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vendredi 24 avril 2009

DES NOUVELLES DU MONDE

Celui de dehors. Celui qui bouge. Celui qui fâche, parfois, qui inquiète, parfois.
Celui qui nous fait, que nous voulions ou non.

Sur le blog de Claude-Marie Vadrot, dont je ne partage pas toujours les opinions, dont je désapprouve parfois (souvent ?) le ton provocateur et les jugements à l'emporte-pièce…

Au jardin des Plantes il est désormais interdit de penser et de parler: histoire d'un cours interdit
C'est l'histoire d'un prof de fac qui doit donner un cours sur la biodiversité et l’origine de la protection des espèces et des espaces en plein blocage des Universités et qui décide de le tenir au Jardin des Plantes, pour toutes sortes de raisons.
C'est l'histoire d'un prof à qui un vigile muni de sa photographie et peut-être embarrassé déclare : "Je suis chargé de vous signifier que l’accès du Jardin des Plantes vous est interdit."
C'est l'histoire de ce qui suit.
Mais ce n'est pas la partie qui importe, n'est-ce pas ? La partie qui importe est celle qui s'est passée avant et qui a conduit à cette décision.

La partie qui importe est toujours avant.
Comment en est-on arrivé là, déjà ?
A quel moment crie-t-on au loup, à quel moment a-t-on cessé de crier ?
A quel moment était-il encore temps ?

Sur le blog d'Eolas, découvert grâce à Lucie, un blog miracle que je ne saurais trop vous recommander, dont j'admire l'acuité, la pertinence, l'esprit, une analyse des récents propos du Président sur les droits comparés des criminels et des victimes et la législation anti-bandes.
Vous avez sûrement entendu ça. J'ai tout de suite pensé à Dolores Umbridge (Ombrage en VF) et à son Décret d'Education n°24.
Mais je ne suis pas juriste.
Eolas, si.
Et cela donne ces deux bijoux de précision, d'érudition et d'humour :

Va-t-on jeter les victimes en prison ?
Le président de la République annonce une spectaculaire indulgence à l'égard des bandes

dimanche 12 avril 2009

L'EUROPE : UN PORTRAIT CHINOIS

A la demande de Lucie, un portrait chinois sur ce que nous évoque l'Europe.

Deux précautions pour commencer :
- J'aime l'Europe. Profondément. Depuis longtemps c'est par elle que je définis mon identité, en tout premier. C'est la fondation sur laquelle je me construis, la terre où vagabonde mon âme, que je le veuille ou non (et parfois je ne le veux pas, croyez-moi — chaque fois que je visite l'Afrique, en particulier).
- Je suis très, très mauvaise pour ce genre d'exercices. Je cherche toujours le comparant ultime, celui qui rendra compte de toute la complexité du sujet. Bien sûr un tel comparant n'existe pas. J'ai donc été très largement aidée par mon Amour, beaucoup plus doué que moi pour cela.

Si l'Europe était un animal…
Ce serait une vache.
A cause des amours de Zeus, d'Io l'errante, du Bosphore où finit le continent, de la princesse Europe emportée sur un taureau blanc.
Bien sûr, la vache n'est pas un animal noble et élégant. Mais elle est vieille. Elle accompagne l'humanité depuis si longtemps, sa silhouette dessinée sur des murs de cavernes, associée aux anciennes Déesses. La Vache est la Mère, à l'évidence. Elle nourrit les hommes de son lait.

Si l'Europe était une fleur…
Ce serait, à l'évidence, la rose des vents.
Astuce rhétorique ? Mais l'Europe est ainsi, c'est un vieux penseur retors, adepte des figures de style et des subtilités discursives.
Cependant il y a davantage que cette esquive dans la rose des vents. Depuis si longtemps l'Europe cherche le sens, non seulement son sens à elle mais le sens du monde — l'Europe voit grand. Depuis si longtemps elle explore, cartographie, répertorie le monde, lui donne sa forme — la projection de Mercator — et se place au milieu.

Si l'Europe était un tableau…
Ce serait, pourquoi pas, La Bataille d'Alexandre à Issus de Albrecht Altdorfer.

Parce que c'est une image démentielle et magnifique d'une Europe imaginaire, qui ne ressemblera jamais à la réalité : les Alpes autichiennes y rejoignent la Turquie dans un saisissant résumé géographique. Parce que l'horizon, où étonnamment le soleil se couche, est celui que l'Europe n'en finit pas de contempler : le Nil, la Mer Rouge, le Sinai, la Palestine. Parce qu'Alexandre s'y bat contre Darius de Perse, et qu'Alexandre est sans nul doute un symbole européen, celui d'une Grèce conquérante qui se reconnait dans l'Afrique du Nord davantage que dans la Scandinavie. Parce que le tableau et sa commande évoquent d'autres époques, d'autres Empires (saint, romain, germanique), d'autres batailles qui ot contribué à définir l'Europe et ses frontières (le siège de Vienne par les Turcs) — et les regrets qui accompagnent cette délimitation.
Parce que l'Europe est délimitée par son histoire et par ses guerres.
Ses guerres, oui. C'est un tableau où l'on se bat. On s'est tant battu en Europe. Le rêve d'Union est avant tour un rêve de paix.

Si l'Europe était une ville…
Je serais tentée de répondre, comme Lucie : n'importe laquelle. Mais contrairement à elle, je le répondrais avec jubilation. L'Europe est une ville, oui, une Cité au sens fort du terme: bouillonnante, ancienne, vingt fois détruite et reconstruite, politique, commerçante, cosmopolite. Un creuset. Que seules les villes permettent.
N'importe laquelle de nos Cités anciennes et cosmopolites pourrait donc la représenter.
Mais parce que j'en reviens, j'opte pour Istanbul (et aussi par défi pour cette Union Européenne qui la refuse en son sein).
Tentaculaire, portant sur son visage les vestiges et les beautés de ses multiples passés, vieille et moderne en même temps, entretenant son passé et rêvant d'avenir, multi-culturelle, multi-confessionnelle, chrétienne, juive, musulmane, ancienne capitale d'Empire, éternel poste-frontière…

Si l'Europe était un personnage…
J'ai terriblement hésité. Je ne voulais pas d'un conquérant, ni d'un empereur — sans quoi j'aurais pu choisir Constantin, porté à l'Empire par les légions britanniques, reconquérant Rome, élisant Byzance pour capitale, chrétien par opportunisme et lucidité.
Je voulais un penseur — philosophe, poète, qu'importe — l'Europe est une idée, une culture, une tournure d'esprit, avant d'être une réalité administrative et politique.
Il fallait un penseur voyageur, ouvert sur l'Europe, d'une de ces époques où les idées circulaient, bouillonnaient, se souciaient peu des frontières, peut-être un humaniste comme Erasme, ou un Encyclopédiste comme Diderot.
Il fallait un homme (ou une femme, j'aurais tant aimé une femme) qui synthétiserait ces héritages européens, qui porterait l'influence de la pensée gréco-romaine et de la pensée germanique et nordique, un homme comme Goethe, peut-être, il faudrait quelqu'un qui soit à la fois Voltaire et Byron.
En fin de compte nous avons opté pour Umberto Eco. C'est un vieil homme, plusieurs fois âgé, un homme qui porte tous ces héritages et qui le sait, un érudit joueur, un écrivain polymorphe et labyrinthique, capable de rêver l'Europe des grands conflits théologiques du Moyen-Age, des Templiers, des modernes conspirations, l'Europe qui recycle et qui crée, qui parle de sémiologie et d'informatique, l'Europe des explorateurs qui n'en finit pas de se chercher en parcourant les terres qui lui sont étrangères…

Si l'Europe était une chanson…
Bien sûr, ce pourrait être l'Hymne à la Joie. D'ailleurs, c'est l'hymne européen, j'ai rarement été aussi en… accord avec le choix d'un hymne.
Mais c'était un peu facile, n'est-ce pas ?
Alors mon Amour m'a suggéré "Lili Marlene".
Pour ne pas oublier les années 30 et l'empreinte noire qu'elles ont laissée sur l'Europe.
Pour ne pas oublier non plus que malgré tout, comme pendant la Première Guerre, les chansons traversent les frontières et les guerres, sont traduites et chantées dans toutes les langues (y compris en anglais par une Allemande), et s'il le faut, émigrent aux Etats-Unis.


(Le principe voudrait que je "tagge" d'autres personnes en leur demandant de se livrer au même exercice. Comme plusieurs s'y sont déjà livrées… et d'autres n'ont pas de blog… je lirais volontiers les versions de Léonor — une Aixoise cosmopolite —, de Shaya — une Grecque en exil, ou peut-être le contraire ? — et du Gabian — une Helvète émigrée.)

mardi 17 mars 2009

10 LIVRES… (4)

Enfant, adolescente, je dévorais les romans d'aventures historiques.
Des héros brillants et courageux, un cadre passionnant d'intrigues politico-historiques, des combats à l'épée, de grands serments d'amour ou d'amitié (qui finissaient mal, en général.)

En choisir un pour cette liste, un seul, est un crève-coeur.

Cela aurait pu être Dumas (Grabuge m'en voudra terriblement qu'il n'en soit pas ainsi.) C'est lui, après tout, qui a lancé en France cette habitude d'enfanter à l'Histoire de beaux bâtards. Cela aurait pu être Dumas, pour Les Trois Mousquetaires qui furent ma première émotion de théâtre avant d'être une émotion de lectrice, pour la fougue de D'Artagnan que j'ai même incarné, pour la sombre mélancolie d'Athos, pour la subtile séduction d'Aramis, pour les larmes versées par auteur et lecteur à la mort du brave Porthos. Ou, plus tard, pour le long et vain et rageant et sanglant duel, à la fin de La Dame de Monsoreau.

Ou bien cela aurait pu être Paul Féval. Lagardère reste inscrit en moi de bien des façons, et aussi ses interprètes au cinéma — je parle de ceux d'autrefois, ceux qui étaient rediffusés dans mon enfance. Je pense aux sourires et à l'enthousiasme qui me soulevait dans mon fauteuil en regardant Jean Marais, à la tendresse que j'ai gardée pour lui. Je pense à l'émotion plus grave qui m'étreignait en regardant Pierre Blanchar veiller sur son Aurore.

Ou bien, dans un genre un peu différent, cela aurait pu être Les Rois Maudits de Maurice Druon. Pendant des mois, j'ai su Le Roi de Fer par coeur. J'entends par coeur au sens littéral : je l'avais adapté et mis en scène pour deux comédiennes, nous nous partagions tous les rôles, et savions l'intégralité des dialogues par coeur. J'avais treize ans. J'aimais la verve de Robert d'Artois, les défis de Marguerite de Bourgogne, l'intelligence politique de Philippe. Je ressemblais, surtout, à Isabelle d'Angleterre, j'étais déjà partagée entre la maîtrise et la passion, et ces désirs qui peuvent conduire aux grands règnes, aux grands sacrifices, aux grandes amours, aux grandes tragédies.

Cela aurait pu.
Mais c'est, finalement, Michel Zévaco et son Pardaillan.

Pour ce héros nouveau qui ressemble à tous les autres et les dépasse.
Pour sa bravoure sans illusion, pour son panache plus magnifique d'être plus désespéré, pour son ironie salutaire qui ne se change jamais en cynisme, pour sa solitude essentielle et sans amertume.
Parce que Pardaillan ressemble à Cyrano et le dépasse — en humanité.
Non qu'il soit plus grand ; mais il vient plus tard.
Composé à l'aube du XXe siècle, cette époque de fureur sans concession, de plumes acides, de rêves nouveaux et de désillusions.
Il a en lui le panache et l'énergie du XIXème siècle, les ombres et les désillusions du XXe.
Il sait être flamboyant, impitoyable — tendre.

Je suis revenue à lui longtemps après, en maîtrise, pour l'exercice universitaire qui m'a le plus amusée.

Un jour, peut-être, écrirai-je un roman de cape et d'épée.

lundi 16 mars 2009

10 LIVRES… (3)

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

Le théâtre à la portée d'une âme, d'une voix.

Le lire à haute voix en toutes circonstances. Dans une salle d'étude à demi désertée, malgré les yeux écarquillés de vos camarades. Dans l'ombre secrète de votre chambre, pour laisser les sanglots briser votre voix. Ou, si vous êtes brave, à la table d'un festin, entre deux plats.

Ce fut la première leçon de Cyrano et elle ne m'a jamais quittée.
Je lis toujours à haute voix, m'émeus toujours au théâtre, j'ai gardé le goût de la rhétorique, du beau langage, des mots qui pointent comme des rapières, à la fin de l'envoi je touche. Des mots qui pourraient faire s'arrêter au portail/ Du paradis, un saint !
J'ai gardé le goût de cette pièce où l'on trouve à chaque acte des trésors, à chaque acte des morceaux de bravoure.
Le panache du verbe, mais bien sûr aussi le panache du coeur.
Evidence : les livres qui marquent imprègnent à la fois notre écriture et notre vie.

C'est la leçon intime de Cyrano.
Celle de l'Acte II que reprend le final.
Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force?
Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
Des vers aux financiers? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale?
Exécuter des tours de souplesse dorsale?…
Non, merci. D'une main flatter la chevre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par desir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
Non, merci! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
Non, merci! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant? Non, merci!
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbeciles?
Non, merci! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
Merci! Ne decouvrir du talent qu'aux mazettes?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure Francois"?'
Non, merci! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter?
Non, merci! non, merci! non, merci! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre,— ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, meme des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être oblige d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'etre le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chene ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
(Acte II, scène VIII)


Le panache qui fait vibrer les adolescents, les rebelles, qui me fait vibrer encore de toutes mes fibres idéalistes.
Qui fait vibrer l'auteur en moi, aussi.
Mais qui à présent me touche davantage tel que Cyrano le formule à la fin de la pièce — vieilli, assagi peut-être, toujours libre mais plus lucide, plus… doux.

Cette ultime scène qui fait encoure couler mes larmes, tomber la nuit, chaque fois que je la lis.

CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
Pas là! non! pas dans ce fauteuil!
(On veut s'élancer vers lui):
— Ne me soutenez pas!— Personne!
(Il va s'adosser a l'arbre):
Rien que l'arbre!
(Silence):
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
— Ganté de plomb!
(Il se raidit):
Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
(Il tire l'épée):
et l'épée à la main!

LE BRET:
Cyrano!

ROXANE (défaillante):
Cyrano!

(Tous reculent épouvantés.)


CYRANO:
Je crois qu'elle regarde. . .
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
(Il leve son épée):
Que dites-vous?… C'est inutile?… Je le sais!
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès!
Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
— Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ? — Vous êtes mille?
Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
Le Mensonge?
(Il frappe de son epee le vide):
Tiens, tiens!— Ha! ha! les Compromis!
Les Préjugés, les Lâchetés!. . .
(Il frappe):
Que je pactise?
Jamais, jamais!— Ah! te voilà, toi, la Sottise!
— Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
Arrachez! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
(Il s'élance l'épée haute):
et c'est…

(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret
et de Ragueneau.)


ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
C'est?…

CYRANO (rouvre les yeux, la reconnait et dit en souriant):
Mon panache.


Rideau.

lundi 23 février 2009

PUISSE JULIEN ME PARDONNER

… de passer d'un texte qu'il a aimé à ceci.
Mais.

Pierre Jourde, écrivain et professeur d'université.
A quoi sert (ou devrait servir) l’université ?

Pendant des décennies, l’université a avalé sans broncher les réformes les plus burlesques. Et voici brusquement les universitaires de toutes tendances politiques, les présidents d’université les plus modérés, les chercheurs les plus prudents, gauche et droite mêlées, qui se retrouvent dans la rue, à lever le poing avec des étudiants et de jeunes chercheurs. Pour en arriver à cela, il faut un sentiment profond d’humiliation, de mépris pour les professions intellectuelles, qui dure depuis très longtemps, et qui ne vient pas seulement de nos hommes politiques, mais aussi de la représentation qui est donnée de ces professions par certains médias, à partir d’une méconnaissance profonde de leur réalité quotidienne.

Cela ne tient pas seulement au déferlement des clichés populistes. Ce n’est pas seulement parce que l’on fait passer pour des fainéants des gens qui ne cessent de travailler, pour des salaires minables, dans des lieux souvent sordides. Ce n’est pas seulement parce que l’on prétend évaluer enfin des chercheurs qui le sont en réalité toute leur vie, sur des critères très sélectifs. Ce n’est pas seulement parce que le temps qui pourrait être consacré aux étudiants et aux recherches est en réalité dévoré par une bureaucratie envahissante. C’est aussi et surtout parce qu’il s’agit d’une politique globale de destruction de la culture générale, qui touche l’université, la formation des professeurs, les concours de la fonction publique, l’audiovisuel, etc.

Nous formons les futurs professeurs, et on nous demandera de les recruter, non plus sur ce qu’ils savent en littérature ou en sciences, mais sur des critères techniques étroits. Dans tous les domaines, il s’agit de ne former que des visseurs de boulons soumis, étroitement rivés à leur tâche. Et cela concerne l’éducation dans son ensemble, de la maternelle à l’université. Les universitaires manifestent contre cette vision de la société.

Nous ne voulons pas former seulement des techniciens soumis, aux compétences étroites, mais des hommes et des citoyens. Nous pensons que la recherche est d’autant plus créatrice qu’elle n’est pas soumise à des objectifs purement utilitaires. Que le sens d’une vie ne se résume pas à des savoir-faire techniques. Qu’un professionnel est d’autant plus efficace que sa vision n’est pas étroitement limitée à son domaine de compétence. Que la culture est partie intégrante du fait de devenir homme.

lundi 26 janvier 2009

RÉSISTER ?

Il y a tant à faire, et si peu de voies.
Tant à crier, et si peu de voix.
On ne sait où commencer, on a peur de commencer, peur de finir — de finir où ?
On ne sait par où résister, on est attaqué de toutes parts, on n'a pas le temps de se retourner.
Et puis on n'a jamais été très doué pour résister. On est par excellence le pronom de la majorité silencieuse.

On est bien obligé d'ouvrir plusieurs fronts, de feux en contre-feux, on ne sait plus où donner de la voix, où donner de la révolte.

Je choisis l'Université.
Parce que le péril est immense, un gouffre qui s'ouvre sous nos pieds — sous les pieds de la France, dirait Hugo que chacun cite ces jours-ci.

Et parce que malgré tout je souris et me souviens, je choisis cette preuve que l'heure est vraiment grave :

Communiqué

Réunis en assemblée générale le 23 janvier 2009, les professeurs et les maîtres de conférences de l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence ont approuvé à l'unanimité les motions adoptées par la coordination nationale des universités le 22 janvier 2009, qui exigent, notamment, que le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche retire sans préalable le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs.

Certains volets de ce texte mettent gravement en cause les libertés académiques et le mode d'évaluation par les pairs dont bénéficie tout universitaire.

Faute de retrait du projet avant le 2 février 2009, le corps enseignant de l'IEP, pour la première fois de son histoire, s'associera à la grève totale, reconductible et illimitée décidée par la coordination nationale.

Ce retrait doit être le point de départ d'une concertation d'ensemble visant à assurer le renouveau et le développement de l'Université, mais aussi à donner aux enseignants-chercheurs les moyens et le statut garantissant l'accomplissement de leurs missions.

Cet enjeu concerne tout particulièrement les Instituts d'études politiques dont les spécificités au sein de l'enseignement supérieur doivent être protégées. A cet effet, nous demandons à l'ensemble des directeurs d'IEP de se coordonner afin d'agir en ce sens auprès du Ministère.


Je confirme : jamais, jamais, ils n'ont pris pareille décision. Ce sont des hommes et des femmes qui connaissent la chanson, et que la vieille ironie a toujours gardés de l'engagement. Des esprits pratiques, qui tous ont lu Machiavel et se préparent calmement à négocier avec les Princes.
Mais pas cette fois.
Cette fois, ils franchissent le Rubicon.
Puissent-ils emporter la victoire.

mercredi 20 février 2008

DISSERTATION (3 ET FIN)

Cependant les membres de cette Maison ne se bornent pas à un rôle de préservation et de transmission, si important soit-il. Les Serpentards ne sont pas tout entiers tournés vers le passé. Il nous faut à présent aborder l’ultime facette de cette Maison, sans doute la plus difficile à cerner et la plus précieuse.
Le Choixpeau magique la rappelle pourtant chaque année aux élèves de Poudlard : contrairement à l’opinion communément admise, le trait de caractère qui place les élèves dans cette maison n’est pas l’orgueil, mais la ruse. «Vous finirez à Serpentard / Si vous êtes plutôt malin / Car ceux-là sont de vrais roublards / Qui parviennent toujours à leurs fins.»(1) On peut même se demander s’il n’y a pas eu là une forme d’amalgame historique, de malentendu dans la transmission, tant les deux qualités exigées par Serpentard alternent : « Ainsi Serpentard voulait un sang pur / Chez les sorciers de son académie / Et qu'ils aient comme lui ruse et rouerie.» Laquelle de ces deux caractéristiques domine l’autre? En quoi peuvent-elles être liées? On regrette l’absence d’une autre statistique, jamais mesurée par le Ministère : le nombre d’élèves de Serpentard qui n’étaient pas issus de familles au «sang pur». Ceux-là auront bien été choisis pour cette autre qualité, la ruse, que le Choixpeau (encore de parti pris?) rebaptise parfois du terme péjoratif de rouerie, mais qui consiste, explique-t-il, à parvenir à ses fins.
La Maison Serpentard a-t-elle donc, depuis ses origines, un double visage ? Ou n’est-ce pas plutôt le regard que nous portons sur elle qui est double, comme en témoigne à nouveau le Choixpeau dans cette autre description : «Serpentard, assoiffé de pouvoir et d'action, / Recherchait en chacun le feu de l'ambition.» Le qualificatif assoiffé de pouvoir est non seulement peu flatteur mais aussi dangereux, évoquant la plus célèbre des tentations de la magie noire. Mais le feu de l’ambition n’est-il pas une noble passion, une de celles qui permettent au monde et aux êtres de progresser? N’est-ce pas la part essentielle que les Serpentard sont chargés d’apporter au monde des sorciers?
Ces caractéristiques ont fait des élèves de Serpentard, génération après génération, les meilleurs diplomates, les plus retors des négociateurs, doués de la plus charmeuse des langues, des diplomates capables de faire signer la paix à des Géants, de contraindre les Anciens Dragons par des pactes enchantés, de mettre au point patiemment les chartes de la Confédération Internationale des Mages et Sorciers malgré les susceptibilités et intérêts contradictoires de chaque Etat.(2)
On parle souvent du mage noir Clivedden et de son cercle, des Serpentards anglais qui se sont ralliés à Gellert Grindelwald. Mais on oublie que le groupe secret des Défenseurs de la Terre, qui ont lancé et maintenu pendant de longs mois le sortilège d’ancienne magie empêchant l’invasion de la Grande-Bretagne, était composé pour moitié d’anciens élèves de Serpentard. On parle des héroïques Brigades à Balais et de leurs capitaines, presque tous Gryffondors ; on parle d’Alan Rungit, le brillant sorcier de Serdaigle qui a mis au point le sortilège de Décryptage pour intercepter les messages ennemis ; on ne dit pas assez que le Ministre de la Magie de l’époque était un Serpentard, et que seul un Serpentard, sans doute, était à même d’accomplir ce qu’il a accompli. Il ne s’agit plus ici de rouerie ni d’ambition, mais bien d’être capable de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour atteindre une fin, même quand ces moyens sont durs, et sombres. Il s’agit d’être capable de sacrifier un village et ses douze familles de sorciers quand le sort de la guerre est en jeu. Ce n’est pas une décision facile à prendre. Ce n’est pas beau, ni noble. Ce n’est pas quelque chose qui attirera remerciements ni médailles, ni notre amour. Mais c’est nécessaire, quelquefois. Et seuls les Serpentards sont capables de répondre à cette nécessité.
Ils en payent le prix : l’opinion les regarde avec horreur, et sans doute en sera-t-il toujours ainsi. Mais ils atteignent le but, et c’est ce qu’il fallait.

Souvent ils errent. Parfois ils cèdent à la tentation. Ils ne cherchent pas à être sympathiques. Parfois ils rêvent de vengeance, parfois ils s’agrippent désespérément au passé et nous tirent en arrière. La méfiance qu’ils inspirent est ancienne, comme est ancienne la division qu’ils incarnent dans le monde des sorciers.
Pourtant le Choixpeau de Poudlard sait lui aussi qu’en temps de guerre, quand tout nous pousse à la discorde, l’union est plus importante que jamais. Il n’a jamais manqué de le rappeler aux élèves, à chaque conflit : «Et depuis que les quatre fondateurs / Furent réduits à trois pour leur malheur / Jamais plus les maisons ne fur'nt unies / Commes elle's l'étaient au début de leur vie.»(1) Leur malheur, dit-il : notre malheur à tous, pour le passé, le présent et l’avenir. Ces dernières années, nous avons souffert plus que jamais peut-être, nos familles et nos vies ont été déchirées, et à présent tous cherchent des explications, des coupables, la justice ou la vengeance. Mais n’allons pas trop vite en besogne, n’abusons pas des simplifications. N’oublions pas le double rôle de la Maison Serpentard : elle veille sur notre passé, elle entretient la flamme de l’ambition future. Ne soyons pas trop prompts à proclamer que seuls les Serpentards et les faibles succombent à l’attrait des Arts Obscurs, car le prix à payer serait terrible. N’oublions pas que nous sommes tous responsables, et que pour la plupart, nous devons surtout bénir la chance qui nous a épargné la tentation.


A la surprise générale, lors du DésanonyMage des copies, ce devoir se révéla être écrit par une élève de Gryffondor…

1 : Histoire de Poudlard, Annexe II, Compendium des chansons de rentrée du Choixpeau Magique, op. cit.
2 : Histoire de la Magie Moderne et Les Grands Evénements de la Magie au XXe siècle


J'ai tellement aimé rédiger cette dissertation que je suis volontaire pour en composer d'autres. A vous donc de me proposer des sujets dans l'univers de Harry Potter, je choisirai celui qui m'inspire le plus.

mardi 19 février 2008

DISSERTATION (2)

L’association entre la Maison Serpentard et les Pratiques Obscures serait-elle entachée des mêmes préjugés ?
Force est de constater que le Choixpeau n’en fait jamais état dans ses descriptions des quatre Maisons, mais cela n’est pas probant : le Choixpeau est le garant des traditions de Poudlard et de sa ligne directrice, qui a toujours exclu l’enseignement de la magie noire à ses élèves. L’analyse des statistiques du Ministère de la Magie est à nouveau éclairante : sur les deux derniers siècles, 70 % des artefacts de magie noire ont été saisis chez des familles liées à la Maison Serpentard, mais seulement 37 % des condamnations pour pratiques de sortilèges de magie noire concernent ces familles. Cette disparité est aisée à expliquer : les artefacts en question sont pour la plupart très anciens, transmis de génération en génération, et se trouvent donc majoritairement en possession des vieilles lignées de sorciers.
Le même argument peut être appliqué, sous une forme atténuée, à la pratique des Maléfices. D’après les Sorts & enchantements anciens et oubliés (Olde & Forgotten Bewitchments & Charmes), nombre de ces sortilèges « oubliés » l’ont été par la volonté des sorciers ou de leurs autorités, parce qu’ils témoignaient d’une « vision obsolète du monde ». C’est à ces sources et à cette vision que s’abreuve la magie noire : un temps où les valeurs étaient différentes et où la voie des ténèbres était souvent considérée comme une réponse acceptable aux ténèbres du monde.(1) Les sorciers des anciennes familles ont plus facilement accès à ce savoir, soigneusement exclu des bibliothèques officielles ou protégé par de puissants enchantements restrictifs. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de cette facilité. La pratique de la magie noire repose sur une forme de tentation, comme le souligne l’excellent Affronter l'ennemi sans visage (Confronting the Faceless): «Certains, très rares, ont la force de volonté nécessaire pour résister à cette tentation. Mais heureusement pour notre monde, d’autres, beaucoup plus nombreux, n’y sont simplement jamais confrontés.» Ne s’agit-il pas là de la plus lucide analyse de l’affinité des Serpentards avec la magie noire? Ils ne sont ni plus faibles ni plus vicieux que les élèves des autres Maisons, ils sont seulement plus souvent confrontés à cette tentation.
Et la plus grande des tentations fut celle initiée par les deux grands mages noirs de notre siècle. On l’a dit, tous deux ont choisi de défendre une vision traditionaliste de la société et d’encourager les familles de «sang pur» à lutter contre l’influence croissante des Moldus. Sans doute faudra-t-il de longues années avant que quelqu’un ait le recul et la sérénité nécessaire pour écrire une histoire critique de ces périodes sombres, mais on peut déjà se demander si cette décision de Grindelwald et de Volde Vous-Savez-Qui n’a pas été motivée par l’intérêt autant que par l’idéologie. Il s’agissait d’un moyen sûr de recruter des partisans, parmi les plus riches en savoir, en terres et en or du monde sorcier, d’exploiter leur amertume nourrie par les événements des trois siècles précédents et d’utiliser leur désir de revanche. Parmi tous les suivants de Grindelwald, rares furent ceux qui ont pris son parti par affinité avec les pratiques obscures, bien plus nombreux ceux qui l’ont fait par conviction politique, par incompréhension face à l’évolution rapide du monde et à la place croissante prise par les Moldus, par peur d’un avenir inconnu.

Et s’il est une valeur qui peut-être réellement associée à la Maison Serpentard, c’est bien le traditionalisme. Au XIXe siècle, alors que l’agitation sociale commençait à se calmer, Victor Caspar Bulstrode fut le plus traditionaliste des Ministres de la Magie, Phinéas Nigellus le plus traditionaliste des directeurs de Poudlard(2). Tous deux avaient fait leurs études au sein de la Maison Serpentard. Ce traditionalisme n’est-il qu’une régression, un frein pour l’avancée de la société des sorciers? Ou peut-il lui apporter des forces positives?
Les Serpentards et leurs sympathisants sont aussi par essence des gardiens de la tradition, permettant la préservation du savoir et la transmission de la mémoire du monde sorcier. Ce sont là de nobles missions qui ne doivent pas être sous-estimées.
Ce rôle a pris de nombreuses formes au fil des siècles, la plus évidente étant celle de la conservation et de la garde d’artefacts magiques qui auraient certainement été perdus sans leurs soins. Certes il y avait parmi ces artefacts des objets liés aux Arts Sombres, mais aussi des trésors, tels que les Cœurlumières, rares et précieux objets de Défense contre les Forces du Mal(3). La famille McLaggen est célèbre pour le Cœurlumière qu’elle détient depuis quatre siècles et qui veille sur ses héritiers à chaque génération : si ce n’est plus le cas de son chef de clan actuel, elle a été longtemps affiliée à la Maison du Serpent. Le plus grand et le plus puissant des Cœurlumières a longtemps reposé au sommet d’un phare en Ecosse, sous la garde de la famille Stevenson, assurant la sauvegarde non seulement des sorciers des environs mais aussi des marins Moldus. Il est utile de rappeler que Septimus Stevenson, le dernier représentant de cette famille et lui-même ancien élève de Serpentard, est mort en essayant de défendre le phare contre les partisans de Grindelwald en 1943.
Les Serpentards ont aussi préservé de nombreux manuscrits et grimoires de magie et d’histoire. Nombreux furent ceux qui risquèrent leur vie pour soustraire de tels livres à l’Inquisition, tels que Bence Malefoy, décoré de l’Ordre de Merlin, première classe, pour s’être introduit au début du XIVe siècle dans une place-forte de l’Inquisition en Italie du Nord et y avoir soustrait cent six grimoires de sorcellerie, pour la plupart exemplaires uniques ou originaux de grand prix. Le sortilège de Gèle-Flamme, célèbre pour avoir trompé maints Inquisiteurs sur des bûchers de sorcières, a été conçu au départ pour sauver des bibliothèques par Isabella D’Arcy, une élève de Salazar Serpentard lui-même(4). Parmi les sorciers antiques honorés dans la Maison Serpentard, et dont le portrait figure dans leur Salle Commune, se trouvent Hipatia et Eratosthène, les mythiques sorciers qui ont transplané à soixante-sept reprises dans la bibliothèque d’Alexandrie en flammes pour en sortir des manuscrits, et n’ont pas survécu à la soixante-huitième…(5)
C’est encore à des Serpentards que l’on doit la conservation de sorts tels que Priori Incantatem ou le sortilège de Réclusion, tous deux «perdus» pendant les grandes guerres contre les Géants, et réintroduits en Angleterre par la famille Strange qui les a mis au service des enquêteurs (pour le premier) et des chambres-fortes (pour le second) du Ministère, à une époque où les soulèvements gobelins avaient conduit la plupart des sorciers à retirer leurs biens de Gringotts et à chercher d’autres protections.
Cette position de gardien des traditions et de garant de la mémoire a conduit les Serpentards à être souvent nommés à des postes clefs tels que Directeur des Archives du Ministère, chef du Département des Mystères, ou, dans des temps plus anciens, Sénéchal d’Angleterre(6).

Cependant les membres de cette Maison ne se bornent pas à un rôle de préservation et de transmission, si important soit-il. Les Serpentards ne sont pas tout entiers tournés vers le passé. Il nous faut à présent aborder l’ultime facette de cette Maison, sans doute la plus difficile à cerner et la plus précieuse... À SUIVRE



1 : Grandes Noirceurs de la magie (Magick Most Evile)
2 : Histoire de Poudlard, chapitre XXXII, «Le retour à l’austérité : Poudlard à l’ère victorienne»
3 : Les Forces du Mal surpassées (The Dark Arts Outsmarted), chapitre IV, « Artefacts et sortilèges de la Lumière »
4 : Guide de la Sorcellerie Médiévale, « Le temps de l’Inquisition »
5 : Les sites historiques de la sorcellerie, « L’Empire romain »
6 : Archives officielles du Ministère de la Magie, Postes officiels

lundi 18 février 2008

DISSERTATION À SUJET IMPOSÉ (1)

Pour ceux qui ne le savent pas, nous nous préparons à un jeu de rôles grandeur-nature des plus prometteurs, se déroulant dans le monde de Harry Potter en 1982, donc à la fin de la première guerre contre Voldemort.
Une autre joueuse ayant proposé un concours exigeant de chanter les louanges de la mal-aimée Maison Serpentard, j'ai trouvé amusant de présenter ma contribution sous la forme d'une copie d'élève...

Que ceux qui n'ont pas fini le tome 7 ne s'inquiètent pas, cette dissertation étant censée dater de 1982, elle ne contient aucun spoiler!



À l’heure où les horreurs de la guerre laissent place aux purges, aux tribunaux et aux règlements de compte, nombreux sont ceux qui remettent en cause les valeurs de la Maison fondée par Salazar Serpentard, dénoncent son implication aux côtés de Celui Dont Il Ne Faut Pas Prononcer le Nom, et vont jusqu’à réclamer son éradication.
Cependant le Choixpeau Magique et les traditions de Poudlard nous rappellent que l’Ecole n’est entière que si elle conserve ses quatre Maisons. Il semble donc nécessaire de nous interroger sur les valeurs réelles de la Maison Serpentard : est-elle historiquement et intrinsèquement liée à la magie noire et à l’obsession du sang pur? N’apporte-t-elle pas à la société des sorciers des éléments essentiels à sa survie?

Deux accusations reviennent dans les critiques formulées contre la Maison du Serpent : elle nourrirait de violents préjugés envers les Moldus et les sorciers d’ascendance moldue, et elle s’attacherait à des pratiques de magie noire condamnées par le Ministère de la Magie et le Code International.
De fait, il est impossible de nier que d’anciens élèves de la Maison Serpentard se rendent régulièrement coupables d’agressions contre les Moldus. Selon les dernières statistiques publiées par le Ministère, 56 % de ces agressions ont été commises par des ressortissants de Serpentard, et le pourcentage s’élève à 62 % si l’on prend en compte uniquement les agressions avec violence aboutissant à la mort ou un handicap permanent. Ce phénomène n’a rien de récent (ainsi le groupe de marins sorciers qui a créé en 1801 un nouveau poisson magique, le Sharak, entièrement couvert d'épines, destinées à déchirer les filets des Moldus, était déjà d’obédience Serpentard (1)), mais il s’est amplifié au cours du XXe siècle. Cette rancœur envers les Moldus est l’une des causes principales de l’adhésion des Serpentards aux thèses de certains mages noirs, au premier rang desquels Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-le-Nom et Gellert Grindelwald, qui ont tous deux développé des thèses prônant l’asservissement des Moldus ou l’interdiction d’enseigner la magie aux sorciers d’ascendance moldue.
Cette idéologie est-elle intrinsèque à la Maison ? On peut le penser, car de telles idées sont prêtées au Fondateur de la Maison lui-même: « Serpentard disait : Il faut enseigner / Aux descendants des plus nobles lignées », nous rappelle le Choixpeau. Cette conviction est même présentée comme la cause du départ de Serpentard, et donc de la rupture de l’harmonie entre les quatre Fondateurs de Poudlard, ce qui fournit un nouvel argument aux détracteurs de Salazar Serpentard.
Malgré tout, une étude objective prenant en compte la dimension historique permet de relativiser cette accusation. Il convient avant tout de rappeler que la Fondation de Poudlard date du Haut Moyen-Age, période à laquelle l’idée d’une noblesse de sang était considérée comme naturelle tant chez les Moldus que chez les sorciers. L’ensemble de la société était persuadée de l’existence d’une telle division, et Serpentard n’était en rien une exception, il représentait même le courant de pensée majoritaire à son époque : « Point ne devons mêler, écrit le chroniqueur des Annales Britanniae, le noble et le vilain, comme dans nos potions nous savons séparer ces substances, de même nous devons le faire dans le monde. » Randolphus Pittiman, l’auteur de la biographie d’Uric le Follingue, rappelle qu’à l’époque, on considérait même que la magie pratiquée par les sorciers de sang pur (appelée Sorcellerie) était intrinsèquement différente de la «magie vulgaire» qui se révélait chez certains Moldus et passait pour une forme de prestidigitation. A cette époque, plusieurs sorciers et sorcières ont été condamnés au bannissement par des cours de justice officielle pour le crime de mésalliance.
D’autre part, on oublie trop souvent que les anciennes familles de sorciers, dont sont majoritairement issus les Serpentards, ont elles-mêmes été la cible de nombreuses violences au cours des siècles. Si l’Inquisition de l’Eglise Moldue est souvent tournée en dérision par les ouvrages d’Histoire de la Magie, et si effectivement la plupart des véritables sorciers et sorcières arrêtés ont pu se soustraire à la mort, il n’en a pas été de même de leurs biens matériels. Maintes demeures ancestrales ont été brûlées, maintes fortunes dispersées : la famille Goyle, qui possédait la moitié du Northumberland, a été réduite à la misère et contrainte à demander l’asile à d’autres sorciers, refusant par fierté d’envoyer ses enfants à Poudlard pour dissimuler sa pauvreté. Jusqu’alors, les sympathisants de Serpentard tournaient plutôt leurs foudres contre les sorciers d’origine «impure», mais à cette époque, ils ont commencé à considérer les Moldus eux-mêmes comme une menace, et à chercher des moyens de les combattre ou de les contrôler. Plus tard, dans les années de désordre et de terreur qui ont accompagné les révoltes gobelines et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les mêmes familles ont été la cible de violentes campagnes de propagande de la part des autres sorciers. Pendant cette période, de nouveaux biens ont été confisqués au nom de prétextes plus ou moins convaincants, des titres de noblesses ont été abandonnés sous la pression générale (Ambrosius de Logres qui affirmait descendre d’Arthur et de Morgane a dû renoncer à ses prétentions et changer son nom en «Sorgel»), et certains sorciers ont même été bannis ou exécutés. Ces pages de l’histoire des sorciers d’Angleterre sont tellement sujettes à polémique qu’elles ont été édulcorées dans les récits officiels (notamment dans le manuel d’Histoire de la magie en usage à Poudlard), et seuls les sorciers des familles concernées continuent à les transmettre de bouche à oreille à leurs héritiers, entretenant ainsi un sentiment d’injustice et un désir de vengeance certes regrettable mais aussi compréhensible, compte tenu de la position «amnésique» adoptée par le Ministère.
Il semble que ce soit cette même rancœur latente vis à vis des Serpentard qui resurgit à présent, réveillée par l’horreur de la guerre et les tragédies hélas bien réelles auxquelles de nombreuses familles viennent d’être confrontées. On pointe du doigt la discrimination réclamée par Salazar Serpentard, en oubliant que deux autres Maisons pratiquaient aussi des formes de discrimination (Rowena Serdaigle par l’intelligence, Godric Gryffondor par le courage) et que seule Helga Poufsouffle prônait l’égalité entre les élèves. On cite les propos du Choixpeau magique, en oubliant qu’il coiffait jadis la tête de Gryffondor, et que malgré sa sagesse et son expérience, il est nécessairement prisonnier du point de vue de son ancien possesseur. Ne cite-t-il pas neuf fois sur dix la Maison Gryffondor comme premier choix? (2)

L’association entre la Maison Serpentard et les Pratiques Obscures serait-elle entachée des mêmes préjugés ? ... Vous le saurez en lisant demain la suite de cette dissertation.


1 : Et sans doute est-il bon de préciser, sans les excuser, que les sorciers en question ont agi en réponse à des insultes répétées de pêcheurs Moldus. Comme on le verra plus tard, cette précision n’est pas indifférente pour comprendre les fondements du comportement Serpentard envers les Moldus.
2 : Comme le confirme l’Histoire de Poudlard, Annexe II, Compendium des chansons de rentrée du Choixpeau Magique

vendredi 15 février 2008

READLIST

Il y a des gens bizarres dans le pâté de maisons voisins. On ne sait pas trop de quoi ils vivent. Parfois, quand on les regarde avec beaucoup d'attention, on s'aperçoit que leur aspect et leur comportement aussi sont bizarres: celui-ci gobe des mouches avec sa langue, comme une grenouille — cet autre a quelque chose d'un loup, dans sa démarche, dans le regard qu'il pose sur vous derrière la fumée de ses cigarettes — celui-là est un enfant qui ne semble jamais grandir... Alors vous faites des recherches: ces bâtiments ont les mêmes mystérieux propriétaires depuis des années, depuis des siècles, depuis la fondation de la ville en fait. Vous retrouvez de vieilles photographies, et vous reconnaissez, sur ce cliché de 1890, la même jeune femme à la peau blanche comme la neige, à la chevelure noire comme la nuit, que vous avez croisée hier soir dans la rue — sur cet instantané de 1935, le même adolescent vêtu de bleu qui joue de la trompette le samedi soir sur une petite scène de blues...
Bien sûr vous connaissez la chanson, on ne vous la fait plus, vous avez lu Anne Rice, vous savez bien ce que sont ces gens-là: des Vampires, tissant leurs toiles millénaires et manipulant les pauvres humains !
...
Ou bien pas.
Ou bien, peut-être, sont-ils un tout autre peuple, avec de tout autres fins.
Rencontrez les dans les comics Fables, écrits par Bill Willingham, et publiés chez DC. En anglais.

Vous avez lu Frankenstein, celui de Mary Shelley. Vous faites partie de ceux qui se souviennent que ce nom est celui du savant, non de sa créature. Vous connaissez même son prénom: Victor Frankenstein, un jeune scientifique suisse qui voulait vaincre la mort elle-même par l'infini pouvoir qui avait été celui de Zeus et de sa foudre, l'Electricité. Pourtant l'oeuvre vous a laissé vaguement insatisfait, comme s'il manquait quelque chose, comme si on vous cachait quelque chose. Comment Victor Frankenstein a-t-il pu en arriver là? D'où lui venaient son savoir et sa sapience? quel rapport entre cette histoire et le cauchemar de Mary Shelley, où se cache donc l'enfant mort-né qui a engendré ce roman? Qui était vraiment Elisabeth Lavenza, l'enfant trouvée, la soeur adoptive puis la fiancée de Victor? N'existe-t-elle que pour trouver la mort des mains de la Créature?
Vous avez raison. On ne vous avait pas tout dit. Vous pouvez lire à présent les Mémoires d'Elizabeth Frankenstein rassemblées par Theodore Roszak, et traduites au Cherche-Midi.

Vous vous êtes peut-être lamentés, comme moi, sur la baisse du nombre de lecteurs, sur ces générations qui petit à petit se détournent des livres et passent de longues heures devant un jeu vidéo, ou, pire, un inepte reality-show. Vous avez secoué la tête d'un air résigné et admis le constat. Les gens veulent des satisfactions plus immédiates que celles qu'offrent les livres. La pensée à long ou moyen terme se dissout, et avec elle la capacité de concentration. Si vous êtes pessimiste, vous avez même dénombré les conséquences de ce phénomène, les manipulations auxquelles les gens devenaient vulnérables... Ou bien vous vous êtes dit que vous deveniez vieux, à idéaliser ainsi le Bon Vieux Temps...
Mais pas du tout ! Le phénomène existe. Il a même une cause. Et, peut-être, une solution.
Elles sont révélées dans First Among Sequels, le cinquième tome des inventives et délirantes aventures de Thursday Next, par Jasper Fforde. Les quatre premiers tomes, L'Affaire Jane Eyre, Délivrez-moi !, Le Puits des Histoires Perdues et Sauvez Hamlet !, sont traduits et publiés chez Fleuve Noir.

mardi 12 février 2008

MILENA (EPISODE 5)

There were so many secrets about Dumbledore. So many hidden truths waiting for his death to reappear. So many sides he hadn’t expected. Had he heard about that one a few years earlier, Harry would probably have been horrified. Now he was able to welcome it with no more than mild surprise. So Dumbledore used to be in love with a man, and this man was the dark wizard Grindelwald : Harry found he could deal with it. And he went on listening the old witch’s melodic voice, without even a start.
“We shared many things indeed, Albus and I. But three of these things left the deepest print upon us, us both. To love Gellert, to have to fight him… and to lose a sister to him. Perhaps you don’t know about Ariana Dumbledore…”
“I do” Harry answered, and he couldn’t resist to ask : “Was it really him? Was it Grindelwald who killed her?”
“I never knew. Neither did he. I met Gellert a year after Ariana’s death, and she was only like an uneasy memory for him. He felt responsible in a way, as Albus did, and he was trying to forget this feeling. We spoke about her… later.”
Darkness and grief were haunting the room again. Harry almost felt the coldness he would always associate with Dementors. You don’t need a Dementor to feel the touch of despair. How do Muggles manage? he wondered briefly. How can they fight it without a Patronus? Then music sounded high and clear, darkness drew back, and that was part of the answer.
“He certainly killed my own sisters. We were all grown-ups at this time, and I carry this responsibility as well as Albus does for Ariana. You see… we were quite close, my sister and I. She was only a year older and she was a fierce and brave person. The war was perhaps at its worst, and our people were running desperate. Many times she tried to convince me to confront Gellert. She thought the same as you: that I would have been able to… Each time I refused. I fought my part, defeated many of his fellow wizards and thwarted a few of his plots but I was avoiding him. Or I should say we were avoiding each other, for he acted the same way. I wasn’t brave enough, as I said. But my sister was. A night came when she got information about Gellert’s actions, and she went to intercept him. Alone. She wasn’t really trying to kill him. She had never been somewhat of a duellist. She was trying to force me to come and do… my duty.”
Harry remembered his own decision, his own departure to duty and death. He wondered, as he often had, what it was to have a sister, or a brother, what sort of bond it could be. He promised to himself he would have at least two children. Then he thought about Fred and George, about Fred’s death and George’s pain, and the music was now echoing his own grief.
“I got her note, of course, Milena continued. But I wasn’t alone then, and my friends stopped me before I managed to Disapparate. They were trying to protect me, I suppose. Or they didn’t want to lose both my sister and me. I almost killed them for that. And when I finally escaped and went to my sister, it was too late. She was dead, Gellert was away, and I had to live with it.”
And she still has to, Harry realised. She still pays back. He awkwardly tried to distract her: “But Dumbledore said…”
“… I was right, yes, and you probably wonder when I managed to be right after so many errands.”
He blushed. She was the kind of women to make you blush with the utmost ease.
“It was later. After the end of the war. After Albus defeated Gellert and my conflict was over. I don’t believe I could have been right in anything during the war. I couldn’t even put things right inside my head. Then it has to be later. Gellert was in life custody, and we were trying to rebuild something, and rebuild ourselves. A few months passed, before I knew what I had to do. Or before I was actually ready to do it. That usually is the same moment. I went to the prison, and asked to talk to Gellert.”
Harry held on his breath. What could it be she wanted to say him, after they loved each other and fight each other, after he killed her own sister, after he lost the war? He could hardly imagine such feelings. He felt very young, for the first time since Voldemort’s fall.
“They refused, of course. Then I called to Dumbledore, knowing that he was the only one they would listen to. I remember this conversation very well, and I now know he did too. For what I told him happened to be right, after all.”

jeudi 24 janvier 2008

MILENA (EPISODE 4)

There he stood, alone in a foreign country, with an old and powerful witch who used to be Grindelwald’s consort, and he had just told her about the Deathly Hallows, about how he united the three of them. Perhaps Dumbledore had said she was right, but never that she was righteous. There he stood, a trustful and childish fool, after so many traps. He grasped his wand, nervously.
Milena’s eyes, acute and bright, followed his movement.
“That isn’t the Elder Wand” she said slowly.
“No, Harry muttered. It was just… I was just… only for a brief moment… they are away now. I don’t own them anymore.”
Except for the Cloak, he thought, but he had fortunately turned off the Translatongue, and she wasn’t able to read his mind… was she?
And in a second, in a few quiet music notes, everything was over. The room was warm again, with hot tea and sweet cakes. She was old again, frail again, smiling again. But her smile was a sad one, he was now able to tell. Was it really like that, a sudden wave of darkness, barely a few seconds of tentation, enough to throw someone on a dead end? Was it like that when Dumbledore had tried to use the Stone?
“Then it happened. I’m not sure if I shall be happy.”
“Only for the briefest moment” Harry repeated. He was almost breathless, as he had been after his greatest perils.
She nodded dreamily. “Perhaps that was the only way. For the briefest moment. Death wouldn’t allow more. But it was enough, wasn’t it? You survived, and defeated Voldemort. It was enough for the world, who has its own ways of… regulation. Yes, I suppose that was all we could expect.”
But she looked even sadder. She was no more frightening at all, and Harry felt the urge to comfort this very old woman.
“But you were right. I had to own the Cloak first. I had it with me, when I… used the Stone. Sort of. The third Hallow. I had the Cloak with me. You were right. ”
But she shaked her head. “No. I might have been right about that, but I don’t think that is the matter Albus had in mind. I think he meant… a much deeper question. Much more essential.”
Deeper than Death? More essential than the Quest of the Hallows for people into it since they were teenagers?
Milena probably saw doubt in Harry’s eyes.
“Yes, she smiled, there are deeper things, closer to our hearts, even for old obsessive wizards like us. I told you the story had little to do with you. That is an ancient one, one that took place at the end of our first war, when Albus finally defeated Grindelwald.”
“I was wondering…” But Harry blushed again, felt tactless again. He was nothing of a diplomat.
“Please go on. Every wonder is appreciable.”
“Well, I was wondering… why you needed Dumbledore. Sure he was powerful and everything, but your people certainly had its great witches and wizards, too, able to challenge Grindelwald… I mean, yourself…”
“I would have been able to beat him? Perhaps you are right. Many people believed it then. Including my own sister.” The music became dark, bringing bitter grief and bleeding remorse. “Perhaps they were right. I will never know. But there was a great difference between Albus Dumbledore and me. He was brave, while I am not.”
“You cannot say that ! Harry exclaimed. You had been in love with Grindelwald, of course you…”
“And so was Albus. Why do you think he waited for so long? Why do you think he was so reluctant to confront Gellert, even when his very country was threatened? But he did it. He managed to do it, at end, and I didn’t. That’s the sole difference between the brave one and the coward. Some are able to go through their fears and act. Some aren’t. I was not.”

mardi 30 octobre 2007

DES GUERRES QUI N'EN FINISSENT PAS

J'ai failli titrer cette note "Conversion".
Parce qu'en écoutant les informations, dimanche soir, j'ai eu cette pulsion-là, vaguement absurde pour l'agnostique que je suis : me convertir, symboliquement, abandonner la confession qui s'est choisi un tel pape, glorifiant les "martyrs" franquistes.
Car même agnostique, je suis catholique.
D'éducation, de sensibilité.
Et mes révoltes ont soif de symboles.
J'aurais abandonné le catholicisme comme j'avais envisagé de renoncer à l'agrégation, une certaine année, si un certain président était élu.

Je reste révoltée. J'ai trop lu et trop vu la guerre d'Espagne pour ne pas l'être.
Mais ce n'est pas seulement une question de conversion.
C'est celle des guerres qui n'en finissent pas de finir, des plaies qui n'en finissent pas de se rouvrir, des aveux de culpabilité qu'aucun pays n'ose prononcer à temps, des mea culpa que personne ne fait.

Je pense, tout de même, à Pablo Neruda. À Federico fusillé. À Machado, qui dort à Collioure.

Pourquoi ne pas se demander ce qui en eux a suscité la haine des républicains? Pourquoi régler si aisément la question en criant à l'anti-cléricalisme primaire? Etaient-ils fous, tous, tous, les républicains espagnols? Je veux bien pleurer sur les prêtres assassinés comme sur les autres victimes de la guerre, mais qu'ils se posent la question, tout de même. Quand on éveille la haine d'un si grand nombre, n'y a-t-il pas, peut-être, quelques raisons?

Et je pense à Pablo Neruda.
Mais je suis lasse, et je nuance.

Dans Le Monde :



Et puis :
Article plus nuancé (forcément) de La Croix

mercredi 21 mars 2007

UNE RÉPONSE

J'ai toujours été très mauvaise pour les questionnaires de Proust et consorts (comme si Proust pouvait avoir des consorts).
A d'innombrables questions je suis incapable de trouver une vraie réponse.
Par exemple ceci: quel personnage historique j'aurais aimé être?
Bien sûr, ils sont plusieurs à avoir eu des vies passionnantes, vécu des aventures exaltantes, accompli de grandes choses. Je me souviens que Bruno Etienne nous affirmait un matin que lui, il aurait voulu être Richard Francis Burton, l'explorateur. J'adore Burton, et je l'admire. Mais puis-je désirer être Burton, puis-je m'identifier à lui, puis-je adhérer à l'ensemble de sa vie, et pas seulement aux épisodes célèbres?
Je n'avais jamais trouvé de réponse.
Et voilà qu'une s'impose, évidente, presque banale, presque honteuse de bons sentiments, une réponse tout sauf provocatrice, une réponse très vraie.
J'aurais voulu être Lucie Aubrac.
Oh, bien sûr, pour le romanesque aussi, pour libérer deux fois mon mari des mains de l'ennemi. Je ne nie pas ce côté-là.
Mais j'aurais voulu être Lucie Aubrac pour la force et pour l'évidence, pour la seule réponse honorable à la question que l'Histoire n'a pas posé à notre génération, pour la Résistance, immédiate, spontanée, même, pour le naturel de cette Résistance. Et pour sa durée. J'aurais voulu être Lucie Aubrac parce qu'elle est restée vive, active, vigilante, lucide, jusque dans son très grand âge. Parce qu'elle prouve que la vieillesse n'est pas toujours un renoncement. Parce qu'elle s'est engagée jusqu'au bout, et aussi parce qu'elle a eu trois enfants, aussi parce qu'elle fut mariée jusqu'au bout, parce qu'elle rappelle qu'une femme n'a pas à choisir comme on le prétendait. J'aime qu'elle ait été agrégée d'histoire, jeune mariée, enceinte, et Résistante. Tout en même temps. Parce que tout cela procédait d'un même élan.
J'aime qu'elle parle de Résistance et d'amour avec les mêmes mots, avec le même ton.

C'est une vraie réponse. Une qui guide.

mercredi 14 mars 2007

FRANCE

Bien sûr, c'est parce qu'ils se sont tous mis à parler d'identité nationale. Pourtant ce ne fut pas le début.
Le début, ce fut la question de T***. "Tu te sens Française, toi?"
Sa curiosité était sincère. T*** est mi-Turc, mi-Kurde, expatrié en Suisse, marié à une Franco-Anglaise. Il a du mal à se trouver une identité nationale, quelle qu'elle soit.
Et j'ai cherché une réponse à sa question, avec la même curiosité et la même sincérité. Et je cherche toujours.

Je me suis toujours rêvée Exilée et Frontalière, et par un tour imprévu du destin, je serai bientôt telle en pratique.
Je me suis toujours reconnue Européenne, je porte cet immense héritage-là, que je le veuille ou non, je suis du Vieux Monde et de cette vieille culture arrogante d'Occident. Je porte en moi la littérature d'Europe, l'histoire d'Europe, la fichue sensibilité et la vision du monde de l'Europe. Je porte Hugo et Shakespeare, Austen et Dumas, Rimbaud et Woolf, je porte les Brigands de Schiller et les rêves de Ludwig, les songes enfiévrés de Dante et les constructions ludiques de Calvino, je porte les sagas du Nord, les pièces de Synge et de Yeats, le Golem des ombres de Prague, l'odeur des steppes d'Ukraine et la lumière des côtes dalmates, OEdipe et les massacres de Chios, l'attentat de Sarajevo et l'assassinat de Lorca, et toutes ces guerres civiles. Ma mémoire est pleine de guerres civiles. Je suis d'Europe. Ces racines-là sont profondes, sombres, solides.

Mais en quoi suis-je Française?
Je me retrouve à trier des lieux communs. Cartésianisme, non, Révolution Française, pas plus que les mille autres révolutions d'Europe, Voltaire, non, l'esprit, le bel esprit, non non.
En quoi suis-je Française?
Et voici qu'il me semble que les seules traditions enracinées en moi qui soient spécifiquement de France sont les traditions sociales. L'attachement au service public. Front Populaire, congés payés, grèves dures, Sécurité sociale, crier haut ces valeurs, les vieux piliers de la République.

Enfin je pense à Lucie, à Amin Maalouf, aux identités meurtrières.
Peut-être ne suis-je Française que lorsque ces valeurs-là, ces traditions sociales-là, sont menacées. Peut-être ne suis-je de France que lorsque sa devise est meurtrie.
Peut-être serai-je très Française, finalement, dans les années à venir.

mercredi 13 septembre 2006

PHASES

Je m'endors. Paisiblement, pour une fois. Je suis si fatiguée, et je n'ai rien à craindre de mes rêves. Dream continue de veiller sur moi, malgré tout, malgré Desire.

Je bouillonne de rage. Je marche et respire au rythme de cette rage. Colère colère colère. Pourquoi devrait-il en être ainsi ? Pourquoi devrais-je payer ce prix ? Injuste, injuste. Je refuse. Je me battrai. J'enrage.

Bien sûr que je l'ai mérité. Après tout, j'ai dévasté sa vie. J'ai toujours su qu'il y aurait un prix à payer. Il est temps que je l'accepte.

J'abdique tout. Jusqu'à l'espoir. Que je le perde donc. Que je perde tout. Qu'il en soit ainsi. Qu'on me laisse juste dormir un peu.

Bien sûr que non. Combien de fois ai-je douté de lui, de son amour, et combien de fois l'a-t-il prouvé à nouveau, splendidement, au-delà de toutes mes espérances? Tout ira bien. Il suffit que je sois forte encore un peu, que j'attende encore un peu. Tout ira bien.

Redresse la tête. Souris. La grâce. C'est tout ce qui compte. C'est tout ce qui te reste. La grâce, oui. N'est-ce pas l'une des premières choses qu'il a aimées en toi ? Behave like a lady. C'est ta seule chance.

Je brille. Il est tout près. J'ai foi.
Oh, non.

J'enrage. Je vais rompre tout de suite ce pacte idiot.
Non.

Je pleure. Tout est fini, forcément.
Non.

Phases, phases.

Et pourtant je ne suis pas seule. Si peu seule. Pourtant chaque jour ils me réconfortent, chaque jour l'un d'eux me dit qu'il m'aime ou m'enveloppe de compliments.

Bats toi. Tu es une guerrière.

Ne pas pleurer.
Museler la colère qui couve, si près, qui menace de jaillir à chaque contrariété.
Rire, encore.
Chanter de toutes mes forces dans ma voiture.
M'attendrir, encore.
En faire trop. Devenir, le temps d'un état de grâce, le professeur Keating du Cercle des Poètes Disparus.

Ne pas pleurer, non, même quand je désespère.
Je désespère. Comment peut-il tenir, s'il m'aime ? Comment peut-il vouloir tenir ?

Je lis ses livres. Je ris, parfois. Mon esprit s'évade, parfois, et je recommence à penser et à sourire, à créer et à vivre. Mais cela dure si peu.

C'est le soir que je vais le mieux. Je suis, après tout, une fille de Dream, une enfant des Etoiles. Je m'endors heureuse et confiante. Pourquoi faut-il que l'éveil me dévaste, que le jour me ronge, chaque fois?

Phases, phases.
Je désespère.
J'enrage.
J'ai foi.
Ad lib.

vendredi 28 juillet 2006

DE SEL ET D'ACIER

— Aide moi, père. Aide moi à garder mon armure.
— Je ne suis pas inquiet. Tu as compris la seule chose qui importe: les larmes ne rongent pas les armures d'acier.

Les larmes, et les mots, sont comme la fièvre. On croit qu'ils sont la maladie, alors que c'est précisément le contraire, alors qu'ils sont notre soupape, la façon dont nous luttons contre la maladie.
En réfrénant les mots, ou les larmes, on repousserait la seule chose qui puisse nous sauver.

— Pleure, et ton armure ne se fendra jamais.

mardi 18 juillet 2006

HURLER

Parce que, parfois, c'est la seule chose à faire.
Hurler d'incompréhension, hurler d'amertume, hurler d'injustice aussi, de souffrance anticipée. Hurler de colère.
La colère est mon second péché capital. La rage en moi est une bête dangereuse, un fleuve aux digues fragiles, qu'il convient parfois de laisser déborder.
Hurlement de survie.

Il n'y a pas de façon littéraire, symbolique, romanesque, de le dire. Ou s'il y en a une, je ne la découvrirai que plus tard, quand la colère aura reflué, quand je ne hurlerai plus, quand ce sera une histoire à raconter.
Mais je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
Je veux hurler, je veux rester en colère, garder cette force, ne pas me résigner. Je veux me battre.

Même si c'est à la Don Quichotte, contre des moulins de lâcheté et de mesquinerie, contre lesquels je ne peux rien.

Dire seulement que l'amertume durera plus longtemps que la colère.
Dire que l'année à venir sera un calvaire.
Dire que s'il y avait un moyen, un seul moyen, de me mettre en disponibilité l'an prochain, je le ferais. Pour marquer mon refus. On m'a engagée comme un être pensant, agissant, construisant, réfléchissant, créant. Si on m'arrache tout cela, je devrais m'arracher à ce poste.
Je le devrais. Je ne peux pas.
Hurler.

Et dire merci à tous ceux qui ont patiemment supporté mes hurlements, ces derniers jours, merci mon ange, merci maman, merci mes vieux amis de RAJR, merci Shaya, merci Julien, merci encore à Stef et au joli présent arrivé hier.
Ce n'est pas littéraire. Mais nécessaire.
Merci à mes collègues. Au rêve volatil de solidarité.

Et à vous, mes très chers, cette triste certitude: vous me manquerez plus encore que ce que j'avais annoncé.
Comme une (in)justice poétique: je paye cher le bonheur que vous m'avez donné. J'en sentirai, l'an prochain, toute la cuisante douleur.
Mais je ne regrette pas. Soyez... grands.

mercredi 12 avril 2006

DOULEURS

Migraineuse d'aussi loin que remontent mes souvenirs, je croyais connaître la douleur, la connaître comme une vieille bête familière mais jamais apprivoisée, qui se laisse brider quelquefois pour mieux vous mordre au sang quand vous relâchez votre vigilance.
Je connaissais ses pièges, ses appeaux, les signes qui annoncent sa venue, la piste qu'elle laisse dans le corps. Je connaissais sa trompeuse facilité, parfois, le soulagement, l'abandon, quand on cesse de combattre et se laisse porter par la vague, quand on se laisse couler à pic et que la noyade est presque heureuse.
Je connaissais ses variantes, ses à-coups, la douleur qui pulse et celle qui lance, la douleur qui vous frappe sur l'enclume et celle qui vous envahit comme un serpent, la douleur qui vous interdit toute pensée et celle qui vous laisse glisser dans des rêves souffrants, aux marges du cauchemar.

Mais non. Il y a d'autres douleurs, d'autres sens. J'ai exploré, ces derniers jours. J'espère pouvoir maintenir ce passé. J'espère pouvoir en rester là. Je sais qu'il y a pire encore, bien pire, dans certaines chambres d'hôpital, des douleurs qui ne finissent pas.
Il y eut le sang. Son goût amer et visqueux, son goût de maladie, les taches qu'il laissait sur ma langue, sur mes lèvres, sur mon menton. La marée sombre qui noyait mes dents. L'écarlate qui suintait de ma gencive. Ce n'était pas vraiment douloureux. Juste répugnant. Sottement inquiétant. Nous n'aimons pas voir s'échapper ce fluide.
Il y a eu les interventions de Thomas et de Jean-Christophe, leurs instruments aigus s'insinuant dans la plaie à vif, espérant endiguer de flux. C'est la seule larme que j'ai versée. C'était, pourtant, la douleur la plus brève.
Il y a eu la compresse qu'il fallait serrer très fort sur la plaie, la douleur masochiste et nécessaire, la douleur que l'on s'inflige soi-même, mais pour la bonne cause. Celle-là est périlleuse et en appelle à nos faiblesses: on pourrait la faire cesser, on pourrait desserrer la mâchoire, appuyer moins fort, on pourrait... Mais le docteur a dit. Alors on serre les dents. Ô l'ironie de ce cliché. On serre les dents pour résister, pour obéir, on serre les dents pour se faire plus mal encore.
Il y a eu les surprises. Car la douleur est une bête vicieuse à la tactique bien rodée. De temps en temps, elle fait retraite, se replie, disparaît, tout semble rentré dans l'ordre. Vous découvrez, incrédule, la joie ineffable qui naît simplement de son absence. Quelle paix, quelle énergie vous avez alors. Et puis, quand vous vous y êtes bien habitué, quand vous avez avalé quelque aliment, écrit un ou deux mails, fait un ou deux projets — elle resurgit. La plaie s'ouvre à nouveau. Et rien, rien ne pouvait le laisser prévoir. Vous n'avez pas commis d'erreur, pas brisé de règle, ce n'est pas votre faute — mais elle est là. Tout recommence.
Et puis? Et puis la douleur de cette nuit.
Ce qui est étonnant avec la douleur, c'est qu'elle peut toujours empirer. Elle aime bien vous laisser votre lucidité. C'est plus drôle. Comme vous êtes lucide, vous pouvez essayer d'élaborer des parades. Souvent, la douleur les laisse fonctionner, quelques minutes. La douleur aime se nourrir de votre espoir. Vous absorbez de la glace, précautionneusement, en localisant les bouchées avec précision pour que l'anesthésie se répande. C'est glacé. En d'autres circonstances, vous auriez mal. Mais là, bien sûr, le froid cuisant ne compte pas puisqu'il efface l'autre douleur, la pire, les aiguilles qui percent violemment votre gencive, en cadence. Cela fonctionne. Vous en êtes presque surpris. Et puis vous avez fini votre glace. Et, en moins d'une minute, tout recommence. Vous ne pouvez pas vous empiffrer de sorbets toute la nuit. Vous essayez autre chose, vous vous souvenez de la poche glacée au congélateur, pour rafraîchir les fronts brûlants, vous l'enveloppez d'un torchon et la serrez contre votre joue. Anesthésie artisanale. Vos doigts aussi sont anesthésiés. Et vous grelottez. Mais la douleur reflue, figée par la glace. Vous pouvez presque penser normalement. Et puis la poche se réchauffe. Tout recommence.
Vous avez toujours cru que l'esprit avait pouvoir sur la chair. Vous êtes, fondamentalement, une stoïcienne. Cette souffrance ne vous abattra pas. Vous vous lancez dans d'absurdes exercices de concentration. Vous vous racontez des histoires où vous êtes une courageuse blessée de guerre, et vous pouvez presque sentir dans votre main celle d'un bien-aimé, à votre chevet. Vous lancez à la bête des défis. Vous commencez à découper le temps en petits carrés de résistance. Vous devenez la chèvre de Monsieur Seguin. Vous vous obstinez sur des pensées abstraites, vous constatez à quels points sont précis et étonnants les sens humains, à quel point vous pouvez sentir chacune des perforations, vous les comptez comme des moutons. Vous vous posez des questions morales et vous interrogez sur la résistance à la torture. Est-ce que vous révéleriez des secrets pour faire cesser cette douleur? Mais vous n'avez pas de graves secrets à révéler. Est-ce que vous dénonceriez des amis? Non, vous ne le feriez pas, s'ils risquaient la mort, vous ne le feriez pas, même maintenant, c'est une pensée rassurante.
Et si vous aussi risquiez la mort, vous le feriez, alors? Vous ne savez pas. Vous espérez que vous tiendriez. Vous espérez ne jamais savoir.
Il est plus d'une heure du matin. Vous vous dites que la poche réfrigérée a peut-être assez refroidi et vous vous levez pour aller la chercher. Elle fait moins d'effet que la première fois. Vous vous demandez pourquoi le corps s'accoutume aux anti-douleurs et pas à la douleur elle-même. Mais peut-être qu'il s'accoutume. Peut-être que vous hurleriez, sinon, pleureriez, peut-être que vous vous évanouiriez, sinon.
Alors vous tenez.
Et puis, à 2h20, vous craquez. Vous appelez un médecin. On vous fait une piqûre. Bientôt, vous dormirez.

Mais vous n'êtes pas fier de vous. Vous vous sentez faible, avilie. Vous auriez préféré que l'histoire finisse sur votre victoire.
La bête ricane.

samedi 8 avril 2006

POUR BARBIE

Je suis comme elle. Nous sommes tous comme elle.
Il m'arrive encore d'imaginer que je vole au-dessus de la route, que je bondis et rebondis d'un toit à l'autre pour affronter des ennemis imaginaires, que je les combats en défiant la pesanteur, les pans de mes vêtements tourbillonnant autour de moi, que je brandis contre eux l'épée d'un Prince ou la lumière d'une Etoile.
Il m'arrive encore de souhaiter confusément une attaque, une catastrophe, une bataille, un dramatique éboulement de terrain, une prise d'otages, n'importe quoi qui me donnerait l'occasion d'exploiter cette part-là, de la faire ressortir, de la montrer au monde. D'être héroïque. De prouver mon courage, ou ma valeur, ou mon amour.
Il m'arrive encore de rêver de grandes scènes avec ambiance musicale où l'un ou l'autre de mes bien-aimés se rend à l'évidence et où nous nous embrassons sur un fond spectaculaire et tragique de champ de bataille.
Il m'arrive encore de récrire le présent en y ajoutant des magies plus visibles, des pouvoirs psychiques, des armes blanches, des prophéties. Il m'arrive encore de me déplacer avec mon entourage dans un autre univers, dans les brumes argentées de la Terre du Milieu, au milieu d'une galaxie déchirée par les éclairs de la Force, dans les ténèbres suintantes d'une ville post-apocalyptique.
Toujours dans le même but dérisoire et enfantin, bien sûr, toujours pour donner libre cours en moi à l'héroïne de légende. Toujours pour sauver le monde, ou sauver mes amis.

Et je sais, évidemment, que l'héroïsme et le courage et l'amour n'ont rien à voir avec ces chimères, que c'est au quotidien qu'ils se prouvent, dans le monde réel auquel nous nous colletons chaque matin, sur la terre à laquelle nous sommes tous rendus, paysans; je sais qu'ils sont d'autant plus précieux et ardus qu'ils sont moins visibles; je sais qu'il ne faut rien attendre en échange.
Et j'y parviens, parfois.
Je me contrains, parfois, à ces infimes victoires sur moi-même, à ces batailles du réel, à ces duels banals. A ne rien attendre en échange.
Mais je suis comme Barbie et je suis comme Cyrano, et malgré tout je rêve d'une seule contrepartie,
pas même la gloire ni la reconnaissance ni l'amour,
non
juste
le panache.



Barbie (Barbara) est un personnage de Neil Gaiman, dans une histoire de Sandman