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mercredi 20 juin 2012

Orphée ou Prométhée

Fidèle à ma propre tradition, j'ai traité ce matin le sujet d'invention des S-ES en même temps qu'eux, depuis mon couloir…


« Les fleurs sont elles utiles ? »  avaient écrit des activistes en grandes lettres colorées, et ils avaient entouré leurs panneaux de roses et de lis, de fragiles orchidées dans leurs pots, toutes condamnées par un verdict d'inutilité frappé aux armes de la République et de la Critique Officielle.
Paul E. avait dû traverser leurs rangs pour entrer dans le bâtiment, assailli par leurs huées. « Si la poésie doit avoir pour but la vérité pratique, criaient-ils, c'est dans une usine que vous devriez être, pas à la radio. » Et en un sens ils avaient raison, bien sûr. À présent il ne les entendait presque plus, le studio était bien insonorisé, mais il regardait les fleurs par la fenêtre, et leurs couleurs. Les couleurs sont-elles utiles ? Sont-elles autre chose que des signes de reconnaissance ?
« … savoir si le poète est Prométhée ou Orphée, disait-la journaliste. S’il est Prométhée, le Titan voleur de feu, alors il se met au service du bonheur de l’humanité, dût-il en payer le prix. S’il est Orphée, il ne se soucie pas du sort des hommes et sa seule action dans le monde extérieur se solde par un tragique échec. Lui aussi est condamné, mais aucun Héraclès ne viendra le sauver, pas plus qu’il n’a sauvé Eurydice… »
Paul ne l’écoutait pas vraiment, jusqu’à ce qu’elle le rappelle poliment à l'ordre : « Monsieur E. ?
- Je sais bien que j'ai le mauvais rôle, dit-il. Le rôle terre à terre et mercantile, profane et méprisable, du défenseur de l'utilité. Les fleurs sont-elles utiles, demandent ces gens avec la même vieille métaphore que Baudelaire et Gautier, les mêmes vieilles couleurs. Et nous comprenons bien l'implicite : la beauté ne suffit-elle pas ? Pourquoi lui demander d'être utile ? La rose n'est-elle pas d'autant plus sublime qu'elle est fragile, éphémère, fuyante et vaine comme la beauté des jeunes filles célébrées par Ronsard ? Je vous répondrai que non. Que les fleurs sont fécondes, qu'elles sont des fruits en devenir, du miel en devenir, que la nourriture qu'elles vous offrent n'est pas seulement spirituelle. Et il en va de même pour la poésie. »
Pendant cette longue tirade, Benjamin P. n'avait jamais perdu son sourire goguenard. Il se retourna vers la journaliste comme pour lui demander la parole, puis fit face à Paul.
"Pourquoi alors est-ce les Amours de Ronsard que vous citez plutôt que ses textes engagés, plutôt que le Discours des misères de ce temps ? Ces fruits dont vous parlez sont simplement ceux de la renommée, la postérité dont rêvent tous les poètes et qui couronnent les meilleurs. Couronne-t-elle les plus utiles ? Vous venez de nous prouver que non.
- Est-ce à un exercice comptable que vous m'inviter, vous, le pur esprit ? rétorqua Paul avec humeur. Dois-je, pour vous répondre, compter tous les textes de poésie critique, de poésie engagée, qui sont restées dans les mémoires ? Je le peux, nous le pouvons tous deux, faisons cet exercice puisque vous le voulez. Vous m'accorderez Neruda et Machado pleurant l'Espagne déchirée par la guerre civile. Nous pouvons compter aussi les mots de Hugo dénonçant la traîtrise et la médiocrité de "Napoléon le Petit", dénonçant l'horreur des enfants au travail dévorés par les machines d'usine. Nous pouvons compter les mots plus modernes de Césaire et de Senghor dénonçant l'esclavage et la colonie, les plaies de l’Afrique humiliée, les tirailleurs sénégalais trahis. Comptons même, si vous le voulez, le nombre de tracts lâchés sur la France occupée avec le texte de "Liberté"...
- Et je vous répondrai, en effet, avec mille autres textes, je vous répondrai ce que je vous ai répondu déjà autrefois, à la fin de la guerre. Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne poésie. Ces fleurs dont tout à l'heure vous vantiez l'utilité avec un bel enthousiasme de botaniste amateur, le sont-elles toujours si elles sont stériles, si elles ne produisent ni fruit, ni miel, ni doux parfum, si elles ont le goût amer et délétère des Fleurs du Mal ou des Chants de Maldoror ? Et quoi que vous disiez, si nous glorifions avec patriotisme le souvenir de Victor Hugo engagé, défenseur des misérables, pourfendeur des tyrans, ce sont d'autres textes que nous relisons le soir et que nos lycéens savent par cœur. Ce sont Les Contemplations, pas Les Châtiments. C'est "Demain dès l'aube", pas "Melancholia". Est-ce utile, "Demain dès l'aube" ? Quel sens critique décryptez-vous dans cette douleur-là ?
- Et c'est vous qui me reprochiez de défendre une poésie des bons sentiments ? Je répondrai cependant à ce piège auquel vous prétendez prendre nos auditeurs. Oui, "Demain dès l'aube" est utile, en bien des sens. D'abord pour le poète lui même en lui permettant d'accomplir ce travail de deuil...
- Vous annexeriez la poésie personnelle, la poésie lyrique, sous prétexte que comme exutoire elle est utile à son auteur ? À ce compte, le débat peut s'achever ici, car toute poésie, toute littérature, tout art, est utile au moins à son propre auteur...
- De grâce, laissez moi achever. Je ne fais qu'appliquer à la poésie le raisonnement que Diderot appliquait à la sexualité. Voilà un rapprochement qui devrait vous plaire, qui devrait plaire à tous les survivants du surréalisme et aux hippies là dehors. Est-ce utile, la sexualité ? Ou ne l'est elle que dans la perspective de la reproduction ? Diderot est un homme rationnel, un homme des Lumières. Il place certes la sexualité reproductrice au sommet de l'utilité, mais il déclare que toutes les formes de sexualité sont plus utiles que la chasteté, y compris l'homosexualité, utile au moins à deux personnes, y compris la masturbation, utile au moins à une...
- Êtes-vous en train de me dire que "Demain dès l'aube" est un poème masturbatoire ?
- Êtes-vous en train de réfléchir ou de susciter avec démagogie l'indignation des pères français ? "Demain dès l'aube" est plus qu'un exutoire, évidemment. C'est un poème de deuil universel. Mais c'est aussi un poème d'éveil de l'esprit, par sa construction, par la brutalité de sa chute. Et c'est là sans doute la grande utilité de la poésie : elle suscite non pas seulement la révolte des classes mais celle des oreilles, elle est la grande provocatrice d'idées nouvelles, elle sonne le réveil permanent des cerveaux humains, c'est la poésie que Rimbaud appelle de ses vœux dans la lettre du Voyant… En ce sens, le poète est toujours prométhéen.
- Vous avez le culot de citer Rimbaud à l'appui de vos thèses ? Vous allez me parler, à présent, du "Dormeur du val" et me vanter encore la construction et la chute si brutale de ce sonnet ?
- "Le Dormeur du val", pourquoi pas, ou "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation réjouissante et permanente. Non pas seulement dans sa chute, puisque vous me soupçonnez de cette obsession, mais dès son premier vers, "Je ne sais rien de gai comme un enterrement" et son délicieux paradoxe en deux hémistiches, ou plus loin la métaphore de la terre comme "édredon du défunt"...
- Cette fois c'est vous qui empêchez de poursuivre. Vous citez ces textes, disais-je, et prétendez sérieusement qu'ils soutiennent la comparaison avec les grandes visions poétiques des Illuminations ou d'Une Saison en enfer ? Vous voulez nous faire admirer "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation potache plutôt que le spleen, lorsque "C'est bien la pire peine / de ne savoir pourquoi / sans amour et sans haine / mon cœur à tant de peine". De ne savoir pourquoi, E., il ne le sait pas, nous ne le savons pas, et c'est cela qui est beau, qui est sublime, qui est important. C'est cela qui est poésie, vraie, grande poésie. Vous n'avez toujours pas répondu à cela, vous n'avez toujours pas expliqué comment il se fait que les poèmes vraiment beaux, vraiment novateurs, ne soient pas, ne soient jamais les poèmes "utiles" !
- Je n'ai pas répondu parce que cette affirmation est fausse. Fausse, mon vieil ami, vous le savez bien, c'est indigne de vous. Autrefois vous avez cité Aragon en exemple, et dit que cet "Honneur des poètes" Résistants était un déshonneur en vérité, tant ils avaient trahi la poésie par leurs vers engagés de mirliton.
- Des vers, des vers à l'ancienne, E., de vieilles rimes médiévales, des hommages à Bertrand de Born, quelle régression, pour eux qui avaient connu les expériences surréalistes !
- Vous ne pouvez disqualifier une poésie pour ses chois formels, refuser d'envisager la beauté d'un texte au seul motif qu'il est écrit en vers réguliers. Cela n'est pas moins sclérosant que l'attitude des vieilles badernes du XIXe siècle que la prose horrifiait et que moquait votre Rimbaud. Vous ne pouvez dire qu'un poème comme "C" d'Aragon n'est pas innovant et passionnant, fût-il en vers, fût-il parsemé de références médiévales, fût-il engagé au service de "[sa] France, ô [sa] délaissée". Il l'est tout autant au service de la poésie et du langage lui-même, dont il place une lettre en titre, une simple lettre. Vous ne pouvez dire que les vers d'Aragon résistant ne touchent pas, ne disent rien de plus universel que la circonstance de l'Occupation. "On aura beau rendre la nuit plus noire, écrit-il, Un prisonnier peut faire une chanson. Limpidité, simplicité absolue de ces vers. Ne disent-ils que l'engagement ? Ne disent-ils pas que l'utilité de la poésie est absolue, universelle, qu'elle est celle qui libère et qui éclaire ?
- Vous endossiez tout à l'heure le rationalisme pratique des Lumières, et maintenant le mysticisme du poète-guide de Hugo ? Vous dites que la poésie est lumière, soit. Vous n'êtes pas le premier. Mais il y a maintes sortes de lumières. Il y a celle des projecteurs que l'on braque parfois sur les humbles, pour révéler leurs souffrances. Cette lumière là est utile. Je ne la crois pas poétique. Il y a celle que nous allumons le soir, qui nous permet de lire de gros livres en petits caractères jusqu'à minuit, d'autant plus utile qu'elle est plus vive, plus blanche, plus neutre - moins poétique. Il y a celle du soleil, qui fait pousser vos fleurs et vos fruits - mais les poètes savent bien que leur lumière à eux est celle de la lune de Musset. Une lumière trop incertaine et trop fragile pour éclairer une maison ou réchauffer une planète. C'est la lumière de Philippe Jaccottet, par exemple, celle qu'il "s'efforce à grand peine de rassembler" malgré le vent, malgré le temps. Et elle n'est pas utile. Elle n'a pas besoin de l'être.
- Si, pourtant. Ce veilleur, humble et appauvri, celui de Jaccottet, ce ver de terre, celui du "Lombric" de Roubaud, il est utile. Sans lui, "la terre étoufferait sous les paroles mortes". Vos Parnassiens, vos grands aristocrates de la poésie proclament qu'elle est inutile, qu'elle est un luxe, qu'elle se suffit à elle-même : l'art pour l'art... Ils se drapent dans cet inutilité comme dans un suprême orgueil qui les sépare du monde vulgaire. Ils se leurrent. Ils doivent le savoir comme vous le savez. Leur poésie aussi contribue à l'œuvre des veilleurs et des lombrics, à cette remise en question permanente du langage, et donc de la pensée, et donc du monde. Cocteau le disait bien dans Le Rappel à l'ordre - Cocteau pourtant, ce dandy - la poésie n'est pas cette "dame voilée qui ne dit que des mensonges", elle est là pour dépoussiérer le monde et les mots, pour rendre leur force et leur vie aux métaphores éculées, pour nous ouvrir les yeux enfin sur ce monde que sans elle nous cesserions de regarder. »

Le silence retombe sur le studio, un rare et étrange silence radiophonique. Benjamin P. Ne répond pas. Ni la journaliste. Pourtant personne ne souhaitait ma victoire, pense Paul, personne.
« Mais le silence ? demande soudain la journaliste.
- Le silence ? » Les deux hommes la regardent, sans comprendre.
« Si la sexualité, toute sexualité, est plus utile que la chasteté, et que la poésie, toute poésie, est plus utile que le silence... »
Ils ne comprennent pas où elle veut en venir.
« Alors Rimbaud ? Que fait-on de son silence, à la fin ? Et le blanc, tout ce blanc sur les pages de poésie, dont on ne cesse de nous rappeler l'importance ? Si le silence est poésie, doit-il être utile aussi, ou faut-il tout recommencer ? »

« Il faut. Toujours. Cent fois sur le métier...
Le silence poétique n’est pas muet, il n’est pas absence de chant. Rimbaud parle toujours : ne l’avons-nous pas cité dix fois aujourd’hui ? La tête tranchée d’Orphée parle toujours. Son échec n’est pas un échec, nous nous leurrons depuis le début. Orphée est utile comme la poésie et comme les contes, qui nous rappellent non seulement que les dragons existent, mais qu'ils peuvent être vaincus. » 

vendredi 21 octobre 2011

Inventio

Je viens de retrouver ce "sujet d'invention", nomenclature du baccalauréat, que j'avais rédigé en surveillant le bac 2009, série L.
Et que je vous livre, car je relis sans déplaisir cet exercice, scolaire certes, comme il se doit, mais romantique à l'excès et plein de ce panache que je ne rougis pas d'aimer. Car Kean, ici, c'est un peu Cyrano.

Le texte de départ :

TEXTE D - Jean-Paul Sartre, Kean.

[ Dans sa première version, cette œuvre était sous-titrée « Désordre et génie ».
A Londres, Kean, acteur célèbre, joue Othello, de Shakespeare. Othello, jaloux, tue se femme; Desdémone, en l'étouffant avec un oreiller. Or, dans la salle, se trouve Eléna, la femme du comte, ambassadeur du Danemark, et Kean en est amoureux, Mais il la croit convoitée par le prince de Galles, assis à côté d'elle. Soudain Kean, depuis la scène, s'adresse à eux.]


KEAN. [ ... ] (Tourné vers Eléna).
Vous, Madame, pourquoi ne joueriez-vous pas Desdémone ? Je vous étranglerais si gentiment ? (Élevant l'oreiller au-dessus de sa tête.) Mesdames, Messieurs, l'arme du crime. Regardez ce que j'en fais. (Il le jette devant l'avant-scène, juste aux pieds d'Eléna.) A la plus belle. Cet oreiller, c'est mon cœur ; mon cœur de lâche tout blanc : pour qu'elle pose dessus ses petits pieds. (A Anna.) Va chercher Cassio, ton amant : il pourra désormais te cajoler sous mes yeux (1). (Se frappant la poitrine.) Cet homme n'est pas dangereux. C'est à tort qu'on prenait Othello pour un grand cocu royal. Je suis un co ... co... un... co ... co ... mique. (Rires. Au prince de Galles.) Eh bien, Monseigneur, je vous l'avais prédit : pour une fois qu'il me prend une vraie colère, c'est l'emboîtage (2).
(Les sifflets redoublent : « A bas Kean ! A bas l'acteur ! » Il fait un pas vers le public et le regarde. Les sifflets cessent.)
Tous, alors ? Tous contre moi ? Quel honneur ! Mais pourquoi ? Mesdames, Messieurs, si vous me permettez une question. Qu'est-ce que je vous ai fait ? Je vous connais tous mais c'est la première fois que je vous vois ces gueules d'assassins. Est-ce que ce sont vos vrais visages ? Vous veniez ici chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scène en criant bravo. J'avais fini par croire que vous m'aimiez... Mais dites donc, mais dites donc : qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? Impossible : c'est un fou sanguinaire. Il faut donc que ce soit Kean. « Notre grand Kean, notre cher Kean, notre Kean national ». Eh bien le voilà, votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent.) Oui, voilà l'homme. Regardez-le. Vous n'applaudissez pas ? (Sifflets.) C'est curieux, tout de même : vous n'aimez que ce qui est faux.
LORD MEWILL, de sa loge.
— Cabotin !
KEAN.
— Qui parle ? Eh ! Mais c'est Mewill (3) (Il s'approche de la loge.) J'ai flanché tout à l'heure parce que les princes m'intimident, mais je te préviens que les punaises ne m'intimident pas. Si tu ne fermes pas ta grande gueule, je te prends entre deux ongles et je te fais craquer. Comme ça. (Il fait le geste. Le public se tait.) Messieurs dames, bonsoir. Roméo, Lear et Macbeth (4) se rappellent à votre bon souvenir : moi je vais les rejoindre et je leur dirai bien des choses de votre part. Je retourne dans l'imaginaire où m'attendent mes superbes colères. Cette nuit, Mesdames, Messieurs, je serai Othello, chez moi, à bureaux fermés (5), et je tuerai pour de bon. Evidemment, si vous m'aviez aimé... Mais il ne faut pas trop demander, n'est-ce pas ? A propos, j'ai eu tort, tout à l'heure, de vous parler de Kean. Kean est mort en bas âge. (Rires.) Taisez-vous donc, assassins, c'est vous qui l'avez tué ! C'est vous qui avez pris un enfant pour en faire un monstre (6) ! (Silence effrayé du public.) Voilà ! C'est parfait : du calme, un silence de mort. Pourquoi siffleriez-vous ? il n'y a personne en scène. Personne. Ou peut-être un acteur en train de jouer Kean dans le rôle d'Othello. Tenez, je vais vous faire un aveu : je n'existe pas vraiment, je fais semblant. Pour vous plaire, Messieurs, Mesdames, pour vous plaire. Et je... (Il hésite et puis, avec un geste « A quoi bon ! ».) ... c'est tout.
Il s'en va, à pas lents, dans le silence ; sur scène tous les personnages sont figés de stupeur. Salomon (7) sort de son trou, fait un geste désolé au public et crie en coulisse :
SALOMON.
— Rideau ! voyons ! Rideau !
UN MACHINISTE.
— J'étais allé chercher le médecin de service.
SALOMON.
— Baisse le rideau, je te dis... (Il s'avance vers le public.) Mesdames et Messieurs... la représentation ne peut continuer. Le soleil de l'Angleterre s'est éclipsé : le célèbre, l'illustre, le sublime Kean vient d'être atteint d'un accès de folie.
Bruit dans le public. Le comte réveillé en sursaut se frotte les yeux.
LE COMTE.
— C'est fini ? Eh bien, Monseigneur, comment trouvez-vous Kean ?
LE PRINCE, du ton que l'on prend pour féliciter un acteur de son jeu.
— Il a été tout simplement admirable.

1. Anna joue Desdémone. Cassio est, dans la pièce de Shakespeare, celui qu'Othello pense être son amant ; de même, Kean suspecte le prince et Eléna.
2. emboîtage : action de siffler un acteur, une pièce.
3. Mewill: un aristocrate, convoitant Anna, la partenaire de Kean, humilié par ce dernier, mais qui, au nom de son rang, avait refusé de se battre avec un acteur.
4. Ce sont des personnages du théâtre de Shakespeare au destin fatal : Roméo, grand amoureux ; le roi Lear d'une part, et Macbeth, souverain usurpateur, d'autre part, sont tous deux en proie à la violence de leurs tourments.
5. à bureaux fermés: donc, sans public.
6. Enfant, Kean était un saltimbanque des rues.
7. Salomon est à la fois le valet, le confident, et le souffleur de Kean.

Le sujet :
Salomon rejoint son maître chez lui. Il tente de le persuader de ne pas renoncer à être acteur de théâtre. Vous rédigerez leur conversation sous forme de dialogue théâtral, incluant des didascalies. La jalousie de Kean ne sera pas le thème essentiel de leur échange.

Mon "devoir" :

KEAN, SALOMON.
En coulisses. Des toiles peintes de décors sont appuyées contre les murs, des accessoires encombrent la scène. Kean se tient face à un miroir, toujours en costume, à demi démaquillé. Salomon le contemple un moment en silence.
SALOMON : Et bien, es-tu content ? As-tu fait ton effet ? Depuis combien de temps préparais-tu cette sortie ?
KEAN, doucement : Ne triche pas. Pas toi. (Il se retourne, s’approche de Salomon, le saisit aux épaules.) Ne leur emprunte pas leurs mots. Ne prétends pas comme eux que Kean n’est qu’un cabotin, qu’il calcule ses effets et soigne ses sorties, ne va pas croire… (Il le lâche.) Rien n’était préparé. Pas cette fois.
Salomon se tait, le regarde.
KEAN : Tu ne me crois pas. Même toi. Et bien soit, puisque ce mot vous plaît (il s’enveloppe de sa cape d’un mouvement très théâtral) je m’en drape. C’était une sortie. La plus belle. La dernière.
Salomon contemple le reflet de Kean dans le miroir.
KEAN, tristement : Même cela tu ne le crois pas.
SALOMON, montrant le miroir : Regarde toi. Un comédien. C’est ce que tu es. De cela on ne sort pas.
KEAN, violemment, arpentant la scène : On n’en sort pas, on n’en sort pas, voilà au moins une vérité ! On n’en a jamais fini avec ce métier, on s’y précipite tout entier, chaque soir ; jamais on ne gagne, jamais on ne se repose, jamais on n’est sûr. Nous sommes des joueurs qui misent leur vie entière chaque soir et la remettent en jeu le lendemain, encore, encore… Et jamais l’on n’en sort. Chaque soir je passe cette porte (il traverse un élément de décor) vers l’arène.
SALOMON : Tu l’aimes pourtant, cette arène. Tu n’y meurs pas, tu y brilles.
KEAN : Tu as raison : pire qu’une arène. Jamais on n’a exigé des chrétiens de Rome qu’ils parlent beau, que leur voix porte, qu’ils plaisent aux lions. Moi je dois me vendre chaque soir, me vendre tout entier, mon corps, mes mots, mon âme… et je dois leur plaire ! Et je dois les séduire ! Prostitué ! (Il dégrafe violemment son pourpoint.) Pire qu’un prostitué : on ne reproche pas au giton son trop de séduction, et tu entends ce qu’ils disent de moi : Cabotin !
Salomon pendant cette tirade regarde tantôt Kean, tantôt son reflet.
KEAN : Oui, oui, je sais ce que tu penses encore, c’est inscrit là dans tes yeux, dans ce miroir ! (Il se retourne et le brandit) Pauvre Kean, comme il cabotine en se plaignant de devoir cabotiner. (Il repose le miroir, toujours face au public.) Et tu ne me crois pas. On ne me croit pas. Les comédiens ne jouent finalement qu’un seul et même rôle : celui de Cassandre. (Une pause.) Tu regardes le miroir. Tout le monde le regarde. Sais-tu pourquoi ? Ils ne m’ont pas écouté le dire tout à l’heure : ils n’aiment que ce qui est faux. Si je disais la vérité, ah, voilà qui serait abominable ! Dès qu’on commence à éprouver, à sentir vrai, à aimer, à pleurer pour de vrai, on cesse d’être comédien. (Amèrement) Un homme qui aime est un mauvais acteur.
Il tourne le dos à Salomon et commence, lentement, d’ôter son maquillage.
SALOMON : Ce n’est pas vrai. Personne n’a d’émotions plus intenses, personne n’a de passions plus vastes qu’un comédien. Kean, Kean, c’est pour cela qu’ils te haïssent, c’est cela qu’ils t’envient. Aucun d’entre eux n’aimera comme tu aimes. Aucun ne sera jamais Roméo, aucun ne mourra d’amour ni ne connaître la grâce d’une nuit unique avant que chante l’alouette. Aucun de ceux qui écument de jalousie n’aura la grandeur assassine d’Othello, aucun de ceux qui sont pères n’a engendré de Cordelia, aucun ne croisera de sorcières en rentrant chez lui ni ne verra marcher le bois de Birnam ! Ce que tu vis, seul un comédien peut le vivre.
KEAN s’écarte du miroir pour l’écouter : Oui, n’est-ce pas ? C’est notre grâce. Quand je joue Falstaff (il saisit un masque de comédie), nul n’est plus bouffon que moi. Quand je suis Œdipe (il cache son visage derrière un masque de tragédie), nul n’est plus triste. (Son agitation croît pendant toute cette tirade) Oui, n’est-ce pas, nos passions sont immenses, loin au-dessus de celles des hommes mortels. (Il bondit sur des tréteaux transportés par des machinistes) Semblables à celles des dieux ! (criant) Les comédiens sont des dieux ! (Les accessoiristes inclinent les tréteaux, Kean tombe). Ainsi ils tombent de plus haut, terrassés par l’hybris. Fous. Le théâtre rend fou. (Salomon vient l’aider à se relever). Je suis leur catharsis, Salomon, ils laissent toutes leurs horribles passions couler en moi, pour que je les garde de leurs propres folies. Et ils croient qu’elles peuvent me traverser et me laisser indemne ? Et tu crois… ? (Il se dégage.) Tu devrais le savoir, pourtant, vieux compagnon. Tu me vois quitter le théâtre chaque nuit, tu viens me border parfois, lorsque je joue Macbeth et que mes nuits se trempent de cauchemars. Lorsque je joue Hamlet, je suis pris de crises parfois qui me laissent inertes et sans volonté, et je ne sais plus ce que c’est que d’exister. Lorsque je joue un assassin… (d’un revers de main, il étale sur son visage la dernière trace de fard rouge.) Oh, ils le savent bien. Ils ont inventé pour cela notre métier. Ils ont raison de dire que nous sommes la lie du monde, plus vils encore que les maquereaux et les filles de joie. Autrefois ils sacrifiaient des boucs sur l’autel de nos scènes. Aujourd’hui c’est moi le bouc, Salomon. C’est moi le bouc.
Salomon le prend doucement par les épaules et le fait avancer en passant devant les toiles peintes des décors, une forêt, un palais, un cimetière.
SALOMON : Pauvre Kean… Si vraiment tu es fou, si vraiment tu es allé si loin, au-delà des sociétés humaines, quel autre métier pourras-tu jamais exercer ? Quelle autre place pourras-tu occuper ? Quel autre rôle sera à ta mesure ? Te feras-tu ermite ? Seras-tu couronné roi par quelque tribu perdue ?
KEAN : … Ou mourrai-je, peut-être ? L’acteur n’a-t-il pas d’autre fin à sa comédie ? L’acteur qui ne plaît plus a-t-il d’autre moyen de reconquérir une place dans les cœurs ? Est-ce cela, la sortie de Kean ? Faut-il partir au faîte de la gloire comme les héros de tragédie ?
SALOMON, à Kean puis au public : Que sais-tu de ce qui plaît, de ce qui dure? Ceux-là qui t’ont hué ce soir vanteront peut-être demain tes louanges. Ce que te reprochent les princes d’aujourd’hui sera peut-être ta gloire de demain ? Ta sortie de ce soir pourrait bien être ton couronnement, ce que l’on répétera dans un siècle, ce qu’on applaudira le plus — et Kean sera le nom du courage, de la vérité, de la modernité.
KEAN : Mais encore dois-je être applaudi. Encore dois-je les impressionner. Qui d’autre que toi saura démêler sous ces oripeaux mon âme d’homme ? Qui d’autre que toi aura jamais connu le son de ma voix hors de scène ? C’est quand je suis autre qu’on m’aime, quand je porte le mieux mon masque d’histrion. Personne au monde n’est plus mal aimé qu’un acteur.
Pendant cette tirade, Salomon a fini de le démaquiller, lui ôte son costume de scène pour le remplacer par un costume de ville.
SALOMON : Vanité, encore ! Crois-tu donc qu’il en va autrement dans le monde ? Le monde est un théâtre où tous nous jouons des rôles de composition, où tous nous portons des masques, l’amoureux qui veut séduire, le ministre qui doit convaincre, l’époux qui cherche le pardon… Aimerais-tu jouer leur part sans gloire ? Aimerais-tu t’appeler menteur plutôt que comédien, hypocrite plutôt que cabotin ? Tes rôles à toi ne sont que plus grands, plus brillants que les nôtres.
Il lui passe son manteau de ville. Kean se laisse faire, se retourne une dernière fois vers Salomon avant de quitter la scène.
KEAN : Et toi alors, qui sais le monde et la scène, les vérités et les mensonges — quel est ton rôle ?
SALOMON : Monsieur, je suis votre souffleur.