vendredi 25 novembre 2011

Une Vie (Biographie Imaginaire)

Encore un exercice de mon atelier d'écriture… Celui que je vous livre n'est qu'un document de travail, car il est beaucoup plus long que ce qui nous est demandé. Il faut couper, et couper dru. Je ne suis pas douée pour cela…

Son histoire est celle d’une absence. La raconter ne revient qu’à cerner ce vide et tâcher de lui donner sens. Le péril, pour son biographe, est sans cesse de réduire sa vie à l’énigme unique de sa disparition.

Le tableau est officiel et romantique : l’adolescent gracile agenouillé dans la nef gigantesque, plongée dans les ténèbres ; les chandeliers qui éclairent ses vêtements de sacre et les statues colossales de ses aïeux. Des épaules fragiles, mais très droites. Un lourd manteau aux plis théâtraux. Quant au regard du jeune prince, le peintre, plus sage que l’historien, ne l’a pas montré.
Le travail du biographe se heurte à cette nuit de veille, dans la cathédrale, à ce silence, à cette solitude, à ce regard dont on ne sait rien.
Au matin du sacre, quand les écuyers ont ouvert solennellement les portes, la nef était vide. Le prince avait disparu.

Il aime les chiens qui roulent avec lui sur le sol, il aime les bains qu’on lui donne ensuite, et s’y laisser glisser sous l’eau, les cheveux flottants, pour faire de petites bulles. Il aime les pommes au four, l’odeur des épices quand l’automne vient, les nappes épaisses sous lesquelles se cacher, les fauteuils profonds, les chênes très grands.

Il attend sagement, la courtepointe remontée jusqu’au nez, que le dernier valet ait quitté sa chambre, que la dernière chandelle soit mouchée. Il attend encore un peu, par précaution, puis se glisse du lit, pieds nus. Il s’étire et roule sur le tapis de laine. Il s’assied en tailleur, toujours en silence, il aspire l’ombre, hume le silence. Parfois il allume une lanterne sourde pour lire à plat ventre sur le tapis. Parfois il se perche seulement sur la table et regarde autour de lui. Le monde est si différent quand il fait nuit, quand on est seul.

Il traverse la ville en calèche au côté de sa mère. Près d’un carrefour, un vieux mendiant qui ne supplie pas, n’acclame pas, ne bénit pas. Sa mère lui glisse des pièces dans la main, murmure Donne lui, il s’exécute, se retourne vers la reine, et voici qu’elle pleure. L’enfant caresse ces larmes mais s’étonne : le philosophe qu’il étudie a dit, pourtant, qu’on ne devrait pas pleurer sur les malheureux, que c’était s’identifier aux faibles… et sa mère s’insurge : Non ! Elle est Reine, et elle pleure sur eux, parce que c’est un poids qu’elle doit porter, que sa force doit porter. C’est aussi ce poids, ce fardeau de larmes, qui empêche la force de se changer en tyrannie.

Sa mère est toute vêtue de noir et elle le serre dans ses bras, fort, comme elle le serrait quand il était petit et qu’il n’y avait personne pour les regarder.
Quelques jours plus tard, il veille dans cette solitude enfin plus vaste que sa chambre, une longue et dernière solitude qui doit le préparer au trône — et disparaît.

Il suit d’abord l’odeur des rêves trompeurs de liberté : il se fait marin. On le retrouve de port en port, certains remarquent sa blondeur, son port de tête, sa voix qui porte si bien, son rire qui sonne si haut.
On le retrouve dans des salles d’armes les plus obscures. Il est passionné, dur à l’ouvrage, puis soudain s’emporte, jette son arme, pour une passe ratée. On retrouve son écriture et son prénom, au bas d’un contrat de mercenaire qu’il n’honorera pas.
Il comprend que ni les marins, ni les soldats, ne lui offriront ce qui lui manque et qu’il croit désirer : il se fait comédien. Il veut choisir ses rôles. On lui propose les jeunes premiers de comédie, les matamores de farce — il veut jouer les rois anarchistes, les assassins poètes, les prêtres fous d’absolu. Il attendrit les unes, exaspère les autres.
Enfin, on le retrouve dans une salle plus obscure encore : il s’est fait aide-bibliothécaire. Il reconnaît l’odeur des livres, la poussière des rayonnages, la magie des mondes enclos dans le cuir, et comprend que tout ce dont il avait besoin, la violence et l’amour, l’altruisme et le pouvoir, les secrets des cœurs d’hommes, était ici depuis le début, à sa portée. Il comprend sans doute qu’il n’avait pas besoin de partir. Mais il est jeune encore. Il se dit que cette leçon-là valait d’être payée de dix ans d’errance et d’exil.

Il revient au trône, et trouve un tombeau.
Si la Reine avait vécu ne serait-ce qu’une année de plus, si elle avait accueilli et reconnu son fils, peut-être aurait-elle pu convaincre les Grands, le porter à nouveau au trône…
Ce tableau-là n’a pas été peint : il montrerait un jeune homme aux vêtements râpés, son chapeau à la main, debout sous la pluie, regardant passer la pompe d’un cortège funèbre et royal. Nul ne lui prête attention, mais c’est son existence qu’on porte en terre.

Sa mort est connue. On peut même voir son masque mortuaire, les traits d’un homme très vieux, courbé sous un fardeau immense et la dérision suprême d’une si longue vie.
Il est un temps tenté par le régicide. Par sens du théâtre et par sens du devoir : c’est après tout sa faute si cet homme-là est sur le trône, plutôt que lui. Mais il ne passe jamais à l’acte — parce qu’il n’a pas ce qu’il faut pour faire un meurtrier, parce qu’il peut se résoudre en fin de compte à tuer le mari de sa petite sœur.
Il ne renonce pas si vite aux chimères du pouvoir, à ses devoirs de prince. Dans les pamphlets anonymes publiés sous presse clandestine on retrouve son sens du rythme, sa générosité un peu théâtrale, ses lectures des philosophes politiques, et au-delà de tout cette noblesse désenchantée qui résiste, encore un peu, aux trahisons du monde.
Ses compagnons clandestins sont arrêtés alors qu’il est dans une autre ville, et la police royale fait teindre en blond l’un des condamnés, pour mettre fin aux rumeurs croissantes sur le retour du Jeune Prince. Le lendemain de leur exécution, l’abbé *** trouve un homme agenouillé dans la nef de la cathédrale, un homme blond et comme foudroyé que l’abbé relève et prend par la main.

L’abbé *** est un homme bon, avec cette sorte de foi qui amène les plus intelligents à croire que les événements du monde et de nos vies font sens. C’est ainsi qu’il le convainc. Autrefois, dans la cathédrale, il avait entendu un appel sans le comprendre, un appel qui ne le menait pas au trône, ou du moins pas au trône terrestre. Mais à présent qu’il a beaucoup souffert, beaucoup perdu, voilà qu’il est appelé de nouveau. Sa place est auprès d’eux qui se dépouillent de leur passé pour entrer dans une vie plus vaste.
Le prince le croit-il ? On sait du moins qu’il le suit. On sait aussi qu’au soir de sa très, très longue vie, il prononce ces dernières paroles : « Je n’étais pas un vrai marin, ni un duelliste de première classe. Je n’étais pas un grand comédien, ni un grand écrivain. Ni un bon moine, que Dieu me pardonne. J’étais un bon roi. » Et encore : « Quel poids, quel poids je porte. »
Ainsi fait-il lui-même le récit de sa vie, mieux que l’humble historien, car il n’aimait pas les biographies et leurs détails, il aimait le théâtre, les mots qui vont à l’essentiel, aux seules choses qui importent, et frappent au cœur.


dimanche 20 novembre 2011

Maisons & Regards

Retour à mon atelier d'écriture : la contrainte imposait, entre autres, que cette description d'une maison fût faite à travers les yeux d'un personnage particulier. A vous de deviner celui qui m'a été attribué…

Une maison au Yaudet (Côtes d'Armor) qui correspondait parfaitement à ce que je cherchais pour cet exercice. Photographiée par Damien Pobel le 13 septembre 2003 (Creative Commons)

C’est comme une maison qui s’écroule, sauf qu’elle ne s’écroule pas. Comme une maison qui ne tient pas debout, ou qui ne tient debout que par magie, sans qu’on sache trop comment.
Elle pourrait s’écrouler à tout moment. Regarde le jeu qu’il y a entre ces moellons. Mais le toit en pignon est joli.
Est-ce qu’ils réfléchissent à tous ces mots, vrai ? Une maison en pommes de pin, une maison-gâteau, qu’on peut manger, chaque moellon est une petite part, juste à la bonne taille — même si certains sont plus gros que d’autres, vraiment très gros, il faudrait les grignoter pendant toute une année pour en venir à bout.
C’est pour ça qu’on peut construire des maisons en pain d’épices, en cubes de bois — même si ce ne sont pas des cubes, vraiment, il y en a des carrés et des rectangulaires, des plus hauts et des plus allongés, toute une boîte. C’est une maison construite par un géant jouant aux cubes, un gros géant de granite avec un chapeau d’ardoise.
Un toit en ardoise, ça parait sérieux, tout noir, austère, un toit de vieux monsieur sévère. Mais c'est comme la nuit, ce n'est jamais vraiment noir, ça grisonne, ça verdit, ca s'effrite toujours un peu, ça brille au soleil, ça luit sous la pluie. C'est comme un tableau d'école, on voudrait y écrire à la craie, on y dessinerait des nuages ou des étoiles, on y apprendrait à lire aux hiboux.
Et le lierre n’aide pas. Il parasite toute la façade.
Parfois le lierre leur fait comme des cheveux, et les maisons ont l'air de vieilles dames mal peignées. C'est amusant aussi. Mais celle-ci porte ses plantes comme une guirlande de Noel, comme une écharpe, verte et rouge, une écharpe bien épaisse et douillette, qui s'effiloche un peu sur les bords, avec quelques fleurs tissées dedans. L'écharpe d'une dryade qui se préparerait pour l'hiver.
Rose et lierre, fougères et potentille, et une forêt de vigne vierge. Mille plantes grimpantes, et c’est normal, c’est bien une maison sur laquelle on grimpe, on s’accroche à la vigne, hop, on prend appui sur cette pierre mal jointe, on agrippe le lierre, on se hisse sur une corniche, et nous voilà sur le balcon, tout de guingois.
Les plantes cachent même cette fenêtre, imagine comme la pièce doit être sombre !
C’est une maison qui joue à cache-cache.
Le plus caché, c'est l’escalier extérieur. On ne le voit pas tout de suite, on ne comprend pas d'abord que c'est lui qui dicte au lierre ce bizarre chemin à travers la façade. Les feuilles l'ont tellement entouré qu'il est englouti. On doit pouvoir s'y faufiler et le grimper à quatre pattes, comme un tunnel, on pourrait regarder à travers les feuilles, faire le guet, et personne ne nous verrait du dehors.
Toute la maison doit être sombre. Ils perçaient des fenêtres si petites, à l’époque.
Elles ne sont pas vraiment petites, c’est à cause des croisillons, qui font comme plusieurs fenêtres minuscules soudées l’une à l’autre, juste assez grandes pour un visage de fée.
Sans parler du lanterneau, là-bas, tellement petit qu’on ne voit pas ce qu’il peut éclairer. C’est peut-être une issue de secours pour lutins, une entrée secrète pour chat aventureux. Ou bien seulement un œil pour le toit, c’est un toit-cyclope.
Sur l’autre toit il y a deux lucarnes. C'est merveilleux les lucarnes, avec leurs deux joues et leur croupe. De minuscules maisons à une seule fenêtre, qui s'agrippent de toutes leurs pattes au toit de la grande, comme les petits koalas au dos de leur maman. C'est encore plus merveilleux de l'intérieur : un placard où il est permis de se cacher, dont le fond s'ouvre sur le ciel, aussi bien que l'armoire magique de Narnia.
Non, vraiment, on ne peut pas acheter une maison pareille.
Sûr qu’on ne peut pas. Une maison pareille, on ne l’achète pas, on la range bien au chaud, dans la boîte à trésors, pour l’ouvrir le soir avant de s’endormir et la regarder un peu.
Même qu’elle vous fait un clin d’œil en partant.

dimanche 23 octobre 2011

La Question de l'Homme

J'ai déjà eu l'occasion de parler ici de cette partie du nouveau programme de première qui me semble être bien davantage qu'un chapitre ou qu'un "objet d'étude", mais une question qui traverse et fédère l'ensemble du programme.
Du moins c'est ainsi que je l'aborde.

Le jour de la rentrée, j'ai proposé à mes élèves un questionnaire de Proust un peu modifié qui incluait entre autres cette question: qu'est-ce qui, selon vous, caractérise le mieux l'être humain?

Voici un aperçu de leurs réponses.

(créé grâce à Wordle)

A voir, bien sûr, si leurs idées seront les mêmes en fin d'année.
Après Antigone. Après Vercors. Après les tyrans et leurs assassins, dont on ne sait qui est le masque de l'autre. Après le Roi des Aulnes. Après les monstres. Après les savants fous. Après les humanistes. Après les poètes, les prophètes, ceux qui déchiffrent le monde ou y allument leur humble lumière.

vendredi 21 octobre 2011

Inventio

Je viens de retrouver ce "sujet d'invention", nomenclature du baccalauréat, que j'avais rédigé en surveillant le bac 2009, série L.
Et que je vous livre, car je relis sans déplaisir cet exercice, scolaire certes, comme il se doit, mais romantique à l'excès et plein de ce panache que je ne rougis pas d'aimer. Car Kean, ici, c'est un peu Cyrano.

Le texte de départ :

TEXTE D - Jean-Paul Sartre, Kean.

[ Dans sa première version, cette œuvre était sous-titrée « Désordre et génie ».
A Londres, Kean, acteur célèbre, joue Othello, de Shakespeare. Othello, jaloux, tue se femme; Desdémone, en l'étouffant avec un oreiller. Or, dans la salle, se trouve Eléna, la femme du comte, ambassadeur du Danemark, et Kean en est amoureux, Mais il la croit convoitée par le prince de Galles, assis à côté d'elle. Soudain Kean, depuis la scène, s'adresse à eux.]


KEAN. [ ... ] (Tourné vers Eléna).
Vous, Madame, pourquoi ne joueriez-vous pas Desdémone ? Je vous étranglerais si gentiment ? (Élevant l'oreiller au-dessus de sa tête.) Mesdames, Messieurs, l'arme du crime. Regardez ce que j'en fais. (Il le jette devant l'avant-scène, juste aux pieds d'Eléna.) A la plus belle. Cet oreiller, c'est mon cœur ; mon cœur de lâche tout blanc : pour qu'elle pose dessus ses petits pieds. (A Anna.) Va chercher Cassio, ton amant : il pourra désormais te cajoler sous mes yeux (1). (Se frappant la poitrine.) Cet homme n'est pas dangereux. C'est à tort qu'on prenait Othello pour un grand cocu royal. Je suis un co ... co... un... co ... co ... mique. (Rires. Au prince de Galles.) Eh bien, Monseigneur, je vous l'avais prédit : pour une fois qu'il me prend une vraie colère, c'est l'emboîtage (2).
(Les sifflets redoublent : « A bas Kean ! A bas l'acteur ! » Il fait un pas vers le public et le regarde. Les sifflets cessent.)
Tous, alors ? Tous contre moi ? Quel honneur ! Mais pourquoi ? Mesdames, Messieurs, si vous me permettez une question. Qu'est-ce que je vous ai fait ? Je vous connais tous mais c'est la première fois que je vous vois ces gueules d'assassins. Est-ce que ce sont vos vrais visages ? Vous veniez ici chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scène en criant bravo. J'avais fini par croire que vous m'aimiez... Mais dites donc, mais dites donc : qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? Impossible : c'est un fou sanguinaire. Il faut donc que ce soit Kean. « Notre grand Kean, notre cher Kean, notre Kean national ». Eh bien le voilà, votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent.) Oui, voilà l'homme. Regardez-le. Vous n'applaudissez pas ? (Sifflets.) C'est curieux, tout de même : vous n'aimez que ce qui est faux.
LORD MEWILL, de sa loge.
— Cabotin !
KEAN.
— Qui parle ? Eh ! Mais c'est Mewill (3) (Il s'approche de la loge.) J'ai flanché tout à l'heure parce que les princes m'intimident, mais je te préviens que les punaises ne m'intimident pas. Si tu ne fermes pas ta grande gueule, je te prends entre deux ongles et je te fais craquer. Comme ça. (Il fait le geste. Le public se tait.) Messieurs dames, bonsoir. Roméo, Lear et Macbeth (4) se rappellent à votre bon souvenir : moi je vais les rejoindre et je leur dirai bien des choses de votre part. Je retourne dans l'imaginaire où m'attendent mes superbes colères. Cette nuit, Mesdames, Messieurs, je serai Othello, chez moi, à bureaux fermés (5), et je tuerai pour de bon. Evidemment, si vous m'aviez aimé... Mais il ne faut pas trop demander, n'est-ce pas ? A propos, j'ai eu tort, tout à l'heure, de vous parler de Kean. Kean est mort en bas âge. (Rires.) Taisez-vous donc, assassins, c'est vous qui l'avez tué ! C'est vous qui avez pris un enfant pour en faire un monstre (6) ! (Silence effrayé du public.) Voilà ! C'est parfait : du calme, un silence de mort. Pourquoi siffleriez-vous ? il n'y a personne en scène. Personne. Ou peut-être un acteur en train de jouer Kean dans le rôle d'Othello. Tenez, je vais vous faire un aveu : je n'existe pas vraiment, je fais semblant. Pour vous plaire, Messieurs, Mesdames, pour vous plaire. Et je... (Il hésite et puis, avec un geste « A quoi bon ! ».) ... c'est tout.
Il s'en va, à pas lents, dans le silence ; sur scène tous les personnages sont figés de stupeur. Salomon (7) sort de son trou, fait un geste désolé au public et crie en coulisse :
SALOMON.
— Rideau ! voyons ! Rideau !
UN MACHINISTE.
— J'étais allé chercher le médecin de service.
SALOMON.
— Baisse le rideau, je te dis... (Il s'avance vers le public.) Mesdames et Messieurs... la représentation ne peut continuer. Le soleil de l'Angleterre s'est éclipsé : le célèbre, l'illustre, le sublime Kean vient d'être atteint d'un accès de folie.
Bruit dans le public. Le comte réveillé en sursaut se frotte les yeux.
LE COMTE.
— C'est fini ? Eh bien, Monseigneur, comment trouvez-vous Kean ?
LE PRINCE, du ton que l'on prend pour féliciter un acteur de son jeu.
— Il a été tout simplement admirable.

1. Anna joue Desdémone. Cassio est, dans la pièce de Shakespeare, celui qu'Othello pense être son amant ; de même, Kean suspecte le prince et Eléna.
2. emboîtage : action de siffler un acteur, une pièce.
3. Mewill: un aristocrate, convoitant Anna, la partenaire de Kean, humilié par ce dernier, mais qui, au nom de son rang, avait refusé de se battre avec un acteur.
4. Ce sont des personnages du théâtre de Shakespeare au destin fatal : Roméo, grand amoureux ; le roi Lear d'une part, et Macbeth, souverain usurpateur, d'autre part, sont tous deux en proie à la violence de leurs tourments.
5. à bureaux fermés: donc, sans public.
6. Enfant, Kean était un saltimbanque des rues.
7. Salomon est à la fois le valet, le confident, et le souffleur de Kean.

Le sujet :
Salomon rejoint son maître chez lui. Il tente de le persuader de ne pas renoncer à être acteur de théâtre. Vous rédigerez leur conversation sous forme de dialogue théâtral, incluant des didascalies. La jalousie de Kean ne sera pas le thème essentiel de leur échange.

Mon "devoir" :

KEAN, SALOMON.
En coulisses. Des toiles peintes de décors sont appuyées contre les murs, des accessoires encombrent la scène. Kean se tient face à un miroir, toujours en costume, à demi démaquillé. Salomon le contemple un moment en silence.
SALOMON : Et bien, es-tu content ? As-tu fait ton effet ? Depuis combien de temps préparais-tu cette sortie ?
KEAN, doucement : Ne triche pas. Pas toi. (Il se retourne, s’approche de Salomon, le saisit aux épaules.) Ne leur emprunte pas leurs mots. Ne prétends pas comme eux que Kean n’est qu’un cabotin, qu’il calcule ses effets et soigne ses sorties, ne va pas croire… (Il le lâche.) Rien n’était préparé. Pas cette fois.
Salomon se tait, le regarde.
KEAN : Tu ne me crois pas. Même toi. Et bien soit, puisque ce mot vous plaît (il s’enveloppe de sa cape d’un mouvement très théâtral) je m’en drape. C’était une sortie. La plus belle. La dernière.
Salomon contemple le reflet de Kean dans le miroir.
KEAN, tristement : Même cela tu ne le crois pas.
SALOMON, montrant le miroir : Regarde toi. Un comédien. C’est ce que tu es. De cela on ne sort pas.
KEAN, violemment, arpentant la scène : On n’en sort pas, on n’en sort pas, voilà au moins une vérité ! On n’en a jamais fini avec ce métier, on s’y précipite tout entier, chaque soir ; jamais on ne gagne, jamais on ne se repose, jamais on n’est sûr. Nous sommes des joueurs qui misent leur vie entière chaque soir et la remettent en jeu le lendemain, encore, encore… Et jamais l’on n’en sort. Chaque soir je passe cette porte (il traverse un élément de décor) vers l’arène.
SALOMON : Tu l’aimes pourtant, cette arène. Tu n’y meurs pas, tu y brilles.
KEAN : Tu as raison : pire qu’une arène. Jamais on n’a exigé des chrétiens de Rome qu’ils parlent beau, que leur voix porte, qu’ils plaisent aux lions. Moi je dois me vendre chaque soir, me vendre tout entier, mon corps, mes mots, mon âme… et je dois leur plaire ! Et je dois les séduire ! Prostitué ! (Il dégrafe violemment son pourpoint.) Pire qu’un prostitué : on ne reproche pas au giton son trop de séduction, et tu entends ce qu’ils disent de moi : Cabotin !
Salomon pendant cette tirade regarde tantôt Kean, tantôt son reflet.
KEAN : Oui, oui, je sais ce que tu penses encore, c’est inscrit là dans tes yeux, dans ce miroir ! (Il se retourne et le brandit) Pauvre Kean, comme il cabotine en se plaignant de devoir cabotiner. (Il repose le miroir, toujours face au public.) Et tu ne me crois pas. On ne me croit pas. Les comédiens ne jouent finalement qu’un seul et même rôle : celui de Cassandre. (Une pause.) Tu regardes le miroir. Tout le monde le regarde. Sais-tu pourquoi ? Ils ne m’ont pas écouté le dire tout à l’heure : ils n’aiment que ce qui est faux. Si je disais la vérité, ah, voilà qui serait abominable ! Dès qu’on commence à éprouver, à sentir vrai, à aimer, à pleurer pour de vrai, on cesse d’être comédien. (Amèrement) Un homme qui aime est un mauvais acteur.
Il tourne le dos à Salomon et commence, lentement, d’ôter son maquillage.
SALOMON : Ce n’est pas vrai. Personne n’a d’émotions plus intenses, personne n’a de passions plus vastes qu’un comédien. Kean, Kean, c’est pour cela qu’ils te haïssent, c’est cela qu’ils t’envient. Aucun d’entre eux n’aimera comme tu aimes. Aucun ne sera jamais Roméo, aucun ne mourra d’amour ni ne connaître la grâce d’une nuit unique avant que chante l’alouette. Aucun de ceux qui écument de jalousie n’aura la grandeur assassine d’Othello, aucun de ceux qui sont pères n’a engendré de Cordelia, aucun ne croisera de sorcières en rentrant chez lui ni ne verra marcher le bois de Birnam ! Ce que tu vis, seul un comédien peut le vivre.
KEAN s’écarte du miroir pour l’écouter : Oui, n’est-ce pas ? C’est notre grâce. Quand je joue Falstaff (il saisit un masque de comédie), nul n’est plus bouffon que moi. Quand je suis Œdipe (il cache son visage derrière un masque de tragédie), nul n’est plus triste. (Son agitation croît pendant toute cette tirade) Oui, n’est-ce pas, nos passions sont immenses, loin au-dessus de celles des hommes mortels. (Il bondit sur des tréteaux transportés par des machinistes) Semblables à celles des dieux ! (criant) Les comédiens sont des dieux ! (Les accessoiristes inclinent les tréteaux, Kean tombe). Ainsi ils tombent de plus haut, terrassés par l’hybris. Fous. Le théâtre rend fou. (Salomon vient l’aider à se relever). Je suis leur catharsis, Salomon, ils laissent toutes leurs horribles passions couler en moi, pour que je les garde de leurs propres folies. Et ils croient qu’elles peuvent me traverser et me laisser indemne ? Et tu crois… ? (Il se dégage.) Tu devrais le savoir, pourtant, vieux compagnon. Tu me vois quitter le théâtre chaque nuit, tu viens me border parfois, lorsque je joue Macbeth et que mes nuits se trempent de cauchemars. Lorsque je joue Hamlet, je suis pris de crises parfois qui me laissent inertes et sans volonté, et je ne sais plus ce que c’est que d’exister. Lorsque je joue un assassin… (d’un revers de main, il étale sur son visage la dernière trace de fard rouge.) Oh, ils le savent bien. Ils ont inventé pour cela notre métier. Ils ont raison de dire que nous sommes la lie du monde, plus vils encore que les maquereaux et les filles de joie. Autrefois ils sacrifiaient des boucs sur l’autel de nos scènes. Aujourd’hui c’est moi le bouc, Salomon. C’est moi le bouc.
Salomon le prend doucement par les épaules et le fait avancer en passant devant les toiles peintes des décors, une forêt, un palais, un cimetière.
SALOMON : Pauvre Kean… Si vraiment tu es fou, si vraiment tu es allé si loin, au-delà des sociétés humaines, quel autre métier pourras-tu jamais exercer ? Quelle autre place pourras-tu occuper ? Quel autre rôle sera à ta mesure ? Te feras-tu ermite ? Seras-tu couronné roi par quelque tribu perdue ?
KEAN : … Ou mourrai-je, peut-être ? L’acteur n’a-t-il pas d’autre fin à sa comédie ? L’acteur qui ne plaît plus a-t-il d’autre moyen de reconquérir une place dans les cœurs ? Est-ce cela, la sortie de Kean ? Faut-il partir au faîte de la gloire comme les héros de tragédie ?
SALOMON, à Kean puis au public : Que sais-tu de ce qui plaît, de ce qui dure? Ceux-là qui t’ont hué ce soir vanteront peut-être demain tes louanges. Ce que te reprochent les princes d’aujourd’hui sera peut-être ta gloire de demain ? Ta sortie de ce soir pourrait bien être ton couronnement, ce que l’on répétera dans un siècle, ce qu’on applaudira le plus — et Kean sera le nom du courage, de la vérité, de la modernité.
KEAN : Mais encore dois-je être applaudi. Encore dois-je les impressionner. Qui d’autre que toi saura démêler sous ces oripeaux mon âme d’homme ? Qui d’autre que toi aura jamais connu le son de ma voix hors de scène ? C’est quand je suis autre qu’on m’aime, quand je porte le mieux mon masque d’histrion. Personne au monde n’est plus mal aimé qu’un acteur.
Pendant cette tirade, Salomon a fini de le démaquiller, lui ôte son costume de scène pour le remplacer par un costume de ville.
SALOMON : Vanité, encore ! Crois-tu donc qu’il en va autrement dans le monde ? Le monde est un théâtre où tous nous jouons des rôles de composition, où tous nous portons des masques, l’amoureux qui veut séduire, le ministre qui doit convaincre, l’époux qui cherche le pardon… Aimerais-tu jouer leur part sans gloire ? Aimerais-tu t’appeler menteur plutôt que comédien, hypocrite plutôt que cabotin ? Tes rôles à toi ne sont que plus grands, plus brillants que les nôtres.
Il lui passe son manteau de ville. Kean se laisse faire, se retourne une dernière fois vers Salomon avant de quitter la scène.
KEAN : Et toi alors, qui sais le monde et la scène, les vérités et les mensonges — quel est ton rôle ?
SALOMON : Monsieur, je suis votre souffleur.

samedi 8 octobre 2011

Des Mots d'Ici & D'Ailleurs, Deuxième !

A l'occasion d'une grande manifestation autour du livre et de l'écriture, je serai à L'Esplanade du Lac de Divonne le samedi 15 octobre après-midi, pour lire et dédicacer Contes de villes et de fusées et Flammagories.
Pendant cette semaine, vous pourrez aussi participer à des ateliers d'écriture, discuter avec des éditeurs, écouter des contes avec vos enfants (ou sans, pas de limite supérieure d'âge pour les Peter Pan que nous sommes), manger des gâteaux et lâcher des ballons !


La Médiathèque Correspondances et L'Esplanade du Lac, 181 avenue de la Plage, 012220 Divonne les Bains

Je vous rêve nombreux…

dimanche 2 octobre 2011

Dionysos, pas Apollon

Ne croyez pas ce que disent les journalistes : il est rare d’assister à une tragédie.
Une vraie tragédie, au sens plein du terme, au sens grec.
Même au théâtre, cela reste rare.
Parce que le monde a changé, notre regard de spectateur aussi, parce que les tragédies raciniennes ont brouillé le jeu et nous ont éloigné de cette tragédie première.

Nous avons oublié, par exemple, que le Chœur chante et danse. Ces intermèdes ne sont pas légers et sautillants comme chez Molière, ils participent pleinement du tragique.
Nous avons oublié que la purgation des passions, pour opérer, ne doit pas rester grave, digne et posée. Elle doit déborder, hurler, entrer en transe, basculer dans la folie.
Nous avons oublié, surtout, que la fête théâtrale est dionysiaque, pas apollinienne.

Tout cela, Wajdi Mouawad nous le rappelle, avec une force qui jamais ne se départit de la grâce. Une grâce presque surnaturelle qui tient à tant de variables, à tant de circonstances, à tant de choix peut-être hasardeux, que l’on pourrait parler de miracle.

Son Antigone est bien celle de Sophocle, et cela seul est déjà extraordinaire. Car c’est tout l’enjeu de la représentation du théâtre antique : comment reproduire, sur des spectateurs modernes, l’effet originel? Jusqu’où, exactement, faut-il moderniser? Un pas de trop, et l’on bascule dans l’excès branché, dans le toc, la poudre aux yeux, dans la trahison sans objet. Un pas de moins, trop timoré, et l’on se borne à l’imitation, un monde étranger aux spectateurs, étanche, incompréhensible.
La grâce de Mouawad est de se positionner exactement entre les deux.

Le décor est celui, minimaliste, de l’antique skènè. Un mur, une porte ouverte sur tous les ailleurs, fermée de voiles chatoyants et sanglants comme ceux qui séparent les mondes. Devant, la nudité de l’orchestra avec les seuls accessoires qui importent : un banc, l’eau qui circule entre les puissants de ce monde, la terre et le sang qui rappellent le dû des dieux, les pierres qui scellent le destin des hommes.

La voix des acteurs sonne haut et juste, dans la traduction dépouillée, intemporelle, de Robert Davreu. Les phrases de Sophocle deviennent modernes par la grâce de cette traduction et de la diction, sans besoin d’anachronismes, de familiarités ni de références pataudes. Ce texte, ces voix, ne nous épargnent rien des hésitations d’Ismène, de la fragilité d’Hémon, des folies dissemblables et jumelles d’Antigone et de Créon, tous deux condamnés par l’hybris, la démesure, l’orgueil de l’homme qui croit pouvoir se soustraire au destin. Ce pourquoi Antigone doit crier, doit entrer en transe et danser sa folie sauvage, doit se perdre entre la vie et la mort. Ce pourquoi Créon doit être dur, paranoïaque, violent, avant de finir seul et brisé, en larmes, entouré de fantômes, agrippant follement les lambeaux de lumière de ce qui aurait pu être et qui par sa faute ne sera jamais.
Car la tragédie de Mouawad ne nous épargne rien : pas de salut final, pas de soulagement. Le retour des personnages morts sur scène n’est qu’un rappel douloureux de ce qui est perdu, un dernier éclair qui montre l’étendue de la chute avant de disparaître à nouveau, à jamais, dans la nuit. Créon reste seul avec son désespoir et sa folie. Les spectateurs aussi.

Car Mouawad prend pleinement, délibérément, le chemin de la catharsis. Et avec lui, bien sûr, Bertrand Cantat.
On voudrait pouvoir dire que seules importent la force de sa musique et de sa voix, puissante, modulée, grave, intense dans le chant comme dans la psalmodie. Une voix et une musique qui portent la charge des dieux, des destinées, des Erinyes, mais aussi du peuple, des hommes, de leurs faiblesses. Qui jouent à cette fin de toutes les modulations du rock, de la violence des emportements à la mélancolie de la ballade.
On voudrait pouvoir dire que le nom et le passé de Bertrand Cantat n’importent pas.
Ce serait hypocrite et faux.
Bien sûr qu’ils importent.
Mais cela, qui pourrait être malsain et déplacé, qui pourrait être encombrant, nous détourner de la tragédie — cela nous en rapproche, au contraire.
Ici, le pari risqué du choix de Bertrand Cantat touche vraiment au miracle. Parce que la catharsis se fait aussi à travers lui, pour lui, en lui, sous nos yeux. Parce que les mots que chante le Chœur, que chante Cantat, « Heureux celui qui n’a jamais connu le malheur », résonnent doublement, pour Antigone et sa famille et pour l’homme en noir, debout sur scène, dont nous connaissons la faute et le châtiment.
Jamais cela ne va trop loin. Jamais Cantat n’éclipse le Chœur, et moins encore les acteurs. Il se tient en retrait, dans l’ombre, tendu, douloureux, humble. Là encore la mise en scène de Mouawad trouve le point d’équilibre, la place exacte et juste.

Ce lieu où le théâtre accomplit des miracles, où la magie opère. Sans concession. Pour nous serrer le cœur, nous rappeler que nous sommes mortels, que nous sommes coupables, ou pourrions l’être, tous, tous, très aisément, il suffit d’un moment, d’un pas de trop. Pour qu’à nouveau, comme au temps des Grecs, nous célébrions Dionysos qui nous entraîne, nous perd et nous console, et accomplissions la catharsis que Mouawad définit de façon si moderne et si juste : « Je pense que c’est la rencontre furtive avec sa propre mort. C’est ressentir le désir profond que notre existence soit grande et héroïque, belle, à la hauteur de ce qu’on espérait enfant. Cet instant où ce qui est perdu nous apparaît, exprimé par une réaction émotive, qui nous lave, nous relève, qui console. »


J’ai assisté à la représentation d’Antigone le 1er octobre 2011, dans la trilogie Des femmes (Les Trachiniennes, Antigone, Electre) de Sophocle, mise en scène par Wajdi Mouawad, à la Comédie de Genève.

mercredi 17 août 2011

Saison de la Créativité (et de la Frustration?)

Cela m'arrive chaque année, pendant la deuxième moitié du mois d'août.
Même l'an dernier, alors que je vivais les dernières semaines de ma grossesse, et que j'avais bien autre chose à penser. Et de nouveau cette année, alors que seule avec le Crapion Terrible toute la journée j'ai encore moins de temps libre.
Et pourtant.
Sans doute n'est-ce donc pas la solitude estivale qui engendre ces idées. Il faut alors que ce soit l'approche d'une nouvelle rentrée. C'est plus inquiétant. Cela dit, d'une façon ou d'une autre, que mon métier ne me satisfait pas entièrement et que chaque année j'ai le désir et le regret d'une autre carrière.
Celle de l'écriture.

Certaines années, j'ai réellement écrit et achevé un texte à cette période. Ce fut le cas par exemple du "Tribunal des Corbeaux", publié dans la regrettée revue Monk. Ou de "Tu Retourneras à la Poussière", encore inédit.
L'an dernier, grâce à l'ami Jorune, je fourmillais d'idées pour un univers romanesque. Nul roman n'en est né, même si j'ai l'excuse d'une autre naissance, très biologique celle-là, quelques jours plus tard.
Cette année, je rêve d'un feuilleton littéraire et délirant, à la façon de mon bien-aimé XIXème siècle, écrit avec mes collègues de lettres, quelque chose de loufoque et d'outrancier, un brin potache aussi.
Je rêve aussi, de façon moins nostalgique, d'un vrai ebook, d'une narration interactive, écrite pour ce support palpitant et pas seulement "enrichie". Quelque chose dans l'esprit de Varytale ou des Studios Walrus.
Et à l'occasion de notre travail sur les villes imaginaires pour "Littérature et Société", je me reprends à rêver de ce roman jamais écrit sur la Ville-Etoile, la Cité aux Neuf Vies, diamant imaginaire dont "Ave, Ignis" dans Flammagories n'était qu'un fragment arraché.

Et, comme les autres, comme tous ceux qui n'écrivent pas, ou pas assez, j'en fait un billet sur mon blog au lieu d'un vrai roman.