mercredi 10 octobre 2018

#Inktober 10 : Flowing

Je suis assis sur la petite île rocheuse et ma respiration s'écoule comme le fleuve autour de moi. J'ai besoin de toute ma concentration pour rester immobile ici et me soustraire à son flux. Ensuite seulement je peux le sentir en moi, l’écoulement de l’eau, de l’amont vers l’aval. Si vous avez jamais observé un fleuve, même plus… naturel que celui-ci, vous savez que ce n’est pas aussi simple. Ici il ralentit tellement qu’on croirait une mer étale, là il accélère en rapide tumultueux, là-bas il tourbillonne et ne sait même plus dans quel sens il va. Par moments il s’égare en d’étranges diffluences, se perd dans des marécages.
Mais le gros du flux continue, je le sais bien. Je peux à présent voir les innombrables esquifs emportés dans son cours. La plupart sont bien trop obsédés par leur course pour m’apercevoir. Il arrive pourtant que l’un d’eux croise mon regard.
J’y lis presque toujours la même expression : l’envie — la haine parfois. Parce que je ne suis pas emporté par le fleuve ils me croient immortel. Ça ne fonctionne pas du tout comme ça. La Mort et le Temps n’ont pas du tout les mêmes règles.
Parfois aussi je distingue d’autres êtres qui, comme moi, jouent avec le fleuve. D’autres îlots. Quelques engins improbables qui surgissent de l’eau pour replonger plus loin dans le fleuve — ou plus haut, en amont, à rebrousse-courant.
L’eau s’en moque. Elle coule.
Ce qui m’intéresse le plus, c’est cette femme-là qui mène sa barque dans le courant comme une navigatrice. Elle perçoit les courants, les utilise. Là, par exemple, elle a encalminé son radeau dans un coin, et elle n’est même pas en train de méditer comme moi. Je me demande comment elle s’y prend. Je me demande à quoi elle peut occuper tout ce temps gagné, par petites poches, avant de se lancer à nouveau dans les courants. Je me demande si c’est une sorcière, ou une moniale — ou une mère de famille.

mardi 9 octobre 2018

#Inktober 9 : Precious

Voilà donc où nous en sommes, mon amour. Au bord de l'abîme, à la toute fin de notre histoire, au seuil des ténèbres.
Et je le tiens entre mes mains, chaud, palpitant, pulsant d'une étrange vie sanguine. Il est presque menaçant. Je ne devrais pas être étonnée : il est tien, et tu as toujours été menaçant aussi, dangereux, tendu dans l'élan d'un combat perpétuel contre le monde. Je le tiens entre mes mains - mes mains trop blanches, trop fines, d'érudite préservée - et voilà que mes doigts sont tachés de sang.
Je n'avais pas besoin de cette horrible métaphore. Je sais bien que j'ai du sang sur les mains. On ne peut pas se donner à toi et y échapper. On ne peut pas t'aimer et conserver son innocence. Quel mensonge abject ce serait. On ne peut pas t'aimer sans accepter tes ténèbres. On ne peut pas partager ton lit et se soustraire à tes tortures. On ne peut pas partager ta vie et ignorer tes crimes.
Même moi je n'ai pas pu.
Je suis là et il repose entre mes mains d'amante et de sorcière. Et il n'est rien au monde de plus précieux, même à présent. Ton cœur, mon amour, mon démon.
Alors je referme mes doigts, et le sang jaillit.

Pour Vykos, obviously

lundi 8 octobre 2018

#Inktober 8 : Star

Comme pour toute légende, il est impossible de mettre le doigt sur son commencement.
J’aime imaginer un obscur archiviste penché sur quelque cadastre et pointant la forme étonnante des remparts : celle d’une étoile. De haut la ville ressemblerait à une ville-étoile.
Et tout partirait de là. Je ne sais pas trop, tout de même, comment la phrase sortirait des archives, acquerrait la forme vivante et sifflante des rumeurs. Un jour on l’entendrait à la table du prince : « Un cartographe — il dirait cartographe, archiviste sonne décidément trop poussiéreux — m’a fait remarque l’autre jour que notre ville, vue du ciel, ressemblerait tout à fait à une étoile. »
Et le prince sourirait. Quelle image flatteuse. Toute une culture naîtrait de cette flatterie. Les lumières sur les bastions, les lanternes célestes de l’équinoxe, la tour d’astronomie.
Et puis une princesse aurait l’idée poétique de baptiser son premier-né Arcturus. Nous savons bien comment cela fonctionne : la noblesse s’emparerait de cette mode, puis le peuple, et quelques siècles plus tard seuls des traditionalistes dépassés choisiraient de tels noms pour leurs enfants.
A quel moment aurait-on changé les toponymes ? A quelle date le fleuve traversant la Ville serait-il devenu la Via Lacta ?
Cela n’a pas vraiment d’importance. Les poètes écriraient d’innombrables textes, on oublierait de quoi il s’agissait au départ, d’une bête question de forme. On écrirait que la Ville-Etoile éclaire le monde. On écrirait que le civilisé (comprenez : le citoyen de cette Ville) est avant tout celui qui regarde les étoiles. Et il en aurait toujours été ainsi.
Je suis un érudit, voyez-vous. Je ne suis pas dupe. Et pourtant.
La Ville brille en moi comme une étoile.

(Ce texte-là est écrit dans le même univers que celui de ma nouvelle "Ave Ignis" et d'un roman que, qui sait, j'écrirai peut-être un jour.)

dimanche 7 octobre 2018

#Inktober 7 : Exhausted

Parfois nous n’en pouvons plus.
Nous avons tout essayé. Mais ça n’a rien à voir avec la bonne volonté, avec la volonté tout court.
Parfois c’est le monde qui ne veut plus. C’est une petite chose, et puis une autre, et encore une, tout un mur de petites briques, sales et branlantes, qui nous cachent le soleil, qui finiront par s’écrouler sur nous. C’est comme un de ces jeux de Mikado, ou plutôt le contraire, on ajoute un cube, encore un cube, jusqu’à celui qui fera tomber tout l’édifice.
On ne peut pas prévoir de quel cube il s’agira, sa couleur, sa taille. C’est un article de plus sur le réchauffement climatique, et la fin qui s’en vient. C’est le collègue qui s’emporte soudain, on ne sait pas pourquoi. C’st un mail désagréable de notre supérieur. C’est un automobiliste qui nous klaxonne parce que nous respectons la limitation de vitesse. C’est un enfant qui tombe malade l’après-midi où nous avions prévu de nous reposer, ou l’après-midi où nous croulons sous le travail, c’est toujours la mauvaise après-midi. Mais ce n’est pas la faute du cube. Ce n’est la faute de personne.
C’est trop.
C’est le moment où certains prennent le train et s’en vont pour toujours, le moment où certains s’endorment pour cent ans, comme dans les contes. Le moment où la besace magique est vide, inexplicablement, on a beau glisser sa main au fond, la retourner, il ne reste rien, pas une miette de gâteau, ni d’or, ni de courage.
Le moment où je me glisse derrière la bibliothèque, à cet endroit-là, et j’ouvre la petite porte bleue, de mots et d’ivoire, qui n’est jamais fermée.

samedi 6 octobre 2018

#Inktober 6 : Drooling

J’essuie la bave au coin de son bec. Ça ne sert pas à grand chose, je le sais bien. Ses plumes sont en si mauvais état de toute façon qu’un peu de salive ne change pas grand chose.
Si elles étaient sèches, peut-être qu’il pourrait voler. Non. Si elles étaient sèches, et entières, et s’il n’en avait pas perdu des dizaines cette année… Il ne volera plus jamais, je le sais bien.
« Tu devrais engager quelqu’un pour s’occuper de lui. Ou le confier à un asile. »
Ils savent bien que ce n’est pas possible. Depuis qu’il a perdu la vue, il ne laisse plus personne l’approcher. Personne d’autre que moi. Il connaît si bien mon odeur qu’il arrive encore à l’identifier, après tout ce temps. Et il est encore dangereux : son bec peut toujours percer un oeil, ses sabots fracasser un crâne.
« Alors tu devrais le faire piquer. Dans son propre intérêt. Il est aveugle, cloué au sol, pourquoi s’acharner ? »
S’acharner. Ils ont peut-être raison. Peut-être que ce n’est pas dans son propre intérêt, mais dans le mien.
J’entoure son cou de mes bras, je plonge mon nez dans ses plumes, et il se laisse faire, avec un petit cri rauque. Ce n’est pas son odeur de bête malade que je sens, ce n’est sans doute pas la mienne qu’il perçoit non plus.
Mais celle de l’homme que nous avons perdu tous les deux.
Alors j’essuie la bac au coin de son bec, et je ne le tue pas.
Ce serait perdre Sirius une nouvelle fois.

vendredi 5 octobre 2018

#Inktober 5 : Chicken

C’était un dimanche midi, à table. Elle avait trois ans. Ses parents ont exhibé un os du poulet, un os bien nettoyé, tout petit, un peu étrange — comme une fourchette, comme une aile vestigiale, un os qui aurait dû appartenir à un ptérodactyle plutôt qu’au poulet bien gras qu’ils avaient mangé.
« C’est l’os des souhaits, lui ont-ils expliqué. Chacun tire d’un côté, et celui qui a le morceau le plus gros voit son vœu réalisé. »
Elle a posé l’os à plat dans sa menotte. Il dépassait de partout. Elle l’a bien regardé, en fronçant les sourcils, comme elle faisait déjà. Puis elle a choisi un côté. Son père a pris l’autre. Ils ont tiré. C’est elle bien sûr qui avait le plus gros morceau.
Cette fois, et la fois suivante, et toutes les autres. Avec ses parents, ses frères, ses amis, ses collègues. Avec moi.
« Encore ! » m’exclamai-je, dépité.
Elle m’a regardé avec perplexité : « Tu sais, si tu veux gagner, il faut que tu choisisses le premier.
— Pourquoi ?
— Parce que l’os se casse toujours de la même façon. Tu ne vois pas ? »
Elle a essayé de me montrer les signes : l’angle, la courbure, l’amincissement de l’os, la plus grande fragilité — mais je ne vois pas ce qu’elle voit. Je préfère croire que c’est un de ces petits pouvoirs magiques du quotidien, comme nous avons tous.
Alors que je sais bien : she’s my Sherlock.

jeudi 4 octobre 2018

#Inktober 4 : Spell



Il mène sa vie comme il le peut. A tâtons, comme tous les humains. Il réussit parfois, se trompe souvent. Il a des coups de chance, il fait de belles rencontres. On le quitte, on le licencie. On lui dit : c’est la vie. C’est sûrement vrai.
Il pleure en secret, comme tous ces hommes à qui on a appris qu’il ne fallait pas, qu’il ne fallait jamais. Il rit aussi, d’un beau rire sonore qui ébranle.
Il avance, malgré tout — c’est ce qu’il se dit, mais peut-être est-ce seulement pour se rassurer.
Il n’est pas différent des autres, se dit-il, un équilibriste qui manque cent fois basculer dans le vide. Ce sera peut-être cette fois, se dit-il en allant chercher ses résultats d’analyses. Ou cette fois, pense-t-il, les soirs de solitude intense dans la cité dévoreuse d’âmes. Ou encore cette fois, quand le téléphone sonne et que la voix de sa mère est grave au bout du fil. C'est cette fois, croit-il soudain quand explose une rame de métro.
Mais il continue de marcher, de trébucher sans tomber.
Sans voir en dessous de lui le filet du sortilège.