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mercredi 20 juin 2012

Orphée ou Prométhée

Fidèle à ma propre tradition, j'ai traité ce matin le sujet d'invention des S-ES en même temps qu'eux, depuis mon couloir…


« Les fleurs sont elles utiles ? »  avaient écrit des activistes en grandes lettres colorées, et ils avaient entouré leurs panneaux de roses et de lis, de fragiles orchidées dans leurs pots, toutes condamnées par un verdict d'inutilité frappé aux armes de la République et de la Critique Officielle.
Paul E. avait dû traverser leurs rangs pour entrer dans le bâtiment, assailli par leurs huées. « Si la poésie doit avoir pour but la vérité pratique, criaient-ils, c'est dans une usine que vous devriez être, pas à la radio. » Et en un sens ils avaient raison, bien sûr. À présent il ne les entendait presque plus, le studio était bien insonorisé, mais il regardait les fleurs par la fenêtre, et leurs couleurs. Les couleurs sont-elles utiles ? Sont-elles autre chose que des signes de reconnaissance ?
« … savoir si le poète est Prométhée ou Orphée, disait-la journaliste. Sil est Prométhée, le Titan voleur de feu, alors il se met au service du bonheur de lhumanité, dût-il en payer le prix. Sil est Orphée, il ne se soucie pas du sort des hommes et sa seule action dans le monde extérieur se solde par un tragique échec. Lui aussi est condamné, mais aucun Héraclès ne viendra le sauver, pas plus quil na sauvé Eurydice… »
Paul ne l’écoutait pas vraiment, jusqu’à ce quelle le rappelle poliment à l'ordre : « Monsieur E. ?
- Je sais bien que j'ai le mauvais rôle, dit-il. Le rôle terre à terre et mercantile, profane et méprisable, du défenseur de l'utilité. Les fleurs sont-elles utiles, demandent ces gens avec la même vieille métaphore que Baudelaire et Gautier, les mêmes vieilles couleurs. Et nous comprenons bien l'implicite : la beauté ne suffit-elle pas ? Pourquoi lui demander d'être utile ? La rose n'est-elle pas d'autant plus sublime qu'elle est fragile, éphémère, fuyante et vaine comme la beauté des jeunes filles célébrées par Ronsard ? Je vous répondrai que non. Que les fleurs sont fécondes, qu'elles sont des fruits en devenir, du miel en devenir, que la nourriture qu'elles vous offrent n'est pas seulement spirituelle. Et il en va de même pour la poésie. »
Pendant cette longue tirade, Benjamin P. n'avait jamais perdu son sourire goguenard. Il se retourna vers la journaliste comme pour lui demander la parole, puis fit face à Paul.
"Pourquoi alors est-ce les Amours de Ronsard que vous citez plutôt que ses textes engagés, plutôt que le Discours des misères de ce temps ? Ces fruits dont vous parlez sont simplement ceux de la renommée, la postérité dont rêvent tous les poètes et qui couronnent les meilleurs. Couronne-t-elle les plus utiles ? Vous venez de nous prouver que non.
- Est-ce à un exercice comptable que vous m'inviter, vous, le pur esprit ? rétorqua Paul avec humeur. Dois-je, pour vous répondre, compter tous les textes de poésie critique, de poésie engagée, qui sont restées dans les mémoires ? Je le peux, nous le pouvons tous deux, faisons cet exercice puisque vous le voulez. Vous m'accorderez Neruda et Machado pleurant l'Espagne déchirée par la guerre civile. Nous pouvons compter aussi les mots de Hugo dénonçant la traîtrise et la médiocrité de "Napoléon le Petit", dénonçant l'horreur des enfants au travail dévorés par les machines d'usine. Nous pouvons compter les mots plus modernes de Césaire et de Senghor dénonçant l'esclavage et la colonie, les plaies de lAfrique humiliée, les tirailleurs sénégalais trahis. Comptons même, si vous le voulez, le nombre de tracts lâchés sur la France occupée avec le texte de "Liberté"...
- Et je vous répondrai, en effet, avec mille autres textes, je vous répondrai ce que je vous ai répondu déjà autrefois, à la fin de la guerre. Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne poésie. Ces fleurs dont tout à l'heure vous vantiez l'utilité avec un bel enthousiasme de botaniste amateur, le sont-elles toujours si elles sont stériles, si elles ne produisent ni fruit, ni miel, ni doux parfum, si elles ont le goût amer et délétère des Fleurs du Mal ou des Chants de Maldoror ? Et quoi que vous disiez, si nous glorifions avec patriotisme le souvenir de Victor Hugo engagé, défenseur des misérables, pourfendeur des tyrans, ce sont d'autres textes que nous relisons le soir et que nos lycéens savent par cœur. Ce sont Les Contemplations, pas Les Châtiments. C'est "Demain dès l'aube", pas "Melancholia". Est-ce utile, "Demain dès l'aube" ? Quel sens critique décryptez-vous dans cette douleur-là ?
- Et c'est vous qui me reprochiez de défendre une poésie des bons sentiments ? Je répondrai cependant à ce piège auquel vous prétendez prendre nos auditeurs. Oui, "Demain dès l'aube" est utile, en bien des sens. D'abord pour le poète lui même en lui permettant d'accomplir ce travail de deuil...
- Vous annexeriez la poésie personnelle, la poésie lyrique, sous prétexte que comme exutoire elle est utile à son auteur ? À ce compte, le débat peut s'achever ici, car toute poésie, toute littérature, tout art, est utile au moins à son propre auteur...
- De grâce, laissez moi achever. Je ne fais qu'appliquer à la poésie le raisonnement que Diderot appliquait à la sexualité. Voilà un rapprochement qui devrait vous plaire, qui devrait plaire à tous les survivants du surréalisme et aux hippies là dehors. Est-ce utile, la sexualité ? Ou ne l'est elle que dans la perspective de la reproduction ? Diderot est un homme rationnel, un homme des Lumières. Il place certes la sexualité reproductrice au sommet de l'utilité, mais il déclare que toutes les formes de sexualité sont plus utiles que la chasteté, y compris l'homosexualité, utile au moins à deux personnes, y compris la masturbation, utile au moins à une...
- Êtes-vous en train de me dire que "Demain dès l'aube" est un poème masturbatoire ?
- Êtes-vous en train de réfléchir ou de susciter avec démagogie l'indignation des pères français ? "Demain dès l'aube" est plus qu'un exutoire, évidemment. C'est un poème de deuil universel. Mais c'est aussi un poème d'éveil de l'esprit, par sa construction, par la brutalité de sa chute. Et c'est là sans doute la grande utilité de la poésie : elle suscite non pas seulement la révolte des classes mais celle des oreilles, elle est la grande provocatrice d'idées nouvelles, elle sonne le réveil permanent des cerveaux humains, c'est la poésie que Rimbaud appelle de ses vœux dans la lettre du Voyant En ce sens, le poète est toujours prométhéen.
- Vous avez le culot de citer Rimbaud à l'appui de vos thèses ? Vous allez me parler, à présent, du "Dormeur du val" et me vanter encore la construction et la chute si brutale de ce sonnet ?
- "Le Dormeur du val", pourquoi pas, ou "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation réjouissante et permanente. Non pas seulement dans sa chute, puisque vous me soupçonnez de cette obsession, mais dès son premier vers, "Je ne sais rien de gai comme un enterrement" et son délicieux paradoxe en deux hémistiches, ou plus loin la métaphore de la terre comme "édredon du défunt"...
- Cette fois c'est vous qui empêchez de poursuivre. Vous citez ces textes, disais-je, et prétendez sérieusement qu'ils soutiennent la comparaison avec les grandes visions poétiques des Illuminations ou d'Une Saison en enfer ? Vous voulez nous faire admirer "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation potache plutôt que le spleen, lorsque "C'est bien la pire peine / de ne savoir pourquoi / sans amour et sans haine / mon cœur à tant de peine". De ne savoir pourquoi, E., il ne le sait pas, nous ne le savons pas, et c'est cela qui est beau, qui est sublime, qui est important. C'est cela qui est poésie, vraie, grande poésie. Vous n'avez toujours pas répondu à cela, vous n'avez toujours pas expliqué comment il se fait que les poèmes vraiment beaux, vraiment novateurs, ne soient pas, ne soient jamais les poèmes "utiles" !
- Je n'ai pas répondu parce que cette affirmation est fausse. Fausse, mon vieil ami, vous le savez bien, c'est indigne de vous. Autrefois vous avez cité Aragon en exemple, et dit que cet "Honneur des poètes" Résistants était un déshonneur en vérité, tant ils avaient trahi la poésie par leurs vers engagés de mirliton.
- Des vers, des vers à l'ancienne, E., de vieilles rimes médiévales, des hommages à Bertrand de Born, quelle régression, pour eux qui avaient connu les expériences surréalistes !
- Vous ne pouvez disqualifier une poésie pour ses chois formels, refuser d'envisager la beauté d'un texte au seul motif qu'il est écrit en vers réguliers. Cela n'est pas moins sclérosant que l'attitude des vieilles badernes du XIXe siècle que la prose horrifiait et que moquait votre Rimbaud. Vous ne pouvez dire qu'un poème comme "C" d'Aragon n'est pas innovant et passionnant, fût-il en vers, fût-il parsemé de références médiévales, fût-il engagé au service de "[sa] France, ô [sa] délaissée". Il l'est tout autant au service de la poésie et du langage lui-même, dont il place une lettre en titre, une simple lettre. Vous ne pouvez dire que les vers d'Aragon résistant ne touchent pas, ne disent rien de plus universel que la circonstance de l'Occupation. "On aura beau rendre la nuit plus noire, écrit-il, Un prisonnier peut faire une chanson. Limpidité, simplicité absolue de ces vers. Ne disent-ils que l'engagement ? Ne disent-ils pas que l'utilité de la poésie est absolue, universelle, qu'elle est celle qui libère et qui éclaire ?
- Vous endossiez tout à l'heure le rationalisme pratique des Lumières, et maintenant le mysticisme du poète-guide de Hugo ? Vous dites que la poésie est lumière, soit. Vous n'êtes pas le premier. Mais il y a maintes sortes de lumières. Il y a celle des projecteurs que l'on braque parfois sur les humbles, pour révéler leurs souffrances. Cette lumière là est utile. Je ne la crois pas poétique. Il y a celle que nous allumons le soir, qui nous permet de lire de gros livres en petits caractères jusqu'à minuit, d'autant plus utile qu'elle est plus vive, plus blanche, plus neutre - moins poétique. Il y a celle du soleil, qui fait pousser vos fleurs et vos fruits - mais les poètes savent bien que leur lumière à eux est celle de la lune de Musset. Une lumière trop incertaine et trop fragile pour éclairer une maison ou réchauffer une planète. C'est la lumière de Philippe Jaccottet, par exemple, celle qu'il "s'efforce à grand peine de rassembler" malgré le vent, malgré le temps. Et elle n'est pas utile. Elle n'a pas besoin de l'être.
- Si, pourtant. Ce veilleur, humble et appauvri, celui de Jaccottet, ce ver de terre, celui du "Lombric" de Roubaud, il est utile. Sans lui, "la terre étoufferait sous les paroles mortes". Vos Parnassiens, vos grands aristocrates de la poésie proclament qu'elle est inutile, qu'elle est un luxe, qu'elle se suffit à elle-même : l'art pour l'art... Ils se drapent dans cet inutilité comme dans un suprême orgueil qui les sépare du monde vulgaire. Ils se leurrent. Ils doivent le savoir comme vous le savez. Leur poésie aussi contribue à l'œuvre des veilleurs et des lombrics, à cette remise en question permanente du langage, et donc de la pensée, et donc du monde. Cocteau le disait bien dans Le Rappel à l'ordre - Cocteau pourtant, ce dandy - la poésie n'est pas cette "dame voilée qui ne dit que des mensonges", elle est là pour dépoussiérer le monde et les mots, pour rendre leur force et leur vie aux métaphores éculées, pour nous ouvrir les yeux enfin sur ce monde que sans elle nous cesserions de regarder. »

Le silence retombe sur le studio, un rare et étrange silence radiophonique. Benjamin P. Ne répond pas. Ni la journaliste. Pourtant personne ne souhaitait ma victoire, pense Paul, personne.
« Mais le silence ? demande soudain la journaliste.
- Le silence ? » Les deux hommes la regardent, sans comprendre.
« Si la sexualité, toute sexualité, est plus utile que la chasteté, et que la poésie, toute poésie, est plus utile que le silence... »
Ils ne comprennent pas où elle veut en venir.
« Alors Rimbaud ? Que fait-on de son silence, à la fin ? Et le blanc, tout ce blanc sur les pages de poésie, dont on ne cesse de nous rappeler l'importance ? Si le silence est poésie, doit-il être utile aussi, ou faut-il tout recommencer ? »

« Il faut. Toujours. Cent fois sur le métier...
Le silence poétique nest pas muet, il nest pas absence de chant. Rimbaud parle toujours : ne lavons-nous pas cité dix fois aujourdhui ? La tête tranchée dOrphée parle toujours. Son échec n’est pas un échec, nous nous leurrons depuis le début. Orphée est utile comme la poésie et comme les contes, qui nous rappellent non seulement que les dragons existent, mais qu'ils peuvent être vaincus. » 

mercredi 22 février 2012

Plus Beau Poème d'Amour ?

Je me demandais il y a peu, à cause de la célébration poétique de la Saint-Valentin par le Guardian, ce que je pourrais bien répondre si on me demandait quel est, pour moi, le plus beau poème d'amour en langue française.

Très étrangement, je n'ai pas pensé à Ronsard, ni à Louise Labé, ni aux Romantiques, ni aux poètes du XXème siècle que j'aime tant (Jaccottet le premier).

J'ai pensé à Verlaine, dont la poésie ne me touche pas toujours, et à ce texte de Parallèlement que je n'ai jamais oublié, "Laeti et errabundi", et dont je ne cite ici que la fin.
Fin bouleversante, que je n'en finis pas d'aimer, écrite alors que la rumeur (alors fausse) de la mort de Rimbaud, venait de l'atteindre, des années après leur rupture.

On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !

Je n'y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ce qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux,

Tout ce passé brûlant encore
Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !

Mort tout ce triomphe inouï
Retentissant sans frein ni fin
Sur l'air jamais évanoui
Que bat mon coeur qui fut divin !

Quoi, le miraculeux poème
Et la toute-philosophie,
Et ma patrie et ma bohème
Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie !
 Et pour vous ? Quel est le plus beau poème d'amour en langue française ?

mercredi 18 mars 2009

10 LIVRES… (5)

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

Peut-on, à dix-sept ans, ne pas aimer Rimbaud ?
Peut-on ne pas l'aimer, vraiment ?

Oh, quelles qu'en soient les raisons, bonnes ou mauvaises, l'aimer pour sa précocité ou pour son abandon, l'aimer pour son enfance parmi les bourgeois de Charleville, pour ses années au désert, l'aimer pour ce front d'enfant buté ou pour sa beauté du diable, l'aimer pour ses visions ou pour le bleu de son regard, l'aimer pour sa cruauté, ses folies, sa lucidité, ses espoirs toujours renouvelés, l'aimer pour l'ampleur de son être, la dérisoire ironie de sa vie, l'aimer quand il est impitoyable ou quand il est enthousiaste, quand il s'envole ou quand il est rendu au sol.

A dix-sept ans, ne nous sommes-nous pas tous rêvés mages ou anges, pour mieux retomber ensuite sur la terre avec nos mains de paysans et nos rêves de poètes ?

A dix-sept, peut-on ne pas rêver d'amours interdites, de révolutions, de grands déplacements de races et de continents, de réussir enfin l'alchimie que tous nos prédécesseurs ont cherchée en vain, de créer une langue nouvelle, de donner à voir tous les enchantements ?
Ne voit-on pas, à dix-sept ans, tout ce que l'Homme a cru voir et qui n'en finit pas de lui échapper ?

Et à dix-huit ans, ou à vingt, ou à trente, rendus au sol, ne choisissons-nous pas l'exil et l'auto-dérision plutôt que l'amertume ?

Et si l'on est poète, ne serait-ce qu'un peu, dans une toute petite part de nous, là où ça compte,
ne reste-t-il pas toujours à nos côtés, avec ses contradictions, avec ses énigmes, avec son fichu regard bleu de sale gosse qui nous a précédés depuis si longtemps?
Avec ses mots.

A dix-huit ans — on est beaucoup plus sérieux qu'à dix-sept — j'écrivais son agonie.

« Il fait chaud. J’avais oublié qu’il faisait chaud aussi de l’autre côté de la mer. J’avais même oublié que je pouvais avoir “trop chaud”, moi qui grelotte depuis des années. J’oublie tout. Tant mieux.
C’est curieux : je sens encore ma jambe. Il faut baisser les yeux pour vérifier qu’elle a disparu. Bientôt je marcherai avec une prothèse. Je pourrai sans doute monter à cheval aussi.
J’ai même oublié le désert. Non. Mais je ne trouve pas les mots qui rappelleraient son souvenir. Ils croient tous que je ne sais plus penser, représenter, concevoir. Mais c’est le passage aux mots que j’ai perdu, la transcription. A force de parler toutes ces langues, je ne sais plus la mienne. Mais non : quelle connerie ! Comme si ma langue existait ! La seule langue mienne est cette chose rouge et pâteuse dans ma bouche. Aurais-je les mots qu’il me manquerait encore à qui les dire. Personne n’en a besoin, de ces mots. Personne ne comprendrait, de toute façon. Ou peut-être Djami. Où est Djami ?
Isabelle m’écoute mais elle croit que je délire. Elle a peut-être pitié de moi. Ha ! Mais Djami se foutrait de ces phrases et il aurait raison.
J’entends ces sales chiens aboyer.
Du cyanure. Qu’on me donne du cyanure.
J’ai entendu les médecins annoncer ma mort. Les crétins ! Personne ne leur a donc dit que j’étais increvable ? Dans dix jours je serai reparti.
Il paraît que quelques abrutis viendront me relancer jusqu’ici. Ils n’ont pas compris encore que dans le silence bruissant du désert il y avait tous les mots possibles et les seuls à n’être pas faux.
Je ne supporte plus ces chiens.
Isabelle va venir bientôt, et me dire des choses paisibles et tristes et bêtes et belles. Je l’écouterai. Je serai sage et serein, et beau, et stupide. Je répondrai des phrases décousues volées au Coran et à la Bible, et à d’autres choses encore dont je ne me souviens plus. »

Les derniers rayons du soleil viennent frapper le lit de l’homme à la jambe coupée, au visage sillonné de stigmates de fer, de sueur et de sang. Regard bleu étincelant. Que peut-il regarder encore, cet agonisant ?

« Je vais mourir peut-être demain.
Je monterai peut-être comme un cierge vers le paradis du Prophète, ou bien je descendrai à la mer par le fleuve. La mer, enfin ! Ce sera forcément très lent et très silencieux.
Ou bien je ne mourrai pas, car je suis increvable, ils le disaient tous, et alors je saurai que j’avais raison et tout recommencera. Ha ! Quelles conneries je peux dire ! J’ai raison de me taire surtout. Ils diraient que je suis idiot, et ils n’auraient pas tort, même s’ils sont plus stupides encore.
Je retournerai là-bas, près de Djami. Là-bas je me ferai sultan. Je sais maintenant comment je peux m’enrichir. Je ne me ferai plus avoir. Ou bien j’irai rejoindre ma mère à la ferme et je les aiderai. Mais à Charleville ils me retrouveraient, certainement. »

Chatoiement soudain d’une lueur incandescente sur le drap blanc. Des pas dans le couloir, qui ne s’arrêtent pas. Isabelle est-elle en retard ? Il ne sait pas. Il ne sait jamais l’heure qu’il est.

« Je vais mourir bientôt.
Pourtant j’ai vu… des déserts bas tachés d’horreurs iniques… j’ai vu… des hommes pleuvant comme une plaie purulente sur le sol avide,… et j’ai survécu. J’ai marché sous le soleil plus loin, bien plus loin qu’eux. C’est que… je venais de l’enfer le plus glacé du Coran, et la chaleur me nourrissait encore trop peu. Ou bien… je m’étais tant brûlé déjà dans le plus chaud des enfers chrétiens que j’étais noirci jusqu’au fond… Immunisé au poison par l’habitude du poison… Trop de cyanure … J’ai vu … Donc je ne peux pas mourir, je dois mourir.
J’ai froid. »

“On” vient chercher le corps. “On” ne sait pas qui est cet homme. L’homme le plus merveilleux de tous les temps, songe sa sœur en pleurant. Isabelle n’a pu se résoudre à fermer ces yeux-là, regardant, là-bas, cette chose-là. Elle sait très bien qu’ ”on” le fera, dès qu’elle ne sera plus auprès de lui. Isabelle serre la petite croix, au bout de sa chaîne de baptême. Les sœurs passent, muettes et efficaces. Une novice, immobile, quelques pas derrière Isabelle, fixe ce visage émacié.
“Que peut-il bien voir ?”, lâche-t-elle brusquement.
La jeune femme sursaute. Une vieille religieuse foudroie la sœur qui vient de parler. Elles savent toutes ce qu’il voit, maintenant, lui signifie-t-elle.



Et tous ceux qui cherchent à le rattraper, depuis cette heure-là, depuis avant peut-être.
Rimbaud nous est irréductible.
Pourtant nous le portons en nous.