mercredi 4 juin 2008

ELENA ANDREEVNA : HOMMAGE

Elle a vingt-sept ans. Elle est belle, instruite, élégante, mariée à un vieillard presque célèbre.
Elle irradie. Elle est la passante aérienne qu'on n'en peut plus de désirer.

Elle n'en peut plus de porter ce poids-là.
Que les hommes la désirent forcément (sauf celui qu'il faudrait), que les femmes la craignent, qu'on la change en icône.
Ce n'est pas une "pauvre petite fille riche". Ce n'est pas du tout une petite fille.
C'est une femme, une vraie, riche d'une intense vie intérieure.
C'est une femme, mais elle n'est pas entière. Elle ne le sera jamais. Cette intégrité, c'est le monde lui-même qui la lui dénie.
Le monde, et pas seulement les conventions sociales. Elena Andreevna, qui a la grâce suprême de l'humilité, se prétend et se croit terne, petite bourgeoise, canari encagé trop faible pour fuir.

Mais ce n'est pas la faiblesse qui rogne ses ailes, ralentit ses gestes, assoupit son pas. Ce n'est pas le manque d'envergure qui l'emprisonne. Ce n'est pas même seulement le sens du devoir.
C'est le monde, et la science qu'elle en a. Une science innée et infinie, celle de la Russie et de son passé, un savoir qui la condamne à la lassitude et à l'acceptation.
Elena Andreevna est condamnée à comprendre.
Et celle qui comprend ne peut haïr, ni se rebeller, ni fuir.
Elle n'a pas le choix.
A peine peut-elle, parfois, se réfugier dans un livre ou dans un jardin, à l'abri des regards et des passions.
Elle n'a pas le choix, il ne lui reste qu'à regarder les hommes errer et se détruire, et ne rien pouvoir faire, sa volonté émoussée par son âme trop vaste, sa conscience trop ancienne.
Elle ne recevra en viatique que l'absolution de sa beauté, une amère consécration.
Elle regardera la jeune fille impétueuse épouser l'idéaliste qu'elle ne comprend pas, que seule Elena elle-même aurait pu comprendre et accompagner, s'il avait voulu, s'il avait su davantage, si elle-même avait su moins.
Elle regardera ces couples mal assortis, impossibles, condamnés — comme le sien — et rêvera parfois de ce qui aurait pu être, dans un monde plus jeune.

Elle n'a pas le choix, et c'est sublime.

Elle s'éloignera de nous, et de tous, de plus en plus lentement, une silhouette diaphane que son fardeau ne courbe pas.
Et finira par se dissoudre, on entendra à peine un soupir,car elle est modeste et polie, elle ne sait pas qu'elle est la mélancolie même, que sa beauté nous serre le coeur, ni que cette beauté est celle de son âme.
Elle ne sait pas qu'elle est l'un des plus beaux personnages de femme jamais créés.
Elena Andreevna ne se prend pas au sérieux. Comme tous les enfants des mondes finissants, elle a l'élégance discrète de l'auto-dérision.
Elle sourit, hausse les épaules.
Elle quitte la scène.
Et voilà que son fardeau pèse sur nos propres épaules.

Tcheckhov, L'Homme des Bois, Comédie de Genève

3 commentaires:

vieil anar a dit…

J'étais venu lire, sur les conseils de Gabian, ton dernier papier, mais trop vite, comme souvent et je n'ai pas pris le temps de lire tout le reste...!

Et voilà que je découvre une belle écriture, ciselée, des trouées de lumière dans les nuages, des petites perles de pluie irisées...des belles choses, quoi, et cet hommage à Elena Andreevna en est une, subtil et humain et frangé de soleil couchant..

Moi, je serais toi, je continuerai et puis aussi à cueillir des brassées de jonquilles du côté du col de la Faucille, que je connais bien, et à attendre que murissent les myrtilles...

Alba a dit…

Merci à toi. J'aime ce personnage, cette femme, ce texte. Je suis heureuse de l'avoir fait partager. Sois le bienvenu…

Milena Mc Closkey a dit…

Merci beaucoup de partager cette analyse pleine de compassion et d'intelligence de ce personnage énigmatique dans l'oeuvre de Tchekhov. J'ai la chance de pouvoir incarner cette femme dans une représentation d'Oncle Vania dans le cadre de ma formation de comédienne et j'ai trouvé dans ton article les mots que je n'arrivais pas à trouver moi-même pour décrire ma tendresse pour ce personnage, qui est plein d'énigmes et de profondeur, un véritable défi pour une actrice.