidence, ma vie en a été infléchie. Je rêve encore de Rivendell. Je l'écris, même, quelquefois. Et les voiles qui s'estompent à l'Ouest me mettront toujours les larmes aux yeux.

A suivre…

jeudi 30 octobre 2008

RETOUR EN MUSIQUE

Il y a longtemps.
Trop longtemps.
Le trop long temps du manque, de l'absence, de la nostalgie, de l'enfouissement sous le travail.
Le trop long temps du sable qui glisse entre vos doigts.
Trop longtemps et tant à dire.
Alors je commence par répondre à un défi impossible, celui de Lucie :


- Choisir 5 chansons qui vous ressemblent et dire pourquoi
- Faire une petite playlist avec
- Rajouter en sixième position "The Song", celle que vous aimez d’amour, plus jamais vous ne pourrez vivre sans
- Et taguer 5 personnes de votre choix.

Bien sûr, c'est un de ces jeux où tout le monde triche, où la tricherie est inscrite dans la règle du jeu.
Parce que personne ne peut se limiter à choisir cinq, ni six, chansons.
Parce que la musique est l'art volatil, l'art changeant, l'art du temps qui fuit entre nos doigts, justement.
Parce que l'autoportrait, même musical, même chinois, est toujours faussé.

J'ai donc choisi cinq chansons qui me parlent d'amour, qui parlent de mes amours.
Parce que c'est un des grands rôles, une des grandes magies de la musique. Pas un cliché, non, beaucoup plus que cela. Tous les amoureux se retrouvent en chansons.
Et parce que c'est, tout compte fait, une belle façon de se définir :
Je suis ceux que j'aime.
Qu'il en soit ainsi.
Même si pour chacun d'entre eux j'aurais pu choisir dix autres chansons.










Pour M., mon Amour, mon Fou, ma Joie, l'homme qui partage ma vie : "Good Fortune" de P.J. Harvey.
Au tout début, dans les remous et les ténèbres, dans le froid de l'éloignement, il m'envoyait des chansons, comme font tous les Amoureux, et nous nous raccrochions au fil de ces notes lancées à travers l'abîme.
Celle-ci, parce qu'il est vraiment ma "bonne fortune".
J'espère être la sienne.

Pour Dorian, et pour mille autres raisons, mon premier "Voyage" avec le Voyage de Noz, que je continue de suivre tant bien que mal. Ils sont depuis longtemps en lien sur ce blog, je les ai vus, écoutés, écrits… J'espère que cette histoire ne s'arrêtera pas là.
Et Dorian ? Un autre Fou bien-aimé avec lequel j'ai arpenté les rues d'un Vieux Port et maints lieux de perdition.

Pour V., "Bang Bang" de Nancy Sinatra, rappelé à tous les souvenirs par la BO de Kill Bill. Parce que V. est Bill, parmi maints autres rôles joués auprès de moi, que j'aurais pu décliner en maintes autres chansons. Parce que lui et ses ombres restent un part de moi, même à présent.

Pour quel aimé, "Into the West" ? Pour quel roi qui n'en finit pas de revenir ?
Pour Aragorn, pour Arthur ?
Plus que cela.
Pour les Elfes. Pour les navires. Pour la Mer, la vraie, celle qui emporte nos coeurs avec elle. Pour les Iles à l'Ouest du monde.
Pour l'Exilée en moi, et pour tous les "vrais marins".

Cela fait quatre seulement.

Voici pour C.


Encore un voyage, n'est-ce pas ?
C'est dans la nature de la musique.
Vers Avalon, vers tous les autres mondes, et le coeur de ce Prince-là.

J'ai triché.
Mais je suis revenue à ce blog.
Merci, Lucie.

vendredi 15 février 2008

READLIST

Il y a des gens bizarres dans le pâté de maisons voisins. On ne sait pas trop de quoi ils vivent. Parfois, quand on les regarde avec beaucoup d'attention, on s'aperçoit que leur aspect et leur comportement aussi sont bizarres: celui-ci gobe des mouches avec sa langue, comme une grenouille — cet autre a quelque chose d'un loup, dans sa démarche, dans le regard qu'il pose sur vous derrière la fumée de ses cigarettes — celui-là est un enfant qui ne semble jamais grandir... Alors vous faites des recherches: ces bâtiments ont les mêmes mystérieux propriétaires depuis des années, depuis des siècles, depuis la fondation de la ville en fait. Vous retrouvez de vieilles photographies, et vous reconnaissez, sur ce cliché de 1890, la même jeune femme à la peau blanche comme la neige, à la chevelure noire comme la nuit, que vous avez croisée hier soir dans la rue — sur cet instantané de 1935, le même adolescent vêtu de bleu qui joue de la trompette le samedi soir sur une petite scène de blues...
Bien sûr vous connaissez la chanson, on ne vous la fait plus, vous avez lu Anne Rice, vous savez bien ce que sont ces gens-là: des Vampires, tissant leurs toiles millénaires et manipulant les pauvres humains !
...
Ou bien pas.
Ou bien, peut-être, sont-ils un tout autre peuple, avec de tout autres fins.
Rencontrez les dans les comics Fables, écrits par Bill Willingham, et publiés chez DC. En anglais.

Vous avez lu Frankenstein, celui de Mary Shelley. Vous faites partie de ceux qui se souviennent que ce nom est celui du savant, non de sa créature. Vous connaissez même son prénom: Victor Frankenstein, un jeune scientifique suisse qui voulait vaincre la mort elle-même par l'infini pouvoir qui avait été celui de Zeus et de sa foudre, l'Electricité. Pourtant l'oeuvre vous a laissé vaguement insatisfait, comme s'il manquait quelque chose, comme si on vous cachait quelque chose. Comment Victor Frankenstein a-t-il pu en arriver là? D'où lui venaient son savoir et sa sapience? quel rapport entre cette histoire et le cauchemar de Mary Shelley, où se cache donc l'enfant mort-né qui a engendré ce roman? Qui était vraiment Elisabeth Lavenza, l'enfant trouvée, la soeur adoptive puis la fiancée de Victor? N'existe-t-elle que pour trouver la mort des mains de la Créature?
Vous avez raison. On ne vous avait pas tout dit. Vous pouvez lire à présent les Mémoires d'Elizabeth Frankenstein rassemblées par Theodore Roszak, et traduites au Cherche-Midi.

Vous vous êtes peut-être lamentés, comme moi, sur la baisse du nombre de lecteurs, sur ces générations qui petit à petit se détournent des livres et passent de longues heures devant un jeu vidéo, ou, pire, un inepte reality-show. Vous avez secoué la tête d'un air résigné et admis le constat. Les gens veulent des satisfactions plus immédiates que celles qu'offrent les livres. La pensée à long ou moyen terme se dissout, et avec elle la capacité de concentration. Si vous êtes pessimiste, vous avez même dénombré les conséquences de ce phénomène, les manipulations auxquelles les gens devenaient vulnérables... Ou bien vous vous êtes dit que vous deveniez vieux, à idéaliser ainsi le Bon Vieux Temps...
Mais pas du tout ! Le phénomène existe. Il a même une cause. Et, peut-être, une solution.
Elles sont révélées dans First Among Sequels, le cinquième tome des inventives et délirantes aventures de Thursday Next, par Jasper Fforde. Les quatre premiers tomes, L'Affaire Jane Eyre, Délivrez-moi !, Le Puits des Histoires Perdues et Sauvez Hamlet !, sont traduits et publiés chez Fleuve Noir.

mercredi 31 octobre 2007

UNE PAGE DE PUBLICITÉ

Pour détendre l'atmosphère.
Pour rendre hommage au talent et à l'inventivité.
Pour partager mes découvertes : c'est à ça aussi que sert un blog.

Si vous habitez Marseille ou la région, vous pouvez désormais lire, "tous les quatre jeudis", le mensuel culturel Zibeline, qui parle de toute la culture locale, théâtre, danse, musiques, livres, conférences, sciences, éducation, avec un esprit critique sans snobisme ni complaisance. Sans raccourcis, non plus : Zibeline est épais, ses articles longs et fouillés.
Et peut-être le plus important : Zibeline est gratuit.
Salutaire. Peut-être même indispensable.
Je rêve d'un Zibeline dans chaque grande ville. S'il y a parmi les passants de ce blog des volontaires pour lancer l'équivalent en région genevoise, je suis prête à participer, avec enthousiasme.

Où que vous habitiez, vous pouvez goûter aux merveilles de Quai Sud. C'est inventif et délicieux, de vrais régals d'automne, colorés, épicés. Chauds. Des cafés, des cacaos, des thés, et sans doute les meilleures infusions du monde. Nous recommandons particulièrement "Cranberries Twist" et "Pomme Cosy", en infusions. Les cacaos à la cannelle ou à la poire, préparés à l'ancienne, éclaireraient les pires grisailles.

Et puis Noël approche. Dans un marché d'avant Noël, le marché féerique de Bourg-en-Bresse, nous avons découvert de talentueux artisans. J'ai un faible pour les artisans, un faible de fausse intellectuelle qui s'émerveille de ce que les mains peuvent créer, de la beauté qui jaillit de la glaise, du métal, du cuir, des tissus.
A ce marché se trouvait une amie chère et fée, dont les doigts voltigent sur les tissus et dont les mots savent restituer cette magie. Son blog, le Carton à Chapeau, est depuis longtemps dans les liens de ce blog. Voici celui de son site professionnel, De Cape et d'Aiguille
Il y avait une autre Dame, une autre Fée, qui a jugé un jour que les bijoux pouvaient être autre chose que bagues et colliers, boucles et bracelets. Ses bijoux ornent vos cheveux, enlacent le lobe de vos oreilles : Atelier Elemiah Delecto

Délectez vous.
Lisez, découvrez, critiquez, sortez, écoutez. Goûtez. Soyez beaux.

Admirez.
C'est, de la publicité, ma fonction préférée.

mercredi 20 juin 2007

CHANGEMENTS DE CAP

C'était il y a un an et demi :
Liste d'Eté

Et maintenant, voilà que...

Je suis allée en Ecosse, et ce fut un voyage magique, hors du Réel, avec deux amis chers.
J'ai écrit une nouvelle. C'est trop peu.
J'ai fait l'amour avec... l'homme que j'aime. C'est tout ce qui compte.
J'ai pris le train, beaucoup, et lu, beaucoup, les deux étant liés.
Je m'apprête à déménager.
Je me prépare à un nouveau poste.
Les voiles entre les mondes se sont entrouverts maintes fois pour moi, pour Nous, chaque week-end.
Je me suis réconciliée, même si je suis si loin, trop loin, de vous tous, et j'en porte seule la responsabilité.
J'organise une semaine jeux de rôles pour juillet.

Quelquefois la vie avance par embardées.
Une mer étale pendant quelques années, le vent ralenti et les voiles qui peinent à se gonfler, puis tout change d'un coup, le navire s'emballe et nous entraîne.
Et c'est merveilleux.

jeudi 12 avril 2007

"ON NE PEUT PAS ETRE HEUREUX SI ON N'A QUE 500 MOTS POUR S'EXPRIMER"

(a dit Denise Bombardier sur France Inter)
Il est des phrases qu'on répète et qui sonnent, des phrases chansons et litanies, des blasons que la scansion illumine.
Ou bien des phrases qu'on répète comme des professions de foi: j'y crois, je veux y croire, je dois y croire pour continuer d'exercer mon métier. On ne peut pas être heureux si on est à court de mots.

Alors je me demande: quels sont les mots dont j'ai besoin pour être heureuse? Lesquels sont des mots rares, des mots hors des 500 qui sont la base infime et sans cesse réduite du vocabulaire quotidien?
Et je me demande: quels sont les vôtres ?

AMOUR bien sûr est dans les premiers. ÂME est aussi au nombre des élus.
Serais-je heureuse sans le mot SAVEUR, sans le mot SOYEUX, sans le mot MIRACLE? Serais-je heureuse sans les mots RÉSISTANCE et COMPASSION, HARMONIE et CONSCIENCE, sans les mots LUCIDE et REMORDS, sans le mot ELFE, sans le mot TÉNÈBRES? Existeraient-ils sans le mot qui les dit ou les oublierions-nous peu à peu?
Serais-je heureuse, et moi-même, et entière, sans le mot ONIRIQUE, le mot CONSTELLATION, le mot PANACHE?
Pourrais-je vivre sans le mot FRONTIÈRE, et saurais-je où aller?

Et les mots de français suffisent-ils, même?
Aurais-je su quel rôle vous joueriez sans le mot BREDA, sans le mot MASHIARU?
Saurais-tu le chemin que tu suis, breda, sans le mot ARGEMMIOS?
Saurais-je ce qui compte sans les noms de DREAM et de ses frères et soeurs?
Saurais-je qui je suis sans le Vrai Nom que Tu m'as découvert, à l'Extrême-Orient de ce monde?

Combien de mots faut-il pour être heureux, pour être plein, pour être soi?
Combien faut-il de langues?


(les curieux peuvent consulter aussi A propos de la fréquence des mots ainsi que L'échelle Dubois-Buyse)

mercredi 21 mars 2007

UNE RÉPONSE

J'ai toujours été très mauvaise pour les questionnaires de Proust et consorts (comme si Proust pouvait avoir des consorts).
A d'innombrables questions je suis incapable de trouver une vraie réponse.
Par exemple ceci: quel personnage historique j'aurais aimé être?
Bien sûr, ils sont plusieurs à avoir eu des vies passionnantes, vécu des aventures exaltantes, accompli de grandes choses. Je me souviens que Bruno Etienne nous affirmait un matin que lui, il aurait voulu être Richard Francis Burton, l'explorateur. J'adore Burton, et je l'admire. Mais puis-je désirer être Burton, puis-je m'identifier à lui, puis-je adhérer à l'ensemble de sa vie, et pas seulement aux épisodes célèbres?
Je n'avais jamais trouvé de réponse.
Et voilà qu'une s'impose, évidente, presque banale, presque honteuse de bons sentiments, une réponse tout sauf provocatrice, une réponse très vraie.
J'aurais voulu être Lucie Aubrac.
Oh, bien sûr, pour le romanesque aussi, pour libérer deux fois mon mari des mains de l'ennemi. Je ne nie pas ce côté-là.
Mais j'aurais voulu être Lucie Aubrac pour la force et pour l'évidence, pour la seule réponse honorable à la question que l'Histoire n'a pas posé à notre génération, pour la Résistance, immédiate, spontanée, même, pour le naturel de cette Résistance. Et pour sa durée. J'aurais voulu être Lucie Aubrac parce qu'elle est restée vive, active, vigilante, lucide, jusque dans son très grand âge. Parce qu'elle prouve que la vieillesse n'est pas toujours un renoncement. Parce qu'elle s'est engagée jusqu'au bout, et aussi parce qu'elle a eu trois enfants, aussi parce qu'elle fut mariée jusqu'au bout, parce qu'elle rappelle qu'une femme n'a pas à choisir comme on le prétendait. J'aime qu'elle ait été agrégée d'histoire, jeune mariée, enceinte, et Résistante. Tout en même temps. Parce que tout cela procédait d'un même élan.
J'aime qu'elle parle de Résistance et d'amour avec les mêmes mots, avec le même ton.

C'est une vraie réponse. Une qui guide.