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dimanche 6 avril 2014

Les (Autres) Métiers que je Pourrais Exercer


Parce que le congé parental est un moment où on se pose de telles questions.
Le reste du temps, on a le nez dans le guidon, on avance, au jour le jour, pas le temps de se demander si c’est ce qu’il nous faut.
Mais comme la première fois, en ces six mois où je ne suis plus au lycée, je m’interroge, j’interroge ce qui en moi n’en finit pas de bouillonner.

Voici donc une liste incomplète et circonstancielle de ce que je pourrais faire si je n’étais pas prof de lycée.

Maître de conférences (enseigner à l’université, quoi)
Surtout depuis qu’on y enseigne des choses amusantes comme Tolkien et autres fantasy. Ce regret-là restera peut-être : ne pas avoir eu le courage de travailler sur ce qui me passionnait et qui était si mal vu dans les universités françaises au temps où je passais l’agreg, ne pas avoir fait de doctorat. J’enseignerais la fantasy, donc, et les réécritures arthuriennes (pas toutes de fantasy, d’ailleurs) et les réécritures de mythes et de contes.

Professeur de Défense Contre les Forces du Mal
Je le disais déjà ici. Je n’ai pas changé d’avis. Ces deux premiers métiers montrent bien que l’enseignement me convient, remarquez.

Chef de Projets Transmedia
Pas seulement parce que je viens de suivre le MOOC Comprendre le Transmedia Storytelling. Parce que j’aime construire des projets, les faire avancer, coordonner un effort d’équipe, et parce que le transmédia, je l’ai dit ici, m’a fascinée avant que je n’en connaisse le nom. J’adorerais créer ainsi, entre fiction et réalité, entre écriture et scénario.

Variante du précédent : Conceptrice de Serious Games.
Même que j’en ai sur le feu…
Là encore, c’est un domaine auquel je crois profondément et j’ai une partie des compétences nécessaires : pédagogiques d’une part, ludiques de l’autre. Après tout, j’ai été et suis encore rôliste, et en particulier MJ concevant et faisant jouer ses propres campagnes. Je n’avais jamais pensé croiser ces compétences et celles que j’ai acquises en enseignant, et voilà que c’est possible.

Ecrivain
C’est mon métier de rêve depuis l’enfance. Et j’ai écrit, un peu, publié, un peu. Des nouvelles. Pas un seul roman. Je n’y crois plus vraiment, à ma capacité de devenir écrivain. Je ne suis pas assez disciplinée pour m’astreindre à écrire chaque jour, dans quelque condition que ce soit, et c’est pourtant la seule façon d’y parvenir. Je l’ai compris un peu tard.

Femme Politique
Là encore, ce n’est pas un appel si nouveau, puisque j’ai étudié à l’IEP d’Aix en Provence. Je n’ai pas fait les sacrifices nécessaires et j’ai préféré d’autres voies, mais j’aime encore la parole publique, la rhétorique, la stratégie, je crois encore aux grands enjeux, aux grandes valeurs, à l’importance de ces engagements-là, à l’importance du politique.

Journaliste Radio
Bien sûr je pourrais être journaliste-rédactrice. Mais la radio, c’est autre chose. Ceux qui me connaissent, ceux qui me connaissent vraiment très bien, savent l’importance que j’accorde à la voix, combien j’aime lire et dire à haute voix. Le journalisme radio est donc pour moi une merveille particulière. Je n’animerai jamais d’émission sur France Culture (hélas) mais je ne désespère pas de monter une webradio au lycée, un jour ou l’autre).

Je pourrais.
J’ai énuméré ici des alternatives réalistes, pas Astrophysicienne ni Super-Héroïne (j’aimerais aussi).
Mais, c’est étrange, je suis plus sereine que la dernière fois. Aucun de ces regrets n’est assez vif pour me blesser.
La preuve : je suis en train de construire des projets scolaires pour 2014-2015.

mercredi 20 juin 2012

Orphée ou Prométhée

Fidèle à ma propre tradition, j'ai traité ce matin le sujet d'invention des S-ES en même temps qu'eux, depuis mon couloir…


« Les fleurs sont elles utiles ? »  avaient écrit des activistes en grandes lettres colorées, et ils avaient entouré leurs panneaux de roses et de lis, de fragiles orchidées dans leurs pots, toutes condamnées par un verdict d'inutilité frappé aux armes de la République et de la Critique Officielle.
Paul E. avait dû traverser leurs rangs pour entrer dans le bâtiment, assailli par leurs huées. « Si la poésie doit avoir pour but la vérité pratique, criaient-ils, c'est dans une usine que vous devriez être, pas à la radio. » Et en un sens ils avaient raison, bien sûr. À présent il ne les entendait presque plus, le studio était bien insonorisé, mais il regardait les fleurs par la fenêtre, et leurs couleurs. Les couleurs sont-elles utiles ? Sont-elles autre chose que des signes de reconnaissance ?
« … savoir si le poète est Prométhée ou Orphée, disait-la journaliste. Sil est Prométhée, le Titan voleur de feu, alors il se met au service du bonheur de lhumanité, dût-il en payer le prix. Sil est Orphée, il ne se soucie pas du sort des hommes et sa seule action dans le monde extérieur se solde par un tragique échec. Lui aussi est condamné, mais aucun Héraclès ne viendra le sauver, pas plus quil na sauvé Eurydice… »
Paul ne l’écoutait pas vraiment, jusqu’à ce quelle le rappelle poliment à l'ordre : « Monsieur E. ?
- Je sais bien que j'ai le mauvais rôle, dit-il. Le rôle terre à terre et mercantile, profane et méprisable, du défenseur de l'utilité. Les fleurs sont-elles utiles, demandent ces gens avec la même vieille métaphore que Baudelaire et Gautier, les mêmes vieilles couleurs. Et nous comprenons bien l'implicite : la beauté ne suffit-elle pas ? Pourquoi lui demander d'être utile ? La rose n'est-elle pas d'autant plus sublime qu'elle est fragile, éphémère, fuyante et vaine comme la beauté des jeunes filles célébrées par Ronsard ? Je vous répondrai que non. Que les fleurs sont fécondes, qu'elles sont des fruits en devenir, du miel en devenir, que la nourriture qu'elles vous offrent n'est pas seulement spirituelle. Et il en va de même pour la poésie. »
Pendant cette longue tirade, Benjamin P. n'avait jamais perdu son sourire goguenard. Il se retourna vers la journaliste comme pour lui demander la parole, puis fit face à Paul.
"Pourquoi alors est-ce les Amours de Ronsard que vous citez plutôt que ses textes engagés, plutôt que le Discours des misères de ce temps ? Ces fruits dont vous parlez sont simplement ceux de la renommée, la postérité dont rêvent tous les poètes et qui couronnent les meilleurs. Couronne-t-elle les plus utiles ? Vous venez de nous prouver que non.
- Est-ce à un exercice comptable que vous m'inviter, vous, le pur esprit ? rétorqua Paul avec humeur. Dois-je, pour vous répondre, compter tous les textes de poésie critique, de poésie engagée, qui sont restées dans les mémoires ? Je le peux, nous le pouvons tous deux, faisons cet exercice puisque vous le voulez. Vous m'accorderez Neruda et Machado pleurant l'Espagne déchirée par la guerre civile. Nous pouvons compter aussi les mots de Hugo dénonçant la traîtrise et la médiocrité de "Napoléon le Petit", dénonçant l'horreur des enfants au travail dévorés par les machines d'usine. Nous pouvons compter les mots plus modernes de Césaire et de Senghor dénonçant l'esclavage et la colonie, les plaies de lAfrique humiliée, les tirailleurs sénégalais trahis. Comptons même, si vous le voulez, le nombre de tracts lâchés sur la France occupée avec le texte de "Liberté"...
- Et je vous répondrai, en effet, avec mille autres textes, je vous répondrai ce que je vous ai répondu déjà autrefois, à la fin de la guerre. Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne poésie. Ces fleurs dont tout à l'heure vous vantiez l'utilité avec un bel enthousiasme de botaniste amateur, le sont-elles toujours si elles sont stériles, si elles ne produisent ni fruit, ni miel, ni doux parfum, si elles ont le goût amer et délétère des Fleurs du Mal ou des Chants de Maldoror ? Et quoi que vous disiez, si nous glorifions avec patriotisme le souvenir de Victor Hugo engagé, défenseur des misérables, pourfendeur des tyrans, ce sont d'autres textes que nous relisons le soir et que nos lycéens savent par cœur. Ce sont Les Contemplations, pas Les Châtiments. C'est "Demain dès l'aube", pas "Melancholia". Est-ce utile, "Demain dès l'aube" ? Quel sens critique décryptez-vous dans cette douleur-là ?
- Et c'est vous qui me reprochiez de défendre une poésie des bons sentiments ? Je répondrai cependant à ce piège auquel vous prétendez prendre nos auditeurs. Oui, "Demain dès l'aube" est utile, en bien des sens. D'abord pour le poète lui même en lui permettant d'accomplir ce travail de deuil...
- Vous annexeriez la poésie personnelle, la poésie lyrique, sous prétexte que comme exutoire elle est utile à son auteur ? À ce compte, le débat peut s'achever ici, car toute poésie, toute littérature, tout art, est utile au moins à son propre auteur...
- De grâce, laissez moi achever. Je ne fais qu'appliquer à la poésie le raisonnement que Diderot appliquait à la sexualité. Voilà un rapprochement qui devrait vous plaire, qui devrait plaire à tous les survivants du surréalisme et aux hippies là dehors. Est-ce utile, la sexualité ? Ou ne l'est elle que dans la perspective de la reproduction ? Diderot est un homme rationnel, un homme des Lumières. Il place certes la sexualité reproductrice au sommet de l'utilité, mais il déclare que toutes les formes de sexualité sont plus utiles que la chasteté, y compris l'homosexualité, utile au moins à deux personnes, y compris la masturbation, utile au moins à une...
- Êtes-vous en train de me dire que "Demain dès l'aube" est un poème masturbatoire ?
- Êtes-vous en train de réfléchir ou de susciter avec démagogie l'indignation des pères français ? "Demain dès l'aube" est plus qu'un exutoire, évidemment. C'est un poème de deuil universel. Mais c'est aussi un poème d'éveil de l'esprit, par sa construction, par la brutalité de sa chute. Et c'est là sans doute la grande utilité de la poésie : elle suscite non pas seulement la révolte des classes mais celle des oreilles, elle est la grande provocatrice d'idées nouvelles, elle sonne le réveil permanent des cerveaux humains, c'est la poésie que Rimbaud appelle de ses vœux dans la lettre du Voyant En ce sens, le poète est toujours prométhéen.
- Vous avez le culot de citer Rimbaud à l'appui de vos thèses ? Vous allez me parler, à présent, du "Dormeur du val" et me vanter encore la construction et la chute si brutale de ce sonnet ?
- "Le Dormeur du val", pourquoi pas, ou "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation réjouissante et permanente. Non pas seulement dans sa chute, puisque vous me soupçonnez de cette obsession, mais dès son premier vers, "Je ne sais rien de gai comme un enterrement" et son délicieux paradoxe en deux hémistiches, ou plus loin la métaphore de la terre comme "édredon du défunt"...
- Cette fois c'est vous qui empêchez de poursuivre. Vous citez ces textes, disais-je, et prétendez sérieusement qu'ils soutiennent la comparaison avec les grandes visions poétiques des Illuminations ou d'Une Saison en enfer ? Vous voulez nous faire admirer "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation potache plutôt que le spleen, lorsque "C'est bien la pire peine / de ne savoir pourquoi / sans amour et sans haine / mon cœur à tant de peine". De ne savoir pourquoi, E., il ne le sait pas, nous ne le savons pas, et c'est cela qui est beau, qui est sublime, qui est important. C'est cela qui est poésie, vraie, grande poésie. Vous n'avez toujours pas répondu à cela, vous n'avez toujours pas expliqué comment il se fait que les poèmes vraiment beaux, vraiment novateurs, ne soient pas, ne soient jamais les poèmes "utiles" !
- Je n'ai pas répondu parce que cette affirmation est fausse. Fausse, mon vieil ami, vous le savez bien, c'est indigne de vous. Autrefois vous avez cité Aragon en exemple, et dit que cet "Honneur des poètes" Résistants était un déshonneur en vérité, tant ils avaient trahi la poésie par leurs vers engagés de mirliton.
- Des vers, des vers à l'ancienne, E., de vieilles rimes médiévales, des hommages à Bertrand de Born, quelle régression, pour eux qui avaient connu les expériences surréalistes !
- Vous ne pouvez disqualifier une poésie pour ses chois formels, refuser d'envisager la beauté d'un texte au seul motif qu'il est écrit en vers réguliers. Cela n'est pas moins sclérosant que l'attitude des vieilles badernes du XIXe siècle que la prose horrifiait et que moquait votre Rimbaud. Vous ne pouvez dire qu'un poème comme "C" d'Aragon n'est pas innovant et passionnant, fût-il en vers, fût-il parsemé de références médiévales, fût-il engagé au service de "[sa] France, ô [sa] délaissée". Il l'est tout autant au service de la poésie et du langage lui-même, dont il place une lettre en titre, une simple lettre. Vous ne pouvez dire que les vers d'Aragon résistant ne touchent pas, ne disent rien de plus universel que la circonstance de l'Occupation. "On aura beau rendre la nuit plus noire, écrit-il, Un prisonnier peut faire une chanson. Limpidité, simplicité absolue de ces vers. Ne disent-ils que l'engagement ? Ne disent-ils pas que l'utilité de la poésie est absolue, universelle, qu'elle est celle qui libère et qui éclaire ?
- Vous endossiez tout à l'heure le rationalisme pratique des Lumières, et maintenant le mysticisme du poète-guide de Hugo ? Vous dites que la poésie est lumière, soit. Vous n'êtes pas le premier. Mais il y a maintes sortes de lumières. Il y a celle des projecteurs que l'on braque parfois sur les humbles, pour révéler leurs souffrances. Cette lumière là est utile. Je ne la crois pas poétique. Il y a celle que nous allumons le soir, qui nous permet de lire de gros livres en petits caractères jusqu'à minuit, d'autant plus utile qu'elle est plus vive, plus blanche, plus neutre - moins poétique. Il y a celle du soleil, qui fait pousser vos fleurs et vos fruits - mais les poètes savent bien que leur lumière à eux est celle de la lune de Musset. Une lumière trop incertaine et trop fragile pour éclairer une maison ou réchauffer une planète. C'est la lumière de Philippe Jaccottet, par exemple, celle qu'il "s'efforce à grand peine de rassembler" malgré le vent, malgré le temps. Et elle n'est pas utile. Elle n'a pas besoin de l'être.
- Si, pourtant. Ce veilleur, humble et appauvri, celui de Jaccottet, ce ver de terre, celui du "Lombric" de Roubaud, il est utile. Sans lui, "la terre étoufferait sous les paroles mortes". Vos Parnassiens, vos grands aristocrates de la poésie proclament qu'elle est inutile, qu'elle est un luxe, qu'elle se suffit à elle-même : l'art pour l'art... Ils se drapent dans cet inutilité comme dans un suprême orgueil qui les sépare du monde vulgaire. Ils se leurrent. Ils doivent le savoir comme vous le savez. Leur poésie aussi contribue à l'œuvre des veilleurs et des lombrics, à cette remise en question permanente du langage, et donc de la pensée, et donc du monde. Cocteau le disait bien dans Le Rappel à l'ordre - Cocteau pourtant, ce dandy - la poésie n'est pas cette "dame voilée qui ne dit que des mensonges", elle est là pour dépoussiérer le monde et les mots, pour rendre leur force et leur vie aux métaphores éculées, pour nous ouvrir les yeux enfin sur ce monde que sans elle nous cesserions de regarder. »

Le silence retombe sur le studio, un rare et étrange silence radiophonique. Benjamin P. Ne répond pas. Ni la journaliste. Pourtant personne ne souhaitait ma victoire, pense Paul, personne.
« Mais le silence ? demande soudain la journaliste.
- Le silence ? » Les deux hommes la regardent, sans comprendre.
« Si la sexualité, toute sexualité, est plus utile que la chasteté, et que la poésie, toute poésie, est plus utile que le silence... »
Ils ne comprennent pas où elle veut en venir.
« Alors Rimbaud ? Que fait-on de son silence, à la fin ? Et le blanc, tout ce blanc sur les pages de poésie, dont on ne cesse de nous rappeler l'importance ? Si le silence est poésie, doit-il être utile aussi, ou faut-il tout recommencer ? »

« Il faut. Toujours. Cent fois sur le métier...
Le silence poétique nest pas muet, il nest pas absence de chant. Rimbaud parle toujours : ne lavons-nous pas cité dix fois aujourdhui ? La tête tranchée dOrphée parle toujours. Son échec n’est pas un échec, nous nous leurrons depuis le début. Orphée est utile comme la poésie et comme les contes, qui nous rappellent non seulement que les dragons existent, mais qu'ils peuvent être vaincus. » 

samedi 3 mars 2012

Rêver un Vers (ou Deux)


Lecture: Jaccottet, L’Ignorant (inclus dans le recueil Poésie : 1946 – 1967)

Choisissez trois très brefs passages (chacun d’un ou deux vers) qui vous ont touché, intéressé, fait rêver, fait réagir d’une façon ou d’une autre.
Développez vos réactions à chacun de ces trois extraits. Votre développement doit comporter une dimension d’analyse du ou des vers, mais aussi une dimension personnelle que vous pouvez développer autant que vous le souhaitez. Pour une fois dans l’année, la première personne du singulier est acceptée, la digression aussi.
Longueur attendue : au moins 20 lignes par passage choisi.

 J'aime bien traiter les sujets que je donne aux élèves. Surtout ceux d'invention, ceux qui s'ouvrent, ceux qui ouvrent.
Sans compter qu'en attendant que le premier candidat de la demi-journée ait fini de se préparer, je m'ennuie, je m'ennuie.

Voici donc mon tiers de copie, Madame qui êtes et n'êtes pas moi.

La nuit n'est pas ce que l'on croit, revers du feu
chute du jour et négation de la lumière…               ("Au petit jour", p.56)

Il faut croire que de la poésie j'attends encore des révélations, il faut croire que Jaccottet y trouvait encore de telles professions de foi, du temps de L'Ignorant. C'est quand il se trahit qu'il me touche le plus. Me ressemble le plus.

Quand il cède comme ici aux énoncés gnomiques, présent de vérité générale et "on" impersonnel — qui n'a pas grand chose d'impersonnel, n'est pas une facilité, pas ici. Car c'est bien ce que l'on croit, ce que Jaccottet croit lui-même, souvent, lui qui se défie de la nuit dévoreuse, celle qui se glisse entre les amants et fait le jeu du Temps. Alors j'aime ces vers parce qu'ils me flattent, parce que ce on m'exclut, parce que jamais je n'ai cru, moi, toujours j'ai su…

D'ailleurs étrangement j'aime les deux premiers vers du quatrain plus que les suivants qui pourtant donnent à entendre ce secret que je partage. Ce n'est pas seulement une question de vanité (veux-je croire). C'est le rythme aussi qui me touche, alexandrin qui s'emporte et qu'on retient comme un cheval trop fougueux, comme Jaccottet sans doute retient (s'efforce de retenir) cette tentation de l'image et du savoir révélé. Huit et quatre, puis le grand souffle de l'enjambement.
Étrangement, encore, moi qui n'écris qu'en vers libre ou en prose, depuis longtemps, je suis touchée toujours par le rythme des alexandrins, rythme intérieur, connu par cœur, fluide comme ma parole scandée.  Et je suis saisie ici par ces vers presque classiques, alexandrins, groupement ternaire et jeu d'antithèses, un grand vers qui se développe, comme au XIXème siècle. Pourtant, et malgré ce lexique d'ombres et de rayons, rien d'hugolien dans ces vers. Le secret est immense, mais chuchoté, en consonnes douces, qui ne sonnent ni n'éclatent, sans trompettes. Un quatrain d'ailleurs suffit à le dire. La révélation elle-même sera à peine formulée, prudente, négative, à l'envers, presque passive : "ce qui reste irrévélé…"

Ce sont toujours les mêmes vers qui m'importent, les premiers, avec leur grand rythme en chiasme, long, court, court, long ; avec leurs mots ardents à la rime ; avec leur grand blason médiéval, avers et "revers du feu". Je vois tout cela, et combien ces vers sont loin d'être les plus représentatifs de la poésie de Jaccottet, mais leur rythme bat en moi : "La nuit n'est pas", quatre, murmure ; "ce que l'on croit", quatre, chuchotis, rime intérieure ; "revers du feu", quatre encore — trois coups qui résonnent sourdement comme les battements d'un cœur plutôt qu'une entrée en scène. Malgré les figures et les effets, le mode est bien mineur, comme toujours chez Jaccottet.
 Ce battement de cœur musical murmure à mon oreille une vérité que je sais depuis longtemps mais qui sans doute prime sur toutes les autres. Les seules choses qui importent vraiment, en fin de compte, et me structurent comme elles structurent le monde, les vieux Infinis qui marchent dans l'ombre sur les chemins creux que l'oeil devine sans le saisir. La nuit, la lumière, encadrent ces vers qui feignent de les opposer et rappellent leur lien essentiel.

Doucement, le front couronné de lumière, je baise les lèvres secrètes de la Nuit — "la grande femme de soie noire", "d'ébène et de cristal".

mardi 13 décembre 2011

Encore la Question de l'Homme

L'été dernier, j'évoquais ma conviction que ce nouvel objet d'étude en classe de première était, en fait, au coeur de notre enseignement.
En octobre j'illustrais par un Wordle la diversité des réponses de mes élèves à cette question.

Je persiste. Il y a beaucoup à redire à la réforme des lycées en général et aux nouveaux programmes en particulier. Mais cet infléchissement de l'étude jusque là technique de l'argumentation autour de cette question centrale, la volonté répétée de "contribuer ainsi à donner sens et substance à une formation véritablement humaniste" me semble positive, cruciale, rendant à l'étude littéraire pour les non-spécialistes que sont nos lycéens une fonction essentielle, en ces temps où la littérature est en "état de siège".

Seule la littérature, seuls les arts, me paraissent poser réellement cette question dans toute sa complexité.
Ainsi la posé-je inlassablement à mes élèves et avec eux, semaine après semaine, tandis que nous naviguons de théâtre en argumentation, de réécritures en Renaissance.

De toutes les oeuvres que j'ai lues ou relues cet été, la pièce de Vercors Zoo ou l'Assassin philanthrope dont vous pouvez lire aussi la version romanesque Les Animaux dénaturés est celle qui m'a le plus enthousiasmée.
Elle pose la question de l'homme et de son impossible définition dans toute sa fausse candeur, rappelant sa nécessité au fondement de toute pensée et de toute décision, sa tétanisante absence au sein de nos textes de loi qui ne se soucient pas de définir l'évidence (j'ai vérifié auprès de Maître Eolas et il en est bien ainsi: pas de définition de l'homme dans le droit français.) Elle lui rend, par le biais de la fiction, son urgence: l'enjeu est ici de vie ou de mort, pour un homme et pour tout un peuple, et il est bon de s'entendre redire que les questions métaphysiques peuvent aussi changer le monde. Elle ne diminue pas sa complexité, ne cède pas à la démagogie: à cette infernale question, ni les scientifiques ni le bon sens populaire ne peuvent apporter de réponse simple, unique, satisfaisante… sans doute parce qu'il n'y en a pas. Il est aussi salutaire, en ces temps où l'on oscille entre la révérence aveugle pour les spécialistes et la croyance démagogique au sens commun, de constater que certaines questions échappent à la fois aux uns et aux autres, qu'elles sont trop vastes et trop complexes pour être réglées. Les élèves aiment trop souvent que tout soit réglé, que le sens leur soit donné une fois pour toutes, qu'aucune question ne reste en suspens.
Celle-ci est perpétuellement en suspens. Sa réponse ne peut être que circonstancielle, décidée pour de mauvaises raisons, comme le déplore le héros, vouée à ne satisfaire personne. Pourtant elle doit être posée, pourtant la réponse que propose finalement Vercors est belle et féconde: la principale caractéristique de l'homme est son "esprit de rébellion".

Cet animal rebelle, nous le déclinons dans tout notre parcours de cette année.
C'est Antigone, bien sûr, dont le "Non" résonne en nous de Sophocle à Henry Bauchau en passant par Anouilh.
C'est l'homme double du théâtre qui ne sait plus s'il est chair ou masque, si ses actes ont un sens, si la vie à un sens, mais qui pourtant se dresse contre les tyrans. C'est Caligula, c'est le Lorenzaccio de Musset, ce sont les "meurtriers délicats" de Camus qui ne savent plus si finalement la fin justifie les moyens, s'il faut ou non se salir les mains, s'il faut être Hugo ou Hoederer, Néron ou Auguste, Britannicus ou Cinna, Jules César ou Richard III.
Ce sont les premiers humanistes, ceux qui nous ont légué leurs doutes avec ce mot, des Cannibales de Montaigne à la Folie d'Erasme, qui se sont demandé si la servitude de l'homme devait être volontaire, si une utopie était possible, ou s'il fallait choisir Machiavel.
Ce sont les savants raisonnables ou fous du temps où les utopies se changèrent en dystopies, ceux qui se demandent si l'homme peut créer l'homme et se poser en rival prométhéen de Dieu, si le progrès fait toujours le bonheur.
Ce sont ceux qui s'efforcèrent de penser l'Homme après la colonisation, après les camps.
Ce sont les poètes qui cherchent inlassablement à répondre à toutes les questions sans réponse, à dire tout ce qui est indicible, et s'avouent humblement ignorants.
Ce sont les romanciers qui nous rappellent la bête en nous, et combien la frontière entre l'ogre et le héros, le monstre et le justicier, est fragile et poreuse.

C'est ce qui fait qu'en fin de compte j'enseigne la littérature plutôt que la Défense contre les Forces du Mal, et que ce n'est pas si différent.

dimanche 11 décembre 2011

Atelier d'Ecriture : Corps au Travail

La consigne hebdomadaire de mon atelier d'écriture n'a pas été facile… Je n'avais aucune envie de parler de mon propre travail, pas en cette fin de période toujours éreintante. Puis mon travail, n'étant pas manuel, ne permet pas de décalage entre le geste et la pensée, la contrainte et l'intériorité. C'est une des spécificités de mon métier, si difficile à imaginer quand on n'a jamais enseigné: en classe, on ne pense à rien d'autre. On entre dans un monde clos où l'extérieur cesse d'exister. Même enceinte, j'oubliais ma grossesse pendant une heure de cours. Même à présent, même quand j'ai laissé un bébé grognon ou patraque à la maison, tout s'efface pendant que j'enseigne.
J'ai donc choisi un autre travail et une autre narratrice, un personnage dont j'ai toujours voulu écrire l'histoire. Sans doute prolongerai-je ce petit texte par une nouvelle complète…
PS : Les infinitifs étaient exigés par la contrainte.



Verser la cendre. Verser le sel. Tapoter les tas, pyramides lisses, murmurer — ne pas marmonner — les paroles d’offrande, les paroles de garde, les paroles d’augure, en dévider le fil monocorde et coloré.
Laver les mains souillées, le noir sous les ongles, ne pas regarder les crevasses sèches et blanches de sel.
S’asseoir, le dos bien droit, les mains posées à plat. Assouplir les phalanges, les poignets, étirer les fibres des muscles, les fibres du tissu, les fibres du monde.
Dénouer les faisceaux arrêtés tout à l’heure.
Et lancer la navette, insecte et rapace, à travers la foule.
Plonger, piquer, tordre. Diviser, nouer.
Ne pas s’arrêter, mains voltigeantes, poignets ailés, avec la légèreté surnaturelle des pattes d’araignée ; croiser, décroiser, écarter. Une araignée tisse sa propre toile là-bas, sur le mur est, les araignées sont les seules avec elles à travailler, à savoir, elle interdit à ses femmes de les chasser.
Passer la duite, aller, retour. Faire vibrer les fils, du bout des doigts. Tendre, tendre, rester tendue, ne pas s’attendrir. Ne pas rêver, le rêve est dangereux, il engendre des variations, des possibles qui ne seront pas, qui ne doivent pas être, c’est ici la constance qui importe, la régularité, la répétition infinie. Le monde est un cycle.
Chasser-croiser, sans cesse, entre l’œil et le doigt, le fil et le tissu, la couleur et le motif, le détail et l’ensemble. C’est ainsi que progresse la trame du monde, c’est ainsi que doivent aller et venir les autres Fileuses, celles qui sont assises à un métier tellement plus vaste, pour leur tâche sans fin — sa tâche à elle n’est pas sans fin, c’est ce qu’elle se dit, la fin viendra forcément et tranchera les fils, nouera le dernier point.
Avancer, ne pas se laisser distraire, ne pas se mettre en retard sur le soleil. Elle a intégré ce rythme-là, l’a avalé, digéré, le recrache chaque jour à son métier, le soleil la traverse de part en part, de l’aube au coucher, du soir au matin, le soleil passe dans son corps comme la brûlure d’un lit déserté.
S’arrêter. Changer le tendeur. Masser les mains endolories, les doigts, étirer les poignets. Les mains reviennent à la vie, rêvent d’autres gestes, d’autres moments, du bain où elle plongera tout à l’heure, des autres mains de ses servantes qui oindront d’huile son corps, dénoueront les tensions de son dos, l’assoupiront — ne pas s’assoupir, ne pas perdre le compte. Deux cent trois, deux cent quatre. Reprendre le ballet.
Soulever les fils, le premier, le deuxième, le troisième, le septième, le huitième, le neuvième, non, pas cette fois, le quatorzième… Tasser, passer le peigne de fer.
Se lever enfin, s’étirer. Tailler les bouts aux ciseaux, que rien ne dépasse, surtout. saisir le lissoir, éprouver sa patine dans la paume, frotter le tissu, frotter, frotter. Recueillir le duvet qui jonche le sol, soigneusement, ne rien oublier, le mettre de côté pour l’oreiller de l’enfant, l’oreiller de tous les enfants, il y en a tant, nuit après nuit, assez pour tous les enfants de l’île, elle ne sait plus à qui en faire don, elle devrait les brûler dans l’âtre. Elle n’ose pas.
Tourner l’ensouple, tourner encore, y revenir. Ne plus regarder le modèle, depuis longtemps, connu par cœur, connu par doigts, l’indigo de l’océan, le blanc et le vert de l’île, les rames parallèles et les voiles carrées des trirèmes, l’automne qui n’en finit pas, le port qui reste désert, la cohorte des pleureuses.
Pas d’interstices où se glisseraient les démons et les songes ; serrer, serrer, ne pas perdre de place ni de temps, gercer les doigts jusqu’à l’os s’il le faut et faire éclore les figures, prendre garde à ce moment critique, le pli du tissu, les boucles des cheveux, le visage aux traits nobles, ne pas le déformer, surtout pas, le reproduire toujours semblable, inchangé, le visage qui n’existe plus dans le monde que sur cette tapisserie.
Trop vite : ne pas prendre d’avance.
Sept cent soixante. S’arrêter. Ne pas céder à la tentation de poursuivre un peu, d’ajouter, d’achever peut-être, ne serait-ce que pour contempler enfin l’image révélée. Ne jamais achever.
Déplier le corps raidi, les doigts gourds.
Se laver les mains, savon, serviette. Sécher soigneusement, jusqu’à la dernière goutte. Les oindre d’eau de citron. Pourtant des gerçures, de plus en plus profondes, dans ces mains qui n’en finissent pas de tisser, de détisser, ces mains qui seules portent l’empreinte du temps écoulé, ces mains qu’Ulysse ne reconnaîtrait pas.

vendredi 21 octobre 2011

Inventio

Je viens de retrouver ce "sujet d'invention", nomenclature du baccalauréat, que j'avais rédigé en surveillant le bac 2009, série L.
Et que je vous livre, car je relis sans déplaisir cet exercice, scolaire certes, comme il se doit, mais romantique à l'excès et plein de ce panache que je ne rougis pas d'aimer. Car Kean, ici, c'est un peu Cyrano.

Le texte de départ :

TEXTE D - Jean-Paul Sartre, Kean.

[ Dans sa première version, cette œuvre était sous-titrée « Désordre et génie ».
A Londres, Kean, acteur célèbre, joue Othello, de Shakespeare. Othello, jaloux, tue se femme; Desdémone, en l'étouffant avec un oreiller. Or, dans la salle, se trouve Eléna, la femme du comte, ambassadeur du Danemark, et Kean en est amoureux, Mais il la croit convoitée par le prince de Galles, assis à côté d'elle. Soudain Kean, depuis la scène, s'adresse à eux.]


KEAN. [ ... ] (Tourné vers Eléna).
Vous, Madame, pourquoi ne joueriez-vous pas Desdémone ? Je vous étranglerais si gentiment ? (Élevant l'oreiller au-dessus de sa tête.) Mesdames, Messieurs, l'arme du crime. Regardez ce que j'en fais. (Il le jette devant l'avant-scène, juste aux pieds d'Eléna.) A la plus belle. Cet oreiller, c'est mon cœur ; mon cœur de lâche tout blanc : pour qu'elle pose dessus ses petits pieds. (A Anna.) Va chercher Cassio, ton amant : il pourra désormais te cajoler sous mes yeux (1). (Se frappant la poitrine.) Cet homme n'est pas dangereux. C'est à tort qu'on prenait Othello pour un grand cocu royal. Je suis un co ... co... un... co ... co ... mique. (Rires. Au prince de Galles.) Eh bien, Monseigneur, je vous l'avais prédit : pour une fois qu'il me prend une vraie colère, c'est l'emboîtage (2).
(Les sifflets redoublent : « A bas Kean ! A bas l'acteur ! » Il fait un pas vers le public et le regarde. Les sifflets cessent.)
Tous, alors ? Tous contre moi ? Quel honneur ! Mais pourquoi ? Mesdames, Messieurs, si vous me permettez une question. Qu'est-ce que je vous ai fait ? Je vous connais tous mais c'est la première fois que je vous vois ces gueules d'assassins. Est-ce que ce sont vos vrais visages ? Vous veniez ici chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scène en criant bravo. J'avais fini par croire que vous m'aimiez... Mais dites donc, mais dites donc : qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? Impossible : c'est un fou sanguinaire. Il faut donc que ce soit Kean. « Notre grand Kean, notre cher Kean, notre Kean national ». Eh bien le voilà, votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent.) Oui, voilà l'homme. Regardez-le. Vous n'applaudissez pas ? (Sifflets.) C'est curieux, tout de même : vous n'aimez que ce qui est faux.
LORD MEWILL, de sa loge.
— Cabotin !
KEAN.
— Qui parle ? Eh ! Mais c'est Mewill (3) (Il s'approche de la loge.) J'ai flanché tout à l'heure parce que les princes m'intimident, mais je te préviens que les punaises ne m'intimident pas. Si tu ne fermes pas ta grande gueule, je te prends entre deux ongles et je te fais craquer. Comme ça. (Il fait le geste. Le public se tait.) Messieurs dames, bonsoir. Roméo, Lear et Macbeth (4) se rappellent à votre bon souvenir : moi je vais les rejoindre et je leur dirai bien des choses de votre part. Je retourne dans l'imaginaire où m'attendent mes superbes colères. Cette nuit, Mesdames, Messieurs, je serai Othello, chez moi, à bureaux fermés (5), et je tuerai pour de bon. Evidemment, si vous m'aviez aimé... Mais il ne faut pas trop demander, n'est-ce pas ? A propos, j'ai eu tort, tout à l'heure, de vous parler de Kean. Kean est mort en bas âge. (Rires.) Taisez-vous donc, assassins, c'est vous qui l'avez tué ! C'est vous qui avez pris un enfant pour en faire un monstre (6) ! (Silence effrayé du public.) Voilà ! C'est parfait : du calme, un silence de mort. Pourquoi siffleriez-vous ? il n'y a personne en scène. Personne. Ou peut-être un acteur en train de jouer Kean dans le rôle d'Othello. Tenez, je vais vous faire un aveu : je n'existe pas vraiment, je fais semblant. Pour vous plaire, Messieurs, Mesdames, pour vous plaire. Et je... (Il hésite et puis, avec un geste « A quoi bon ! ».) ... c'est tout.
Il s'en va, à pas lents, dans le silence ; sur scène tous les personnages sont figés de stupeur. Salomon (7) sort de son trou, fait un geste désolé au public et crie en coulisse :
SALOMON.
— Rideau ! voyons ! Rideau !
UN MACHINISTE.
— J'étais allé chercher le médecin de service.
SALOMON.
— Baisse le rideau, je te dis... (Il s'avance vers le public.) Mesdames et Messieurs... la représentation ne peut continuer. Le soleil de l'Angleterre s'est éclipsé : le célèbre, l'illustre, le sublime Kean vient d'être atteint d'un accès de folie.
Bruit dans le public. Le comte réveillé en sursaut se frotte les yeux.
LE COMTE.
— C'est fini ? Eh bien, Monseigneur, comment trouvez-vous Kean ?
LE PRINCE, du ton que l'on prend pour féliciter un acteur de son jeu.
— Il a été tout simplement admirable.

1. Anna joue Desdémone. Cassio est, dans la pièce de Shakespeare, celui qu'Othello pense être son amant ; de même, Kean suspecte le prince et Eléna.
2. emboîtage : action de siffler un acteur, une pièce.
3. Mewill: un aristocrate, convoitant Anna, la partenaire de Kean, humilié par ce dernier, mais qui, au nom de son rang, avait refusé de se battre avec un acteur.
4. Ce sont des personnages du théâtre de Shakespeare au destin fatal : Roméo, grand amoureux ; le roi Lear d'une part, et Macbeth, souverain usurpateur, d'autre part, sont tous deux en proie à la violence de leurs tourments.
5. à bureaux fermés: donc, sans public.
6. Enfant, Kean était un saltimbanque des rues.
7. Salomon est à la fois le valet, le confident, et le souffleur de Kean.

Le sujet :
Salomon rejoint son maître chez lui. Il tente de le persuader de ne pas renoncer à être acteur de théâtre. Vous rédigerez leur conversation sous forme de dialogue théâtral, incluant des didascalies. La jalousie de Kean ne sera pas le thème essentiel de leur échange.

Mon "devoir" :

KEAN, SALOMON.
En coulisses. Des toiles peintes de décors sont appuyées contre les murs, des accessoires encombrent la scène. Kean se tient face à un miroir, toujours en costume, à demi démaquillé. Salomon le contemple un moment en silence.
SALOMON : Et bien, es-tu content ? As-tu fait ton effet ? Depuis combien de temps préparais-tu cette sortie ?
KEAN, doucement : Ne triche pas. Pas toi. (Il se retourne, s’approche de Salomon, le saisit aux épaules.) Ne leur emprunte pas leurs mots. Ne prétends pas comme eux que Kean n’est qu’un cabotin, qu’il calcule ses effets et soigne ses sorties, ne va pas croire… (Il le lâche.) Rien n’était préparé. Pas cette fois.
Salomon se tait, le regarde.
KEAN : Tu ne me crois pas. Même toi. Et bien soit, puisque ce mot vous plaît (il s’enveloppe de sa cape d’un mouvement très théâtral) je m’en drape. C’était une sortie. La plus belle. La dernière.
Salomon contemple le reflet de Kean dans le miroir.
KEAN, tristement : Même cela tu ne le crois pas.
SALOMON, montrant le miroir : Regarde toi. Un comédien. C’est ce que tu es. De cela on ne sort pas.
KEAN, violemment, arpentant la scène : On n’en sort pas, on n’en sort pas, voilà au moins une vérité ! On n’en a jamais fini avec ce métier, on s’y précipite tout entier, chaque soir ; jamais on ne gagne, jamais on ne se repose, jamais on n’est sûr. Nous sommes des joueurs qui misent leur vie entière chaque soir et la remettent en jeu le lendemain, encore, encore… Et jamais l’on n’en sort. Chaque soir je passe cette porte (il traverse un élément de décor) vers l’arène.
SALOMON : Tu l’aimes pourtant, cette arène. Tu n’y meurs pas, tu y brilles.
KEAN : Tu as raison : pire qu’une arène. Jamais on n’a exigé des chrétiens de Rome qu’ils parlent beau, que leur voix porte, qu’ils plaisent aux lions. Moi je dois me vendre chaque soir, me vendre tout entier, mon corps, mes mots, mon âme… et je dois leur plaire ! Et je dois les séduire ! Prostitué ! (Il dégrafe violemment son pourpoint.) Pire qu’un prostitué : on ne reproche pas au giton son trop de séduction, et tu entends ce qu’ils disent de moi : Cabotin !
Salomon pendant cette tirade regarde tantôt Kean, tantôt son reflet.
KEAN : Oui, oui, je sais ce que tu penses encore, c’est inscrit là dans tes yeux, dans ce miroir ! (Il se retourne et le brandit) Pauvre Kean, comme il cabotine en se plaignant de devoir cabotiner. (Il repose le miroir, toujours face au public.) Et tu ne me crois pas. On ne me croit pas. Les comédiens ne jouent finalement qu’un seul et même rôle : celui de Cassandre. (Une pause.) Tu regardes le miroir. Tout le monde le regarde. Sais-tu pourquoi ? Ils ne m’ont pas écouté le dire tout à l’heure : ils n’aiment que ce qui est faux. Si je disais la vérité, ah, voilà qui serait abominable ! Dès qu’on commence à éprouver, à sentir vrai, à aimer, à pleurer pour de vrai, on cesse d’être comédien. (Amèrement) Un homme qui aime est un mauvais acteur.
Il tourne le dos à Salomon et commence, lentement, d’ôter son maquillage.
SALOMON : Ce n’est pas vrai. Personne n’a d’émotions plus intenses, personne n’a de passions plus vastes qu’un comédien. Kean, Kean, c’est pour cela qu’ils te haïssent, c’est cela qu’ils t’envient. Aucun d’entre eux n’aimera comme tu aimes. Aucun ne sera jamais Roméo, aucun ne mourra d’amour ni ne connaître la grâce d’une nuit unique avant que chante l’alouette. Aucun de ceux qui écument de jalousie n’aura la grandeur assassine d’Othello, aucun de ceux qui sont pères n’a engendré de Cordelia, aucun ne croisera de sorcières en rentrant chez lui ni ne verra marcher le bois de Birnam ! Ce que tu vis, seul un comédien peut le vivre.
KEAN s’écarte du miroir pour l’écouter : Oui, n’est-ce pas ? C’est notre grâce. Quand je joue Falstaff (il saisit un masque de comédie), nul n’est plus bouffon que moi. Quand je suis Œdipe (il cache son visage derrière un masque de tragédie), nul n’est plus triste. (Son agitation croît pendant toute cette tirade) Oui, n’est-ce pas, nos passions sont immenses, loin au-dessus de celles des hommes mortels. (Il bondit sur des tréteaux transportés par des machinistes) Semblables à celles des dieux ! (criant) Les comédiens sont des dieux ! (Les accessoiristes inclinent les tréteaux, Kean tombe). Ainsi ils tombent de plus haut, terrassés par l’hybris. Fous. Le théâtre rend fou. (Salomon vient l’aider à se relever). Je suis leur catharsis, Salomon, ils laissent toutes leurs horribles passions couler en moi, pour que je les garde de leurs propres folies. Et ils croient qu’elles peuvent me traverser et me laisser indemne ? Et tu crois… ? (Il se dégage.) Tu devrais le savoir, pourtant, vieux compagnon. Tu me vois quitter le théâtre chaque nuit, tu viens me border parfois, lorsque je joue Macbeth et que mes nuits se trempent de cauchemars. Lorsque je joue Hamlet, je suis pris de crises parfois qui me laissent inertes et sans volonté, et je ne sais plus ce que c’est que d’exister. Lorsque je joue un assassin… (d’un revers de main, il étale sur son visage la dernière trace de fard rouge.) Oh, ils le savent bien. Ils ont inventé pour cela notre métier. Ils ont raison de dire que nous sommes la lie du monde, plus vils encore que les maquereaux et les filles de joie. Autrefois ils sacrifiaient des boucs sur l’autel de nos scènes. Aujourd’hui c’est moi le bouc, Salomon. C’est moi le bouc.
Salomon le prend doucement par les épaules et le fait avancer en passant devant les toiles peintes des décors, une forêt, un palais, un cimetière.
SALOMON : Pauvre Kean… Si vraiment tu es fou, si vraiment tu es allé si loin, au-delà des sociétés humaines, quel autre métier pourras-tu jamais exercer ? Quelle autre place pourras-tu occuper ? Quel autre rôle sera à ta mesure ? Te feras-tu ermite ? Seras-tu couronné roi par quelque tribu perdue ?
KEAN : … Ou mourrai-je, peut-être ? L’acteur n’a-t-il pas d’autre fin à sa comédie ? L’acteur qui ne plaît plus a-t-il d’autre moyen de reconquérir une place dans les cœurs ? Est-ce cela, la sortie de Kean ? Faut-il partir au faîte de la gloire comme les héros de tragédie ?
SALOMON, à Kean puis au public : Que sais-tu de ce qui plaît, de ce qui dure? Ceux-là qui t’ont hué ce soir vanteront peut-être demain tes louanges. Ce que te reprochent les princes d’aujourd’hui sera peut-être ta gloire de demain ? Ta sortie de ce soir pourrait bien être ton couronnement, ce que l’on répétera dans un siècle, ce qu’on applaudira le plus — et Kean sera le nom du courage, de la vérité, de la modernité.
KEAN : Mais encore dois-je être applaudi. Encore dois-je les impressionner. Qui d’autre que toi saura démêler sous ces oripeaux mon âme d’homme ? Qui d’autre que toi aura jamais connu le son de ma voix hors de scène ? C’est quand je suis autre qu’on m’aime, quand je porte le mieux mon masque d’histrion. Personne au monde n’est plus mal aimé qu’un acteur.
Pendant cette tirade, Salomon a fini de le démaquiller, lui ôte son costume de scène pour le remplacer par un costume de ville.
SALOMON : Vanité, encore ! Crois-tu donc qu’il en va autrement dans le monde ? Le monde est un théâtre où tous nous jouons des rôles de composition, où tous nous portons des masques, l’amoureux qui veut séduire, le ministre qui doit convaincre, l’époux qui cherche le pardon… Aimerais-tu jouer leur part sans gloire ? Aimerais-tu t’appeler menteur plutôt que comédien, hypocrite plutôt que cabotin ? Tes rôles à toi ne sont que plus grands, plus brillants que les nôtres.
Il lui passe son manteau de ville. Kean se laisse faire, se retourne une dernière fois vers Salomon avant de quitter la scène.
KEAN : Et toi alors, qui sais le monde et la scène, les vérités et les mensonges — quel est ton rôle ?
SALOMON : Monsieur, je suis votre souffleur.

mercredi 17 août 2011

Saison de la Créativité (et de la Frustration?)

Cela m'arrive chaque année, pendant la deuxième moitié du mois d'août.
Même l'an dernier, alors que je vivais les dernières semaines de ma grossesse, et que j'avais bien autre chose à penser. Et de nouveau cette année, alors que seule avec le Crapion Terrible toute la journée j'ai encore moins de temps libre.
Et pourtant.
Sans doute n'est-ce donc pas la solitude estivale qui engendre ces idées. Il faut alors que ce soit l'approche d'une nouvelle rentrée. C'est plus inquiétant. Cela dit, d'une façon ou d'une autre, que mon métier ne me satisfait pas entièrement et que chaque année j'ai le désir et le regret d'une autre carrière.
Celle de l'écriture.

Certaines années, j'ai réellement écrit et achevé un texte à cette période. Ce fut le cas par exemple du "Tribunal des Corbeaux", publié dans la regrettée revue Monk. Ou de "Tu Retourneras à la Poussière", encore inédit.
L'an dernier, grâce à l'ami Jorune, je fourmillais d'idées pour un univers romanesque. Nul roman n'en est né, même si j'ai l'excuse d'une autre naissance, très biologique celle-là, quelques jours plus tard.
Cette année, je rêve d'un feuilleton littéraire et délirant, à la façon de mon bien-aimé XIXème siècle, écrit avec mes collègues de lettres, quelque chose de loufoque et d'outrancier, un brin potache aussi.
Je rêve aussi, de façon moins nostalgique, d'un vrai ebook, d'une narration interactive, écrite pour ce support palpitant et pas seulement "enrichie". Quelque chose dans l'esprit de Varytale ou des Studios Walrus.
Et à l'occasion de notre travail sur les villes imaginaires pour "Littérature et Société", je me reprends à rêver de ce roman jamais écrit sur la Ville-Etoile, la Cité aux Neuf Vies, diamant imaginaire dont "Ave, Ignis" dans Flammagories n'était qu'un fragment arraché.

Et, comme les autres, comme tous ceux qui n'écrivent pas, ou pas assez, j'en fait un billet sur mon blog au lieu d'un vrai roman.

lundi 4 juillet 2011

Elles : Quatuor Antique

Comme de nombreux collègues, je prépare des cours pour l'an prochain. Je commence par mon objet d'étude préféré, mon champ de recherche favori, qui ne concerne (hélas) que les Premières Littéraires. Les réécritures.
J'aime tant cette part du programme que je change chaque année le contenu de cette séquence. En 2011-2012, ce sera donc le mythe d'Antigone. A cette occasion, j'exhume de vieux textes, notamment mon mémoire de maîtrise dont voici l'ouverture.

Elle s’appelle Antigone. Elle a été une enfant grave, née dans la pourpre royale de Thèbes, et dans l'inceste. Elle attendait d'autres voix. Seule elle a suivi son père aveugle dans l'interminable chemin de sa propre fatalité. Antigone marchante et veillante. Seule elle quittera les murs de Thèbes une nuit pour contrevenir aux ordres
du roi, au nom d'une loi divine, ou d'une loi d'amour, ou d'un destin - sa propre fatalité. Elle ne mourra pas seule. Antigone droite comme le bâton d'un roi aveugle, renvoyant au pouvoir un regard un peu trop clair.

Elle s'appelle Cassandre. Elle a été belle et savante, bénie du soleil-dieu, née dans la pourpre royale de Troie. Elle entendait d'autres voix. Seule elle a continué de parler et de penser l'impitoyable chemin d"une fatalité. Cassandre orante et voyante.
Seule elle a prévenu et averti sans être crue, sans y croire - sa propre fatalité. Elle ne mourra pas seule. Cassandre debout au milieu des flammes d'un monde mourant, fixant sur les dieux et les lendemains un regard désespérément trop clair.

Elle s’appelle Electre. Elle a été une enfant silencieuse, née dans la pourpre royale et sanglante de Mycènes, et d'une race maudite. Elle entendait d'autres voix. Seule elle a pleuré sans larmes, protégé et prévu, juré plus qu'elle n'aurait dû. Electre servante et patiente. Seule elle a connu les voix du tombeau, reconnu les visages oubliés, marchant sans hésiter vers un destin qui ne sauvera personne - leur fatalité d'Atrides. Seule elle ne mourra pas. Electre courbée sous le poids d'une consécration, inflexible comme une lame, avec le regard clair d'une enfant qui ne veut pas
pardonner.

Elle s’appelle Médée. Elle a été sage et magicienne, née dans la pourpre royale de Colchide, à des rivages lointains. Elle attendait d'autres voix. Seule elle a regardé l'étranger venu de la mer, seule elle a combattu ses propres sortilèges, entraînée sur un chemin d'invincible fatalité. Médée tissante et aimante, choisissant ses
propres allégeances, au delà de toute trahison. Seule et sans regarder en arrière elle a quitté les siens sur le navire aux hautes voiles. Seule elle finira et tuera, offerte à l'horreur des peuples. Médée combattante fuyant dans le ciel sorcier, assumant ses choix, avec ce regard effrayamment clair de ceux qui ne se retournent pas.



Douze ans plus tard, elles n'en finissent pas de m'émouvoir, de me rappeler des choses essentielles sur l'Homme.
C'est bien. C'est la ligne que je veux donner à mon enseignement l'an prochain. Chercher, humblement, ce que c'est que l'Homme.

mardi 5 avril 2011

Identité : (Non)-Universitaire

Il y a des non-anniversaires, il pourrait y avoir des non-universitaires. Pas seulement pour la rime.
S'il en existait, je serais de ceux-là.

J'écris des articles, participe à des colloques — bien peu, quand le temps m'en est donné — mais je n'enseigne pas à l'université.

C'est un choix que j'ai fait, il y a des années, et que je commence seulement de regretter.
Il y a des années, j'ai choisi de passer l'agrégation plutôt qu'un doctorat. Puis d'enseigner sans attendre. C'est une de ces bifurcations significatives d'une vie, peut-être. Pourtant le choix n'a pas été difficile. Certes, je voulais être indépendante financièrement. Mais surtout, la perspective d'un doctorat de lettres ne m'enthousiasmait pas. Je doutais, à vrai dire, de l'intérêt profond de la recherche en littérature. Pas seulement de son intérêt pour moi, non, de son intérêt tout court.
La recherche apportait-elle vraiment quelque chose à la littérature ? N'était-elle pas vaine spéculation, jeu de miroirs souvent auto-réferentiel et auto-satisfait, interminables arguties, méticuleuses et pour tout dire fastidieuses interpolations ?
Ce qui importait, n'était-ce pas d'écrire la littérature, et de la lire, sans besoin de l'analyser si avant ?

Finalement, l'entreprise d'un doctorat de lettres n'avait rien pour me séduire. Je ne m'y amuserais pas. Et quand bien même je le mènerais à terme, il me faudrait encore entrer dans le ballet complexe des relations universitaires. Je ne m'en sentais pas la force.

Pourquoi regretter, à présent ?
Parce que la recherche littéraire, en France, est en train de bouger. De devenir passionnante. D'aborder, en tout cas, des domaines qui me passionnent.
Les littératures de l'imaginaire.
La littérature jeunesse.
Les frontières entre les genres, entre les arts.
Fan-fiction.
Creative writing.
Interactive storytelling.


Etre un non-universitaire ne suffit pas pour explorer toutes ces pistes.
Un non-universitaire, il faut bien l'avouer, n'est qu'un dilettante de la recherche.

Je me retourne et regarde ce carrefour, cette bifurcation manquée. Mais : si j'avais fait ce choix, je n'aurais pu venir m'établir aussi facilement près de Genève. Vivre avec le Bien-Aimé. Fonder une vie nouvelle.
Et voilà qu'en fin de compte je ne regrette plus.

vendredi 18 décembre 2009

AUTOUR DU MINOTAURE

Autour du Minotaure, il y a, bien sûr, un labyrinthe. Peut-être même le Labyrinthe, le premier, le seul, dont tous les autres ne sont que des reflets déformés.
Autour du Minotaure, il y a une famille folle et démesurée, une famille d'hybris au plein sens du terme, dont tous les membres sont étonnants : Minos fils de Zeus, roi, juge, fondateur ; Pasiphaé fille du Soleil, sauvage, libérée ou enchaînée par sa passion pour le Taureau des Mers ; leurs filles Ariane et Phèdre, marquées par un destin d'amour et de perte.
Autour d'eux, un peu plus loin, satellites de cette étrange système, Dédale l'architecte et son fils Icare brûlé par le soleil.
Et bien sûr Thésée. Le héros, le Grec, la civilisation en marche, aimé d'Ariane, époux de Phèdre, vainqueur du Minotaure.

Autour du Minotaure il y a tant de textes.
Dont le mien, qui s'appelle justement "Le Labyrinthe".

Et j'ai l'honneur et le plaisir de figurer au programme du colloque universitaire “Autour du Minotaure” organisé par le CELIS qui aura lieu les 13-14-15 janvier 2010 à la Maison des Sciences de l'Homme de Clermont-Ferrand.

Le jeudi 14 janvier à 17h, je ferai lecture de ma nouvelle et parlerai des conditions de son écriture.


Maison des Sciences de l’Homme
4 rue Ledru
63057 Clermont-Ferrand cedex
Tél. 33 (0)4 73 34 68 32
Fax 33 (0)4 73 34 68 34

samedi 16 mai 2009

LA FANTASY EN FRANCE

Après moults atermoiements (parce que je n'ai rien d'un écrivain reconnu et ne m'estime donc pas entièrement légitime, et parce qu'il m'est difficile de m'absenter de mon lycée), la chose est sûre.
Je participerai donc aux journées "La fantasy en France" les 10 et 11 juin prochain, sur le campus de Villetaneuse (Paris-Nord).

On y accède par ces moyens.

L'affiche.
Et le programme.

Cela ressemble à un cliché mais c'est vrai : ma plus grande joie est que ces journées me permettront de voir ou revoir certain(e)s qui me sont cher(e)s.

lundi 23 février 2009

PUISSE JULIEN ME PARDONNER

… de passer d'un texte qu'il a aimé à ceci.
Mais.

Pierre Jourde, écrivain et professeur d'université.
A quoi sert (ou devrait servir) l’université ?

Pendant des décennies, l’université a avalé sans broncher les réformes les plus burlesques. Et voici brusquement les universitaires de toutes tendances politiques, les présidents d’université les plus modérés, les chercheurs les plus prudents, gauche et droite mêlées, qui se retrouvent dans la rue, à lever le poing avec des étudiants et de jeunes chercheurs. Pour en arriver à cela, il faut un sentiment profond d’humiliation, de mépris pour les professions intellectuelles, qui dure depuis très longtemps, et qui ne vient pas seulement de nos hommes politiques, mais aussi de la représentation qui est donnée de ces professions par certains médias, à partir d’une méconnaissance profonde de leur réalité quotidienne.

Cela ne tient pas seulement au déferlement des clichés populistes. Ce n’est pas seulement parce que l’on fait passer pour des fainéants des gens qui ne cessent de travailler, pour des salaires minables, dans des lieux souvent sordides. Ce n’est pas seulement parce que l’on prétend évaluer enfin des chercheurs qui le sont en réalité toute leur vie, sur des critères très sélectifs. Ce n’est pas seulement parce que le temps qui pourrait être consacré aux étudiants et aux recherches est en réalité dévoré par une bureaucratie envahissante. C’est aussi et surtout parce qu’il s’agit d’une politique globale de destruction de la culture générale, qui touche l’université, la formation des professeurs, les concours de la fonction publique, l’audiovisuel, etc.

Nous formons les futurs professeurs, et on nous demandera de les recruter, non plus sur ce qu’ils savent en littérature ou en sciences, mais sur des critères techniques étroits. Dans tous les domaines, il s’agit de ne former que des visseurs de boulons soumis, étroitement rivés à leur tâche. Et cela concerne l’éducation dans son ensemble, de la maternelle à l’université. Les universitaires manifestent contre cette vision de la société.

Nous ne voulons pas former seulement des techniciens soumis, aux compétences étroites, mais des hommes et des citoyens. Nous pensons que la recherche est d’autant plus créatrice qu’elle n’est pas soumise à des objectifs purement utilitaires. Que le sens d’une vie ne se résume pas à des savoir-faire techniques. Qu’un professionnel est d’autant plus efficace que sa vision n’est pas étroitement limitée à son domaine de compétence. Que la culture est partie intégrante du fait de devenir homme.