samedi 14 décembre 2013

Hell's Hope (Mythologica)


Couverture de Vincent Devault
Ca y est !
Le numéro 1 de la revue Mythologica est sorti, avec au sommaire ma nouvelle « Hell’s Hope ».

C’est une nouvelle située dans l’univers du jeu de rôle Hellywood, et son atmosphère si particulière de polar/film noir mâtiné de fantastique.
C’est une histoire noire, donc. Une histoire de femme fatale. Une histoire de Syndrome de Stockholm. Une histoire de démons, ceux de l’intérieur et de l’extérieur.
J’espère qu’elle vous plaira.

Vous pouvez commander la revue à votre librairie préférée ou vous abonner (en version papier ou numérique) ici.

La revue papier coûte 18 euros. C’est cher, songez-vous, et je comprends cela.            
Vous aurez une autre occasion de lire « Hell’s Hope » en janvier, nous en reparlerons.

Mais voici tout de même quatre bonnes raisons d’acheter la revue :
  • pour soutenir Mythologica ! Regardez plutôt leur alléchant programme de publication. Vous n’avez pas envie de lire un numéro sur Lovecraft ? Le steampunk ? George R. R. Martin ?
  • pour les illustrations : la belle couverture de Vincent Devault que vous pouvez admirer ci-dessus et les superbes illustrations intérieures de Mathieu Coudray (celle qui accompagne ma nouvelle est sublime, je crois que c’est la première fois qu’une illustration d’un de mes textes me plaît et me touche autant).
  • pour les autres textes :
  • rien de moins qu’une nouvelle de Lionel Davoust, « La Fin de l’Histoire », située dans l’univers d’Evanégyre et dans laquelle vous retrouverez sa gravité qui ne se prend pas au sérieux, son souffle dramatique, son absence de manichéisme et l’importance qu’il donne aux histoires, toutes les histoires.
  • et le prologue d’un feuilleton de Nathalie Dau, justement célèbre pour la poésie de son style mais qui réussit aussi à écrire de la fantasy faussement traditionnelle et à imaginer des créatures vraiment différentes, vraiment non-humaines dans leur façon d’agir et de penser. C’est rare.

mardi 5 novembre 2013

Autour du Minotaure

Comme annoncé dans le post précédent, la deuxième de mes "parutions d'automne" est un OVNI.

Il s'agit bien d'un volume universitaire, toujours aux Presses Universitaires Blaise Pascal, consacré aux réécritures du mythe du Minotaure et aux figures qui l'entourent, telles que Minos et Pasiphaé, Thésée, Ariane, Phèdre…
Sous la direction de Rémy Poignault et Catherine d’Humières
coll. Mythographies et sociétés, 2013, 478 p.
ISBN 978-2-84516-533-5. 25 € pour la version papier
ISBN 978-2-84516-534-2. 16 € pour la version pdf
Les études réunies ici démontrent une fascination toujours vive pour le mythe du Minotaure au cours des siècles en retraçant ses nombreuses réécritures dans le cinéma, la bande-dessinée, la danse, la peinture et la littérature.
Le Minotaure se situe au centre d’un écheveau de passions familiales, souvent violentes, parfois perverses, toujours compliquées, à l’image de son étrange demeure, et le mythe ne cesse de nous interroger. Au cours des siècles, les relations entre les différents acteurs du drame se sont modifiées et complexifiées, et les articles de cet ouvrage, en étudiant les réécritures du mythe du Minotaure et des figures qui gravitent autour de lui, de l’Antiquité jusqu’à nos jours dans les domaines les plus variés, littérature, bien sûr, théâtre, bande dessinée, arts picturaux, danse, cinéma…, ont tenté d’envisager la façon dont ceux qui se sont inspirés de ce mythe se sont approprié ces filiations pour les transformer à leur gré et élaborer de nouvelles créations.
Mais mon propre texte, contrairement au précédent, n'est pas un article universitaire. C'est une nouvelle, "Le Labyrinthe", ma propre tentative de réécriture de ces mythes.

Trois voix, plus une, se succèdent pour redire l’histoire du labyrinthe, dont le Minotaure n’est qu’un malheureux épisode. Celle d’Ariane et du fardeau de son hérédité divine, de son savoir, pour qui l’exil volontaire est la seule issue possible. Celle de Phèdre la rebelle, la chasseresse condamnée à tous les excès. Enfin celle de Thésée, prince et fondateur, qui finit par perdre ses certitudes aux Enfers. La voix de Dédale, homme de l’avenir inextricablement fasciné par la lignée de Minos, relie et interprète ces trois récits.
 J'aime ce texte, et j'aime son insolite publication, comme j'ai aimé participer au colloque qui a donné naissance à cet ouvrage. J'ai trouvé l'expérience très différente, et plus jouissive, que mes participations universitaires à des colloques. Parler d'une création littéraire, en lire des extraits à haute voix, devant un public universitaire, était vraiment plaisant et enrichissant. Je suis très reconnaissante à Catherine d'Humières pour avoir permis et encouragé cette expérience inhabituelle.

Vous pouvez commander le livre papier ou le PDF via le site des Presses Universitaires Blaise Pascal.


jeudi 3 octobre 2013

Parutions d'Automne

Ce qui est drôle, avec les parutions, c'est le décalage.
Le fait que vos textes qui sortent — j'entends, qui sont publiés —sont sortis de vous il y a très, très longtemps, en général.
Que vous en êtes loin déjà, quand ils arrivent aux yeux du lecteur.
C'est le cas de mes trois parutions d'automne, trois textes qui ont tous un peu plus de trois ans, comme par hasard, un peu plus que l'âge du Premier Petit Magicien, donc…

D'abord un article universitaire, "Mordred ou la nécessaire trahison", qui sort dans Mythes de la rébellion des fils et des filles, sous la direction de Véronique Léonard-Roques et Stéphanie Urdician, Presses Universitaires Blaise Pascal, Collection Mythographies et sociétés, 2013, 444 p.
Le volume coûte 19 € en version papier, 12,50 € en version PDF.

Dans le mythe arthurien, Mordred est défini comme le “méchant”, se résumant à l’acte de sa trahison envers son père incestueux Arthur. Mais des romans et nouvelles contemporains s’intéressent au personnage, lui conférant épaisseur et complexité, et tentant d’expliquer voire de justifier sa trahison. Les œuvres de Mary Stewart, The Wicked Day, Michel Rio, Merlin - Morgane - Arthur, Nancy Springer, I am Mordred et Lionel Davoust, "L'île close" in De Brocéliande en Avalon, proposent une autre lecture du personnage de Mordred, tantôt psychanalytique, tantôt politique, et donnent à sa trahison le caractère d’une nécessité tragique ou métatextuelle.

Mais vous trouverez aussi dans ce volume des articles sur Médée, Brutus, les valkyries, le complexe de Pinocchio, le cinéma de Fassbinder et de Pasolini, l'oeuvre de Linda Lê…

Surtout, Lionel Davoust a lu l'article et m'a fait la grande joie de trouver qu'il apportait un éclairage intéressant sur sa nouvelle. Et il n'y a pas à dire, intéresser l'auteur dont il parle, c'est la plus grande satisfaction d'un chercheur (même à la petite semaine) ! Il me fait même la grâce d'en parler sur son blog. Lionel Davoust n'est pas seulement un grand auteur, c'est un grand monsieur.

Deux autres parutions à venir cet automne :
  • Un OVNI au croisement de mon identité d'auteur et de mon identité de chercheur (je mettrais bien des guillemets aux deux tant je ne suis vraiment ni auteur ni chercheur) : ma nouvelle "Le Labyrinthe" paraîtra dans le volume universitaire Autour du Minotaure, aussi aux Presses Universitaires Blaise Pascal, le 21 octobre.
  •  "Hell's Hope", une nouvelle dans l'univers noir d'Hellywood à paraître en novembre dans la revue Mythologica n°1  à nouveau en compagnie de Lionel Davoust au sommaire (et il a beau dire, c'est un sacré honneur — pour moi !) En plus, les illustrations seront magnifiques, tant celle de la couverture, par Vincent Devault, que celle en noir en blanc réalisée pour ma nouvelle par Mathieu Coudray… Je ne peux pas vous la montrer, mais elle est magnifique.

dimanche 25 août 2013

Bénédictions

Nous ne parlons jamais de cela. Nous parlons pour nous plaindre et pour railler, pour rendre compte et déplorer, pour combattre et pour regretter. Quand, si rarement, nous écrivons sur quelque sentiment positif, il faut que ce soit l'amour fou, ou la sérendipité.
J'aime l'amour fou et la sérendipité, bien sûr.
Et comme tous les autres je raille et je me plains.
Mais je rends grâce. De plus en plus souvent, ces temps-ci.
Humblement, émerveillée de ma chance.

De vivre là où je vis, sur la frontière poreuse de deux Etats en paix depuis longtemps, dans un pays de beauté, où montagnes et lacs jouxtent la ville et ses théâtres.
De vivre avec qui je vis, un merveilleux compagnon, un adorable petit garçon, bientôt un deuxième.
Que nous soyons tous en bonne santé.
Que nous ayons deux formidables et disponibles grands-mères, nous permettant ce luxe que si peu de jeunes parents peuvent se permettre, de sortir parfois le soir.
Que nous travaillions tous deux et gagnions raisonnablement notre vie, vivions dans une jolie maison (même si nous n'en sommes pas propriétaires). Que mon travail me permette de lire, de rencontrer des jeunes gens passionnants de toutes nationalités, et cependant de passer un peu de temps avec mon fils.
Que nous riions tous les trois (bientôt quatre), jouions, allions parfois nous baigner dans le lac, racontions des histoires, achetions des livres, réservions des places de théâtre.
Que certains de nos amis vivent assez près pour nous voir régulièrement, et que les autres soint présents malgré tout, par la grâce des Réseaux.
Que nous ayons encore ce refuge enchanté du Jura, cette vallée fraîche et secrète où les quatre saisons nous comblent de merveilles.

Je ne le dis pas, pas assez, je suis comme les autres. Mais j'y pense, souvent.
Avec la culpabilité diffuse de mes ancêtres catholiques, chaque fois que j'entends les nouvelles de Syrie, d'Egypte ou d'ailleurs. Celle qui nous fait signer les pétitions, donner aux associations humanitaires — lâchement, mais.

Mais je rends grâce. Publiquement, pour une fois. Merci. Même si je ne sais pas à qui je dis merci.

vendredi 17 août 2012

Identité : Maman

Ils nous disaient : "Vous verrez, ça change la vie". Et nous hochions poliment la tête en songeant que tout de même, les gens pourraient nous épargner ces poncifs.
Et nous voilà, deux ans plus tard, réalisant sans cesse combien chacune de nos journées est profondément transformée, en vérité, que nous le voulions ou non, et posant sur les femmes enceintes un regard de vieux sage chinois. Nous ne pouvons nous empêcher de leur dire : "Vous verrez, ça change la vie." Elles hochent la tête, nous savons ce qu'elles pensent, et nous sommes un peu vexés qu'elles ne prennent pas notre avis au sérieux.

Deux ans plus tard, bien sûr, je n'ai plus le temps d'entretenir ce blog, ni d'écrire, ni de créer le site de l'équipe de lettres de mon lycée (ou peut-être que si ?), ni de créer un merveilleux jeu sur StoryNexus qui permettrait à mes futurs Terminale L de jouer et travailler Lorenzaccio en même temps, ni d'aller au cinéma, et tout juste de travailler.
Bref, je suis une maman.
Ce n'est pas toute mon identité.
Je reste, à temps réduit mais à désir inaltéré, une prof de lettres, une auteur intermittente, une geek, une rôliste, une amatrice de théâtre et d'opéra, une amoureuse, une amie, une voyageuse, et un tas d'autres choses.
Mais je suis une maman et cette facette-là ne déborde pas seulement sur mon emploi du temps. Elle s'invitait sur mon blog, elle occupe une partie de mes projets, même créatifs, et il m'a semblé juste de lui ouvrir son propre espace sur ce nouveau blog : La Maman du Magicien.

mercredi 20 juin 2012

Orphée ou Prométhée

Fidèle à ma propre tradition, j'ai traité ce matin le sujet d'invention des S-ES en même temps qu'eux, depuis mon couloir…


« Les fleurs sont elles utiles ? »  avaient écrit des activistes en grandes lettres colorées, et ils avaient entouré leurs panneaux de roses et de lis, de fragiles orchidées dans leurs pots, toutes condamnées par un verdict d'inutilité frappé aux armes de la République et de la Critique Officielle.
Paul E. avait dû traverser leurs rangs pour entrer dans le bâtiment, assailli par leurs huées. « Si la poésie doit avoir pour but la vérité pratique, criaient-ils, c'est dans une usine que vous devriez être, pas à la radio. » Et en un sens ils avaient raison, bien sûr. À présent il ne les entendait presque plus, le studio était bien insonorisé, mais il regardait les fleurs par la fenêtre, et leurs couleurs. Les couleurs sont-elles utiles ? Sont-elles autre chose que des signes de reconnaissance ?
« … savoir si le poète est Prométhée ou Orphée, disait-la journaliste. S’il est Prométhée, le Titan voleur de feu, alors il se met au service du bonheur de l’humanité, dût-il en payer le prix. S’il est Orphée, il ne se soucie pas du sort des hommes et sa seule action dans le monde extérieur se solde par un tragique échec. Lui aussi est condamné, mais aucun Héraclès ne viendra le sauver, pas plus qu’il n’a sauvé Eurydice… »
Paul ne l’écoutait pas vraiment, jusqu’à ce qu’elle le rappelle poliment à l'ordre : « Monsieur E. ?
- Je sais bien que j'ai le mauvais rôle, dit-il. Le rôle terre à terre et mercantile, profane et méprisable, du défenseur de l'utilité. Les fleurs sont-elles utiles, demandent ces gens avec la même vieille métaphore que Baudelaire et Gautier, les mêmes vieilles couleurs. Et nous comprenons bien l'implicite : la beauté ne suffit-elle pas ? Pourquoi lui demander d'être utile ? La rose n'est-elle pas d'autant plus sublime qu'elle est fragile, éphémère, fuyante et vaine comme la beauté des jeunes filles célébrées par Ronsard ? Je vous répondrai que non. Que les fleurs sont fécondes, qu'elles sont des fruits en devenir, du miel en devenir, que la nourriture qu'elles vous offrent n'est pas seulement spirituelle. Et il en va de même pour la poésie. »
Pendant cette longue tirade, Benjamin P. n'avait jamais perdu son sourire goguenard. Il se retourna vers la journaliste comme pour lui demander la parole, puis fit face à Paul.
"Pourquoi alors est-ce les Amours de Ronsard que vous citez plutôt que ses textes engagés, plutôt que le Discours des misères de ce temps ? Ces fruits dont vous parlez sont simplement ceux de la renommée, la postérité dont rêvent tous les poètes et qui couronnent les meilleurs. Couronne-t-elle les plus utiles ? Vous venez de nous prouver que non.
- Est-ce à un exercice comptable que vous m'inviter, vous, le pur esprit ? rétorqua Paul avec humeur. Dois-je, pour vous répondre, compter tous les textes de poésie critique, de poésie engagée, qui sont restées dans les mémoires ? Je le peux, nous le pouvons tous deux, faisons cet exercice puisque vous le voulez. Vous m'accorderez Neruda et Machado pleurant l'Espagne déchirée par la guerre civile. Nous pouvons compter aussi les mots de Hugo dénonçant la traîtrise et la médiocrité de "Napoléon le Petit", dénonçant l'horreur des enfants au travail dévorés par les machines d'usine. Nous pouvons compter les mots plus modernes de Césaire et de Senghor dénonçant l'esclavage et la colonie, les plaies de l’Afrique humiliée, les tirailleurs sénégalais trahis. Comptons même, si vous le voulez, le nombre de tracts lâchés sur la France occupée avec le texte de "Liberté"...
- Et je vous répondrai, en effet, avec mille autres textes, je vous répondrai ce que je vous ai répondu déjà autrefois, à la fin de la guerre. Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne poésie. Ces fleurs dont tout à l'heure vous vantiez l'utilité avec un bel enthousiasme de botaniste amateur, le sont-elles toujours si elles sont stériles, si elles ne produisent ni fruit, ni miel, ni doux parfum, si elles ont le goût amer et délétère des Fleurs du Mal ou des Chants de Maldoror ? Et quoi que vous disiez, si nous glorifions avec patriotisme le souvenir de Victor Hugo engagé, défenseur des misérables, pourfendeur des tyrans, ce sont d'autres textes que nous relisons le soir et que nos lycéens savent par cœur. Ce sont Les Contemplations, pas Les Châtiments. C'est "Demain dès l'aube", pas "Melancholia". Est-ce utile, "Demain dès l'aube" ? Quel sens critique décryptez-vous dans cette douleur-là ?
- Et c'est vous qui me reprochiez de défendre une poésie des bons sentiments ? Je répondrai cependant à ce piège auquel vous prétendez prendre nos auditeurs. Oui, "Demain dès l'aube" est utile, en bien des sens. D'abord pour le poète lui même en lui permettant d'accomplir ce travail de deuil...
- Vous annexeriez la poésie personnelle, la poésie lyrique, sous prétexte que comme exutoire elle est utile à son auteur ? À ce compte, le débat peut s'achever ici, car toute poésie, toute littérature, tout art, est utile au moins à son propre auteur...
- De grâce, laissez moi achever. Je ne fais qu'appliquer à la poésie le raisonnement que Diderot appliquait à la sexualité. Voilà un rapprochement qui devrait vous plaire, qui devrait plaire à tous les survivants du surréalisme et aux hippies là dehors. Est-ce utile, la sexualité ? Ou ne l'est elle que dans la perspective de la reproduction ? Diderot est un homme rationnel, un homme des Lumières. Il place certes la sexualité reproductrice au sommet de l'utilité, mais il déclare que toutes les formes de sexualité sont plus utiles que la chasteté, y compris l'homosexualité, utile au moins à deux personnes, y compris la masturbation, utile au moins à une...
- Êtes-vous en train de me dire que "Demain dès l'aube" est un poème masturbatoire ?
- Êtes-vous en train de réfléchir ou de susciter avec démagogie l'indignation des pères français ? "Demain dès l'aube" est plus qu'un exutoire, évidemment. C'est un poème de deuil universel. Mais c'est aussi un poème d'éveil de l'esprit, par sa construction, par la brutalité de sa chute. Et c'est là sans doute la grande utilité de la poésie : elle suscite non pas seulement la révolte des classes mais celle des oreilles, elle est la grande provocatrice d'idées nouvelles, elle sonne le réveil permanent des cerveaux humains, c'est la poésie que Rimbaud appelle de ses vœux dans la lettre du Voyant… En ce sens, le poète est toujours prométhéen.
- Vous avez le culot de citer Rimbaud à l'appui de vos thèses ? Vous allez me parler, à présent, du "Dormeur du val" et me vanter encore la construction et la chute si brutale de ce sonnet ?
- "Le Dormeur du val", pourquoi pas, ou "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation réjouissante et permanente. Non pas seulement dans sa chute, puisque vous me soupçonnez de cette obsession, mais dès son premier vers, "Je ne sais rien de gai comme un enterrement" et son délicieux paradoxe en deux hémistiches, ou plus loin la métaphore de la terre comme "édredon du défunt"...
- Cette fois c'est vous qui empêchez de poursuivre. Vous citez ces textes, disais-je, et prétendez sérieusement qu'ils soutiennent la comparaison avec les grandes visions poétiques des Illuminations ou d'Une Saison en enfer ? Vous voulez nous faire admirer "L'enterrement" de Verlaine et sa provocation potache plutôt que le spleen, lorsque "C'est bien la pire peine / de ne savoir pourquoi / sans amour et sans haine / mon cœur à tant de peine". De ne savoir pourquoi, E., il ne le sait pas, nous ne le savons pas, et c'est cela qui est beau, qui est sublime, qui est important. C'est cela qui est poésie, vraie, grande poésie. Vous n'avez toujours pas répondu à cela, vous n'avez toujours pas expliqué comment il se fait que les poèmes vraiment beaux, vraiment novateurs, ne soient pas, ne soient jamais les poèmes "utiles" !
- Je n'ai pas répondu parce que cette affirmation est fausse. Fausse, mon vieil ami, vous le savez bien, c'est indigne de vous. Autrefois vous avez cité Aragon en exemple, et dit que cet "Honneur des poètes" Résistants était un déshonneur en vérité, tant ils avaient trahi la poésie par leurs vers engagés de mirliton.
- Des vers, des vers à l'ancienne, E., de vieilles rimes médiévales, des hommages à Bertrand de Born, quelle régression, pour eux qui avaient connu les expériences surréalistes !
- Vous ne pouvez disqualifier une poésie pour ses chois formels, refuser d'envisager la beauté d'un texte au seul motif qu'il est écrit en vers réguliers. Cela n'est pas moins sclérosant que l'attitude des vieilles badernes du XIXe siècle que la prose horrifiait et que moquait votre Rimbaud. Vous ne pouvez dire qu'un poème comme "C" d'Aragon n'est pas innovant et passionnant, fût-il en vers, fût-il parsemé de références médiévales, fût-il engagé au service de "[sa] France, ô [sa] délaissée". Il l'est tout autant au service de la poésie et du langage lui-même, dont il place une lettre en titre, une simple lettre. Vous ne pouvez dire que les vers d'Aragon résistant ne touchent pas, ne disent rien de plus universel que la circonstance de l'Occupation. "On aura beau rendre la nuit plus noire, écrit-il, Un prisonnier peut faire une chanson. Limpidité, simplicité absolue de ces vers. Ne disent-ils que l'engagement ? Ne disent-ils pas que l'utilité de la poésie est absolue, universelle, qu'elle est celle qui libère et qui éclaire ?
- Vous endossiez tout à l'heure le rationalisme pratique des Lumières, et maintenant le mysticisme du poète-guide de Hugo ? Vous dites que la poésie est lumière, soit. Vous n'êtes pas le premier. Mais il y a maintes sortes de lumières. Il y a celle des projecteurs que l'on braque parfois sur les humbles, pour révéler leurs souffrances. Cette lumière là est utile. Je ne la crois pas poétique. Il y a celle que nous allumons le soir, qui nous permet de lire de gros livres en petits caractères jusqu'à minuit, d'autant plus utile qu'elle est plus vive, plus blanche, plus neutre - moins poétique. Il y a celle du soleil, qui fait pousser vos fleurs et vos fruits - mais les poètes savent bien que leur lumière à eux est celle de la lune de Musset. Une lumière trop incertaine et trop fragile pour éclairer une maison ou réchauffer une planète. C'est la lumière de Philippe Jaccottet, par exemple, celle qu'il "s'efforce à grand peine de rassembler" malgré le vent, malgré le temps. Et elle n'est pas utile. Elle n'a pas besoin de l'être.
- Si, pourtant. Ce veilleur, humble et appauvri, celui de Jaccottet, ce ver de terre, celui du "Lombric" de Roubaud, il est utile. Sans lui, "la terre étoufferait sous les paroles mortes". Vos Parnassiens, vos grands aristocrates de la poésie proclament qu'elle est inutile, qu'elle est un luxe, qu'elle se suffit à elle-même : l'art pour l'art... Ils se drapent dans cet inutilité comme dans un suprême orgueil qui les sépare du monde vulgaire. Ils se leurrent. Ils doivent le savoir comme vous le savez. Leur poésie aussi contribue à l'œuvre des veilleurs et des lombrics, à cette remise en question permanente du langage, et donc de la pensée, et donc du monde. Cocteau le disait bien dans Le Rappel à l'ordre - Cocteau pourtant, ce dandy - la poésie n'est pas cette "dame voilée qui ne dit que des mensonges", elle est là pour dépoussiérer le monde et les mots, pour rendre leur force et leur vie aux métaphores éculées, pour nous ouvrir les yeux enfin sur ce monde que sans elle nous cesserions de regarder. »

Le silence retombe sur le studio, un rare et étrange silence radiophonique. Benjamin P. Ne répond pas. Ni la journaliste. Pourtant personne ne souhaitait ma victoire, pense Paul, personne.
« Mais le silence ? demande soudain la journaliste.
- Le silence ? » Les deux hommes la regardent, sans comprendre.
« Si la sexualité, toute sexualité, est plus utile que la chasteté, et que la poésie, toute poésie, est plus utile que le silence... »
Ils ne comprennent pas où elle veut en venir.
« Alors Rimbaud ? Que fait-on de son silence, à la fin ? Et le blanc, tout ce blanc sur les pages de poésie, dont on ne cesse de nous rappeler l'importance ? Si le silence est poésie, doit-il être utile aussi, ou faut-il tout recommencer ? »

« Il faut. Toujours. Cent fois sur le métier...
Le silence poétique n’est pas muet, il n’est pas absence de chant. Rimbaud parle toujours : ne l’avons-nous pas cité dix fois aujourd’hui ? La tête tranchée d’Orphée parle toujours. Son échec n’est pas un échec, nous nous leurrons depuis le début. Orphée est utile comme la poésie et comme les contes, qui nous rappellent non seulement que les dragons existent, mais qu'ils peuvent être vaincus. » 

mercredi 18 avril 2012

La Princesse Va Voter

Une fois n'est pas coutume.
Pour La Princesse, toutes les princesses d'ailleurs, pas seulement celle de Clèves.
Pour les livres. Pour la culture.
Pour tous les "lettrés citoyens".
Pour Hugo, Diderot, Voltaire et les autres, qui doivent voter, eux aussi.
Pour dimanche.

Cette année... par LEMOTIF