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dimanche 25 août 2013

Bénédictions

Nous ne parlons jamais de cela. Nous parlons pour nous plaindre et pour railler, pour rendre compte et déplorer, pour combattre et pour regretter. Quand, si rarement, nous écrivons sur quelque sentiment positif, il faut que ce soit l'amour fou, ou la sérendipité.
J'aime l'amour fou et la sérendipité, bien sûr.
Et comme tous les autres je raille et je me plains.
Mais je rends grâce. De plus en plus souvent, ces temps-ci.
Humblement, émerveillée de ma chance.

De vivre là où je vis, sur la frontière poreuse de deux Etats en paix depuis longtemps, dans un pays de beauté, où montagnes et lacs jouxtent la ville et ses théâtres.
De vivre avec qui je vis, un merveilleux compagnon, un adorable petit garçon, bientôt un deuxième.
Que nous soyons tous en bonne santé.
Que nous ayons deux formidables et disponibles grands-mères, nous permettant ce luxe que si peu de jeunes parents peuvent se permettre, de sortir parfois le soir.
Que nous travaillions tous deux et gagnions raisonnablement notre vie, vivions dans une jolie maison (même si nous n'en sommes pas propriétaires). Que mon travail me permette de lire, de rencontrer des jeunes gens passionnants de toutes nationalités, et cependant de passer un peu de temps avec mon fils.
Que nous riions tous les trois (bientôt quatre), jouions, allions parfois nous baigner dans le lac, racontions des histoires, achetions des livres, réservions des places de théâtre.
Que certains de nos amis vivent assez près pour nous voir régulièrement, et que les autres soint présents malgré tout, par la grâce des Réseaux.
Que nous ayons encore ce refuge enchanté du Jura, cette vallée fraîche et secrète où les quatre saisons nous comblent de merveilles.

Je ne le dis pas, pas assez, je suis comme les autres. Mais j'y pense, souvent.
Avec la culpabilité diffuse de mes ancêtres catholiques, chaque fois que j'entends les nouvelles de Syrie, d'Egypte ou d'ailleurs. Celle qui nous fait signer les pétitions, donner aux associations humanitaires — lâchement, mais.

Mais je rends grâce. Publiquement, pour une fois. Merci. Même si je ne sais pas à qui je dis merci.

mercredi 22 février 2012

Plus Beau Poème d'Amour ?

Je me demandais il y a peu, à cause de la célébration poétique de la Saint-Valentin par le Guardian, ce que je pourrais bien répondre si on me demandait quel est, pour moi, le plus beau poème d'amour en langue française.

Très étrangement, je n'ai pas pensé à Ronsard, ni à Louise Labé, ni aux Romantiques, ni aux poètes du XXème siècle que j'aime tant (Jaccottet le premier).

J'ai pensé à Verlaine, dont la poésie ne me touche pas toujours, et à ce texte de Parallèlement que je n'ai jamais oublié, "Laeti et errabundi", et dont je ne cite ici que la fin.
Fin bouleversante, que je n'en finis pas d'aimer, écrite alors que la rumeur (alors fausse) de la mort de Rimbaud, venait de l'atteindre, des années après leur rupture.

On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !

Je n'y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ce qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux,

Tout ce passé brûlant encore
Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !

Mort tout ce triomphe inouï
Retentissant sans frein ni fin
Sur l'air jamais évanoui
Que bat mon coeur qui fut divin !

Quoi, le miraculeux poème
Et la toute-philosophie,
Et ma patrie et ma bohème
Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie !
 Et pour vous ? Quel est le plus beau poème d'amour en langue française ?

mardi 21 février 2012

Morningstar

Je ne sais pas trop pourquoi, ces temps-ci, il revient rôder près de moi.
Je sais pourtant bien, je l'écrivais sur ce blog il y a des années, que "cette relation-là est bien moins tendre, bien plus complexe [que toutes les autres, sauf une], et il vaut mieux qu'elle n'aille jamais trop loin..."
J'ai pourtant continué d'écrire sur lui, et de croiser sa route. Pas trop souvent. Heureusement.

Et voici que me revient ce texte, lu et traduit autrefois, dans un autre monde (plusieurs) et d'autres rêves, et j'en suis encore bouleversée.

THE LAMENT FOR LUCIFER

Close my eyes to the sunliqht,
My Morning Star, my storm.
Fold your wings in grace and take your leave of me.
Taste my blessings; as you go.
We will not lie as one again
For my womb is a garden of rot.
My heart is ashes.
My tears are blood.
Hunt well, my breath, and take with you
The bones of our children, wrapped in palm leaves.
Scatter them to the horizon and allay their cries.
I shall tend a grave of deep water
And shall wash away our enemies.
Bide well, my desert wind,
Hold aloft your blade and oil it with tears.
I shall be the owl upon the night wind,
The cat with silent paws
And the serpent at the heels of Caine.
I shall be the seed of tears, but my eyes shall be sand and silence,
My heart shall be the desert and the sea,
And my cry shall be the owl gone hunting
As the sun departs my sky.
Weep not, my beloved,
But hold me close in your distant chase.
We shalt be the thorns of ruined Eden
Forget me not
Sun to my moon
Cry to my silence.
Que fais-tu là exactement, Lux ?

jeudi 16 février 2012

The Touch of Dream

Le jour de la Saint-Valentin, j'ai découvert de très geek célébrations de cette fête mal-aimée, et sans doute à raison.
En particulier cette carte, qui figurait dans la délicieuse liste du toujours formidable site The Mary Sue :
Et cette vidéo, dont ceux qui me connaissent savent quelle image m'a touchée le plus :

Happy Valentine's Day from LOVEFiLM on Vimeo.


Mais je suis une prof de lettres autant qu'une geek, et j'ai aussi découvert les multiples poèmes d'amour en anglais proposés par le Guardian à cette occasion.

Ma découverte favorite a sans doute été "Touch" de Thom Gunn que vous pouvez écouter, lu par Blake Morrison, sur le site du Guardian.

Ou lire vous-même :

Touch by Thom Gunn

You are already
asleep. I lower
myself in next to
you, my skin slightly
numb with the restraint
of habits, the patina of
self, the black frost
of outsideness, so that even
unclothed, it is
a resilient chilly
hardness, a superficially
malleable, dead
rubbery texture.

You are a mound
of bedclothes, where the cat
in sleep braces
its paws against your
calf through the blankets,
and kneads each paw in turn.

Meanwhile and slowly
I feel a is it
my own warmth surfacing or
the ferment of your whole
body that in darkness beneath
the cover is stealing
bit by bit to break
down that chill.

You turn and
hold me tightly, do
you know who
I am or am I
your mother or
the nearest human being to
hold on to in a
dreamed pogrom.

What I, now loosened,
sink into is an old
big place, it is
there already, for
you are already
there, and the cat
got there before you,
it is hard to locate.
What is more, the place is
not found but seeps
from our touch in
continuous creation, dark
enclosing cocoon round
ourselves alone, dark
wide realm where we
walk with everyone.

Et vous saurez alors pourquoi je l'ai tant aimé. Pour la justesse et la précision des sensations qu'il décrit, dans cet instant intime et rarement conté du coucher auprès de l'aimé endormi. Mais aussi pour ses références au royaume du rêve, au Dreaming, que tous ses habitués reconnaîtront,comme moi, dans la dernière strophe.
And the touch of Dream himself is so precious to me.

Puissiez-vous avoir vécu une belle journée, auprès de vos aimés, ou de Dream qui est sans doute en ce jour le Valentin de tous ceux qui n'en ont pas.

mardi 5 avril 2011

Identité : (Non)-Universitaire

Il y a des non-anniversaires, il pourrait y avoir des non-universitaires. Pas seulement pour la rime.
S'il en existait, je serais de ceux-là.

J'écris des articles, participe à des colloques — bien peu, quand le temps m'en est donné — mais je n'enseigne pas à l'université.

C'est un choix que j'ai fait, il y a des années, et que je commence seulement de regretter.
Il y a des années, j'ai choisi de passer l'agrégation plutôt qu'un doctorat. Puis d'enseigner sans attendre. C'est une de ces bifurcations significatives d'une vie, peut-être. Pourtant le choix n'a pas été difficile. Certes, je voulais être indépendante financièrement. Mais surtout, la perspective d'un doctorat de lettres ne m'enthousiasmait pas. Je doutais, à vrai dire, de l'intérêt profond de la recherche en littérature. Pas seulement de son intérêt pour moi, non, de son intérêt tout court.
La recherche apportait-elle vraiment quelque chose à la littérature ? N'était-elle pas vaine spéculation, jeu de miroirs souvent auto-réferentiel et auto-satisfait, interminables arguties, méticuleuses et pour tout dire fastidieuses interpolations ?
Ce qui importait, n'était-ce pas d'écrire la littérature, et de la lire, sans besoin de l'analyser si avant ?

Finalement, l'entreprise d'un doctorat de lettres n'avait rien pour me séduire. Je ne m'y amuserais pas. Et quand bien même je le mènerais à terme, il me faudrait encore entrer dans le ballet complexe des relations universitaires. Je ne m'en sentais pas la force.

Pourquoi regretter, à présent ?
Parce que la recherche littéraire, en France, est en train de bouger. De devenir passionnante. D'aborder, en tout cas, des domaines qui me passionnent.
Les littératures de l'imaginaire.
La littérature jeunesse.
Les frontières entre les genres, entre les arts.
Fan-fiction.
Creative writing.
Interactive storytelling.


Etre un non-universitaire ne suffit pas pour explorer toutes ces pistes.
Un non-universitaire, il faut bien l'avouer, n'est qu'un dilettante de la recherche.

Je me retourne et regarde ce carrefour, cette bifurcation manquée. Mais : si j'avais fait ce choix, je n'aurais pu venir m'établir aussi facilement près de Genève. Vivre avec le Bien-Aimé. Fonder une vie nouvelle.
Et voilà qu'en fin de compte je ne regrette plus.

mercredi 19 janvier 2011

IDENTITÉ : RÔLISTE

Je suis rôliste, donc.
J'aime bien ce mot, en français, parce qu'il insiste sur le rôle plutôt que sur le jeu. Vieux débat. Pourtant je suis joueuse aussi. Il m'est arrivé, au moins deux fois, de jouer une joueuse.
J'aime aussi le jeu de rôles pour les mises en abyme qu'il offre.

Je suis rôliste parce que j'aime les histoires, j'aime en raconter et que l'on m'en raconte ; j'aime les héros (même noirs, même anti-) ; j'aime le dépaysement, les batailles épiques, les terres inexplorées et les cartographies mystérieuses ; j'aime l'Histoire aussi, et le voyage dans le temps ; je suis rôliste parce que j'aime tricher et démultiplier mes identités, mes possibles.
C'est le thème du Voyage qui domine, n'est-ce pas?
Oui, le rôliste est un explorateur. De mondes, de temps, de caractères, de possibilités, de ses propres facettes.

Cette identité-là m'a offert maintes intensités, maints souvenirs, maints textes (le rôliste est aussi, presque toujours, quelqu'un qui écrit), et même des amours. Des amours imaginaires, certes, mais pas moins belles, pas moins fortes, d'avoir pour objet Corwin, Vykos ou Porthos Fitz-Empress.
J'ai aussi d'intenses souvenirs de maîtrise, ceux que m'ont donné Jorune et ses tourments, Edgar et ses quêtes, Adrien enchaîné à son Arbre…
Et des amis, des amours, réels.
Cette identité-là est une de celles que je partage avec mon Amour.

Ces dernières années, il semblait que les rôlistes français étaient condamnés à vieillir et s'éteindre, si je puis le formuler aussi mélodramatiquement. Nous devenions trentenaires et les plus jeunes générations ne semblaient plus s'intéresser à de tels jeux.
Une identité menacée, donc, comme celles dont parle Amin Maalouf.
Conséquence de cette menace, mécanisme d'auto-défense? Ou belle flamme venant la contredire?
Toujours est-il que le monde du jeu de rôles français redevient plus vivace que jamais.
Les signes en sont nombreux, de la résurrection du mythique magazine Casus Belli au grand nombre de nouveaux jeux publiés récemment en France — souvent aussi par de nouveaux éditeurs. Peut-être en reparlerai-je.

L'un de ces signes est le beau magazine Di6dent qui, après un bel essai modestement considéré comme n°0, consacre son n°1 aux femmes dans le jeu de rôles, dossier pour lequel j'ai eu l'honneur de m'exprimer ici.

Ledit numéro 1 est disponible en PDF au prix défiant toute concurrence de 3 euros, pour 164 pages riches et intéressantes.
Le dossier sur les femmes est particulièrement bien traité. Mention spéciale aux conseils aux MJ masculins pour incarner des personnages féminins, en utilisant finement et dépassant les archétypes (signés Sébastien Delfino), à la question des personnages féminins dans les jeux à cadre historique, et au très beau scénario pour Tenga rédigé par l'auteur du jeu, Jérôme "Brand" Larré, où les joueurs incarnent les épouses de samouraïs partis au combat.

Autre dossier intéressant et bien traité, et qui me touche aussi d'assez près, celui consacré à "la Suisse, l'autre pays du jeu de rôles".

lundi 9 août 2010

BILAN DE GROSSESSE

Tous me le disent : l'accouchement est suivi d'une sorte d'amnésie surnaturelle, effaçant les quelques heures et les neuf mois qui l'ont précédé, leurs aléas, leurs découvertes, leurs plaisirs et leurs déplaisirs.
Alors je me décide à donner à ce blog, une fois n'est pas coutume, une fonction mémorielle, testimoniale, presque.
Qu'il enregistre, en ce neuvième mois, les Aspects de cette grossesse, les bons, les mauvais, les étranges.

Les mauvais sont connus, bien sûr. Je m'interroge avec une curiosité mêlée d'admiration sur la réalité de ce miracle physiologique qui contraindrait même les femmes affligées des pires grossesses à tout en oublier, à désirer recommencer. Et à vrai dire c'est à mes yeux un des côtés les plus dérangeants de la grossesse: cette découverte qu'en fin de compte le biologique prime tout, même pour des êtres éminemment portés à intellectualiser, comme moi, même pour des êtres éminemment volontaires — et fiers de l'être. Au temps pour notre orgueil. Le corps et ses chimies font de nous ce qu'ils veulent, nous font verser des larmes absurdes, dormir ou ne pas dormir, danser ou vaciller, nous transformer en guerrier viking émettant à tout propos des éructations incongrues. Pour le reste, les Aspects négatifs sont heureusement assez localisés au premier trimestre et aux dernières semaines, en tout cas pour moi, qui m'en estime heureuse. Nausées, fatigue, un mois de sommeil accablant à 12h par nuit (le deuxième ? déjà je peine à dater ce temps pourtant le plus chronométré de toute une vie), un mois de sommeil erratique aux limites de l'insomnie compensé par des siestes, moi qui n'en faisais jamais (le présent et dernier : cela au moins est facile), quelques semaines d'étonnante maladresse physique, le temps de s'adapter à un centre de gravité différent, quelques périodes d'hyperémotivité presque comique (j'ai marché sur la patte du chat : il va être estropié à viiiiiiie !) Et l'encombrement, la pesanteur de ces dernières semaines.

Les bons sont plus inattendus. Bien sûr il y a l'étonnante et inédite sensation des mouvements du bébé, dont j'ai déjà parlé ici. Du moins ceux du deuxième trimestre. au troisième, c'est toujours amusant, mon ventre s'agite de séismes des plus spectaculaires, mais moins confortable, quand il repousse les murs (les murs sont mes organes, en fait, Bébé.) Non, les bons aspects que je n'attendais pas sont d'ordre différent, à la fois les plus intimes et les plus extérieurs, les plus sociaux. Le regard des autres sur moi a changé. Certaines femmes détestent cela, ont l'impression de se trouver soudain réduites à leur ventre, ou sans cesse agressées dans leur intimité. Pas moi. Je m'amuse de voir les gens se retourner, de reconnaître leurs sourires, et même de répondre à leurs questions. C'est un lien nouveau avec le reste de l'humanité, une complicité, une expérience nouvelles.
C'est aussi une révolution esthétique, au moins en notre ère de culte de la minceur et d'éloge du ventre plat. Soudain, on est fière de cette rondeur ; loin de chercher à la dissimuler, on l'exhibe, on choisit des vêtements et des postures qui soulignent la rotondité du ventre. C'est radicalement nouveau.
Certes la grossesse est aussi une excuse à la paresse. Je ne l'entends pas seulement en termes égoïstes, même si ceux-là sont réels et doivent être admis. Mais pour celles qui comme moi cherchent à être toujours "efficaces", à agir, à employer au mieux leurs journées, c'est un étonnant soulagement d'accepter de ne rien faire et d'en être félicitée. Sans doute parce que même alors nous faisons quelque chose. Notre corps fait, le simple écoulement des heures et des jours, sans le secours de nos actes conscients — suffit à agir et à créer. Et quelle action ! Quelle création !
De là peut-être le plus remarquable pour moi de ces Aspects Positifs. J'ai toujours eu besoin, pour être bien, pour être pleine, entière, heureuse, d'avoir un projet en cours à penser. J'imagine que tous les créateurs sont ainsi, même si dans mon cas il peut s'agir d'autre chose que d'un projet créatif — un amour, un voyage… J'ai besoin d'y penser le soir en m'endormant, par exemple.
Et pendant ces neuf mois, bien sûr, cette nécessité a disparu. Oh, j'ai eu d'autres projets, et l'ai apprécié, et je suis toujours heureuse de me lancer dans quelque création ou organisation nouvelle, mais je n'en avais plus le besoin impératif, je ne ressentais plus l'inévitable déséquilibre, la confuse insatisfaction, des semaines sans vrai projet.
Le projet est en moi, permanent. Même quand je ne le pense pas, je le vis.

Aspect étrange, vraiment, dont je ne saurais dire s'il est positif ou négatif, ou rien de cela. Qui peut-être explique le fameux désarroi du post-partum. Pendant neuf mois je ne suis plus seule. Jamais, jamais. Même dans mon bain, même aux toilettes, même dans la maison tranquille où je tape ces mots. Il y a toujours quelqu'un avec moi, que je le veuille ou non, que je le sente ou non. A chaque infinitésimale fraction de seconde, nous sommes deux.

Jusqu'à ce que, dans quelques semaines, commence une Histoire entièrement Nouvelle.

mardi 11 mai 2010

CONTACT

Cela ne ressemble à rien d'autre.
A aucune sensation, à aucune forme de communication.
Il y a des années que scientifiques et poètes rêvent de la forme que pourrait prendre une communication extra-terrestre.
Celle-ci, peut-être, qui n'est pas langage, ni musique, ni sourire, et qui pourtant fait sens, pourtant illumine de joie.
Celle-ci, peut-être, qui est toute de toucher, sans main posée, sans caresse, sans heurt, et pourtant tout cela à la fois.

Une langue inconnue que nous cherchons à déchiffrer pour rire : manifeste-t-il son enthousiasme, sa désapprobation, sa peur? Craint-il cet orage d'opéra ou s'enchante-t-il de cette féerie sonore? La mort de Marie Stuart l'attriste-t-elle ou réveille-t-elle en lui quelque instinct de cruauté enfantine ?
Finalement, cela n'a pas la moindre importance.

C'est un contact. Un remuement intime du corps, qui touche l'âme. En nous et pourtant radicalement autre. Une présence, permanente. Pas de solitude possible. Pas d'oubli possible.
Un appel confus auquel nous répondons, en souriant, parce qu'il est impossible de ne pas le laisser monter à nos lèvres, en posant à notre tour la main près de lui, sans savoir vraiment si sa sensation est la même que la mienne, à ce toucher.

La présence infinie et limpide du bébé qui bouge en moi.

mardi 20 avril 2010

INTIMITE

Ce blog a souvent oscillé entre deux fonctions: rendre compte de mon actualité littéraire, faire part de mes impressions et émotions. Entre sa face publique et sa face intime.
Ces derniers temps il a nettement basculé du côté public.
Peut-être parce que ladite actualité était plus animée que de coutume.
Surtout parce que mon intimité soudain devenait indicible.

Combien il est plus aisé de parler d'amour ou même de désespoir plutôt que de la vie qui grandit dans son ventre !
Cet indicible-là, je ne l'avais pas anticipé.
J'avais même envisagé, très sérieusement, de tenir un journal de grossesse.
Je peux en sourire à présent.
Un tel journal n'aurait ni intérêt ni profondeur.
Ce qui se passe en moi, en nous, échappe aux mots. Comme mon corps, soudain, échappe à l'intellect pour me rappeler mon animalité.

Pourtant, à présent que les symptômes s'estompent, que la ligne ronde du ventre s'accentue, à présent que l'étrangeté m'est devenue plus familière, à présent surtout que je sens l'enfant bouger en moi, plus présent, plus réel — à présent seulement les mots me viennent.
A présent je peux lui parler avec plus d'aisance, un nouveau genre de dialogue intérieur dont la naissance infléchira le cours et le langage.
A présent je peux en parler ici.
Un peu.
Dire plus ne serait que verser dans le cliché. Et ce topos-là a beau être le plus beau, le plus grand, le plus signifiant du monde, je ne puis m'empêcher de m'en défier.

mercredi 26 août 2009

UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (6)

6. La vérité est la meilleure des couvertures


Oroshi s’assied sur l’immense lit suspendu. Elle se place au milieu, très précisément. Une appréciation exacte de l’espace est indispensable pour un Jedi et pour un combattant. Elle s’assied, et se concentre. Comme chacun des soirs qu’elle passe en Al-Avir, loin de son Maître. C’est une discipline du corps et de l’esprit ; c’est la condition nécessaire de sa réussite.
Elle commence par un exercice simple : laver son esprit de tout excès, de toute crispation, atteindre le point de sérénité maximale qui est aussi le point de sensibilité maximale à la Force. Oroshi vit dans la Force, vit de la Force. Chacun de ses gestes, chacun de ses rares sourires, chacun de ses choix, est imprégné par la Force. Mais la façon dont elle noue le obi brodé, l’échafaudage complexe de son chignon, les bijoux qui y sont piqués, portent aussi l’empreinte de la Force. Maintenant, à près de seize ans, elle le sait, elle l’accepte.
Puis elle lance dans le monde cette Force qu’elle a ramassée en elle. Il en est toujours ainsi : pour Oroshi, l’alternative entre convergence et divergence, entre enrichissement intérieur et dissolution dans l’univers, est un va-et-vient.
Elle se lance d’abord dans le temps, dans le passé de la journée écoulée, pour la relire et la déchiffrer, analyser ses erreurs et ses apprentissages. Tel est le secret du stratège, lui a enseigné Maître Rancisis, mais tel est aussi celui de la préservation de l’équilibre. L’analyse critique te gardera du Côté Obscur autant et peut-être plus sûrement que ton empathie.
Puis elle vole dans l’espace. Très loin, ou pas tant que ça à l’aune de la galaxie, elle sent l’esprit de son Maître, précis, alerte, sûr. Une présence solide et vive, étayant sa propre Force. Juste au-dessous d’elle se déploie Al-Jeit, le berceau d’Al-Avir, et Oroshi s’émerveille à nouveau de sentir à quel point, comme toute civilisation, elle a été irriguée par la Force. Les familles où la Force est puissante sont un des mythes récurrents de l’Ordre, mais le cas des Qel’Sayan est particulier. La Force y est présente, mais rarement puissante. Juste assez de Force pour leur donner une sensibilité accrue, un talent accru ; pour leur donner cette espèce de magie qui les a rendus célèbres. Qui a fait de certains des génies politiques, comme son grand-père, d’autres des poètes inspirés — qui a fait d’Ari’i Qel’Sayan la plus brillante astrophysicienne de son temps, qui continue de faire de l’Académie d’Al-Jeit la meilleure formation pour les astrogateurs de la République — qui a fait d’eux des créateurs de monde.
Et puis, tout près, dans le Palais d’Eté, elle sent son oncle et ses cousins. Elle fait plus que les sentir, ce soir, elle les voit, elle les entend. Oroshi hausse les sourcils : aucune autre réaction ne transparaît. Elle écoute.
« Ce n’est pas possible, Père, tu ne peux pas me demander ça.
— Tu devrais savoir, à ton âge et dans ta situation, que l’impossibilité est un concept relatif.
— Explique moi, au moins, dis-moi pourquoi.
— J’ai expliqué, Jiro. Elle aura seize ans dans quelques mois. Elle choisira à ce moment.
— Pourquoi est-il si important qu’elle nous choisisse ? Père, écoute-moi. Je n’ai guère d’affection pour elle, c’est un fait, mais même politiquement, je ne comprends pas. Ne serait-ce pas à la fois un honneur et un atout que d’avoir un des nôtres dans l’Ordre Jedi ?
— Un Jedi n’a plus de famille, mon fils, plus d’autre devoir, plus d’autre allégeance. Il n’appartient qu’à l’Ordre.
— Dans son cas, on a assoupli le règlement…
— Conformément à l’accord passé par ton grand-père, qui prendra fin le jour de ses seize ans. Si elle ne nous choisit pas, nous la perdons.
— C’est que Jiro serait enchanté de la perdre, Père.
— Je n’ai pas dit cela !
— Nous n’avons pas le choix. Nous sommes trop peu nombreux. Elle est la seule fille Qel’Sayan en vie. Notre Maison ne peut se permettre de la perdre.
— Elle restera, Père. Je m’y engage.
— Splendide ! Voilà un privilège que je lui laisse volontiers. Sois sans crainte, Père, Argo fera ça très bien. Ils s’entendent comme larrons en foire. Il est même prêt à la séduire s’il le faut : n’est-ce pas, petit frère, tu te dévouerais ?
— Assez ! Jiro. Argo. Cette rivalité devient ridicule. Elle nous affaiblit tous. Peu m’importe la répartition des rôles : elle doit rester, c’est tout. »
La respiration d’Oroshi ne s’est pas accélérée.

Entre Dai Qel’Sayan et ses deux fils, les ressemblances et les différences sont également remarquables. Tous trois sont arrogants, ambitieux et conservateurs. Chez tous trois, la fameuse décadence alavirienne est compensée par une certaine rigidité qui provient certainement de leur éducation militaire. Mes deux cousins servent dans la Flotte de la République, comme leur père avant eux. Ils ne s’interdisent pas les plaisirs terrestres, mais leur propension à la débauche garde des limites qui décevraient cruellement les étrangers curieux : ils se contentent d’avoir des maîtresses. Il existe entre eux une certaine amitié, mais elle est si peu apparente que la plupart des gens se persuadent que le Seigneur Dai méprise ses fils, et qu’Argo et Jiro se haïssent. C’est largement faux.
Mais dans le même temps, ils sont extrêmement différents. Mon oncle est le plus calme, le plus réfléchi, et je ne crois pas que l’expérience suffise à l’expliquer. Jiro est plus entier, plus avide de faire ses preuves. Il brille moins que son frère et ne peut l’ignorer : il n’est pas stupide, même si certaines de ses réactions le laissent penser. Et puis il y a Argo.
Qu’on ne s’y trompe pas : Argo est cynique, égoïste et largement indigne de confiance. Seulement il a ce quelque chose qui le distingue : les femmes qui le courtisent parlent de charme, ses maîtres parlent de vivacité d’esprit, de capacité d’adaptation. Pour moi, il s’agit simplement de la Force. Argo fait partie de ces Qel’Sayan chez qui la Force est présente, sans être puissante : pas assez pour faire de lui un Jedi, mais assez pour être visible et active. Et il n’est pas impossible que ce soit pour cette raison que j’aie moi-même quelque sympathie pour lui. Et lui pour moi.
L’été qu’il a passé à me convaincre fut l’un de mes plus enrichissants, en termes d’apprentissage. Il avait obtenu un congé de trois mois, et passait le plus clair de son temps à mes côtés. Il m’emmenait choisir sur Al-Vor des robes spectaculaires, me conseillant avec un sens de l’esthétique et des convenances qui m’a beaucoup enseigné. Il jouait sur la frontière, m’initiant aux quartiers interlopes d’Al-Poll sans jamais s’éloigner de mon côté. Il a été choqué, même s’il a essayé de le dissimuler, quand j’ai demandé à visiter la quatrième lune d’Al-Poll, que les poètes nomment la Cour d’Amour et les autres d’un nom moins délicat. Il m’y a finalement escortée, sans se départir d’une espèce de nonchalance protectrice qui m’amusait beaucoup, jusqu’à ce qu’il tire sans sommation sur un homme plus entreprenant que les autres. J’ai bondi devant lui : Argo est un combattant honorable, mais pas assez pour anticiper un Jedi : « Ne fais plus jamais ça ! ai-je sifflé. — Cette racaille ne mérite rien de plus. — Peu m’importe cet homme. Souviens-toi que tu n’as aucun droit sur moi, Argo. Et ne prends plus jamais de décision à ma place. » J’étais pâle de ce qu’il croyait être de la rage et il s’est incliné. Argo sait toujours quand il est allé trop loin, et ne voit nulle honte à s’excuser. Je me suis penchée sur l’homme, pour examiner sa blessure, et j’ai laissé la Force affluer en lui. Il vivrait. Ma propre douleur reflua. D’une pensée, j’enjoignis au blessé de dormir, afin de pouvoir me relever, le pousser du pied avec dédain et déclarer : « S’il a de la chance, une belle dominatrice le ramassera. » Argo a éclaté de rire.
Il acceptait aussi de m’accompagner dans les endroits méditatifs qui l’attiraient moins, les merveilleux labyrinthes des lunes d’Al-Vor ou les sublimes jardins de lumière d’Al-Chen.
Nous avions partout de grandes discussions, éclectiques, parlant aussi bien de politique que de mode, de mœurs que de psychologie. Nous étions rarement d’accord et il adorait ça. Je me souviens de quelques-unes. Dans la plus haute tour du Palais Qel’Sayan, face aux étoiles, nous avons eu la plus enflammée des discussions dans le plus admirable décor. Il jouait à défendre la thèse séparatiste, et conformément à nos règles, je prônais la thèse adverse. Argo n’est pas un séparatiste : même si Al-Avir fait partie des rares systèmes qui pourraient survivre en autarcie, même s’il réprouve les ingérences de l’administration de la République, il est trop ambitieux et trop curieux pour se priver des portes ouvertes par l’immensité de la République Galactique. C’est par pragmatisme politique et par ambition que les Oligarques d’Al-Avir ont accepté d’entrer au Sénat : ils s’y sont globalement enrichis, en crédits comme en alliés, et ont même réussi à y négocier un bon nombre de clauses exceptionnelles pour le système.
Une autre fois, nous dégustions des fleurs de glace dans les jardins suspendus de la deuxième lune d’Al-Chen, à l’heure de la Rose, quand Argo m’a demandé à brûle-pourpoint: « Les Jedis peuvent-ils avoir des enfants ?» J’ai hésité : je n’étais pas sûre de la réponse qu’il convenait de lui donner, compte tenu du résultat recherché. Puis j’ai pensé à Maître Rancisis, comme souvent :
La vérité est la meilleure des couvertures, aimait-il à me dire. C’est pour cette raison que le Conseil t’a choisie.
J’ai regardé mon cousin bien en face : « Aucune loi écrite ne l’interdit. Il y a quelques siècles, la pratique était plus courante, mais ce n’est pas la position du Conseil actuel. Le lien entre parent et enfant est trop fort pour permettre le détachement exigé des Jedis.
— Et cela ne vous manque pas ? N’as-tu pas envie d’avoir des enfants ? »
Il était si naturel, si parfait. Il ne pouvait pas savoir que je savais.
« Je ne sais pas. » ai-je répondu, et il s’est lancé dans un éloge de la paternité qui aurait été émouvant, pour quelqu’un d’autre, ou dans d’autres circonstances.
J’ai beaucoup appris d’Argo. C’est en l’observant et en l’écoutant que j’ai acquis les attitudes qui me manquaient pour parachever ma très particulière formation. Et je l’ai laissé récolter la gloire de m’avoir convaincue de faire le choix que j’étais venue faire, que j’avais été éduquée pour faire, depuis l’âge de quatre ans.

lundi 3 août 2009

BILANS D'ÉTÉ

L'été a toujours été pour moi la saison des bilans et des résolutions. Le passage des ans, pour moi comme pour tous ceux dont le rythme est scolaire, se fait lors des vacances d'été et non pas du changement de date, aussi invisible que sa ligne à travers l'océan.

Celui-ci est paisible. Cela me plaît et me déplaît, car je suis exigeante et folle, et me défie de la paresse. Je suis de ceux qui voudraient chaque journée productive. Non pas en termes économiques, certes, mais productive : en travail, en création, en avancement d'une sorte ou d'une autre.
Ainsi l'été et sa langueur m'inspire depuis longtemps la méfiance. La chaleur, la vacance elle-même, incitent à l'assoupissement, à l'écoulement des journées comme l'eau et le sable. L'été est une saison fuyante.

Je m'en défie d'autant plus qu'il me tente : glisser doucement dans l'inactivité et les douces lectures est une de mes tentations les plus aiguës.
Et je me dis qu'il serait sot de refuser ces douceurs-là, ces plaisirs-là, beaux et simples.
Car j'aime : passer du temps avec mon Aimé, avec des amis trop peu vus cette année, lire beaucoup, jouer enfin, frémir face à l'Horreur d'Arkham ou de Dunwich, entraîner des agents de l'Empire Britannique à travers un Grand Tour, de Douvres à Rome, rêver d'être une femme fatale dans une cité noire et corrompue, une guerrière Féerique traversant la neige et le sang…

Mais j'aurais voulu travailler plus. Ecrire surtout.

Dans ce domaine, une mauvaise nouvelle : la publication de mon adaptation de la Belle au Bois Dormant, "Une histoire de désir", dans la très prometteuse anthologie Contes de villes et de fusées, est ajournée sine die. La crise, qui rôde dans tous les journaux, que l'été assourdit sans endormir, me frappe là où je ne l'attendais pas. Affaire à suivre, j'espère. J'ai eu la chance de lire le fichier avant épreuves, et les contes de Lionel Davoust, Mélanie Fazi, Léonor Lara et Pierre-Alexandre Sicart sont de toute beauté. J'aurais été honorée de paraître parmi de tels textes. Et je récuse ce conditionnel : je serai honorée !

Mais une bonne nouvelle, imprévue et reçue à l'instant : ma vision des mythes d'Ariane, Phèdre et Thésée, intitulée sans la moindre originalité "Le Labyrinthe" paraîtra dans les Actes du colloque universitaire Autour du Minotaure. A cette occasion, je participerai au colloque à Clermont-Ferrand en janvier prochain. Détails à suivre.

mardi 31 mars 2009

10 LIVRES… (9)


Depuis des années, depuis ma rencontre avec Hugo Pratt, je savais que la bande dessinée pouvait être aussi de la littérature. De grandes oeuvres. Aussi fortes, aussi profondes, que peuvent l'être les grands romans, les grands poèmes.
Corto Maltese pourrait être dans cette liste.
Mais puisque je joue le jeu des empreintes, des traces laissées dans mon âme, j'opte pour cette autre BD, lue plus tard, en quelques nuits hallucinées, que je porte en moi.
Que je porterai en moi jusqu'à la fin des temps.
Parce que le monde la porte en elle aussi.
Parce que c'est le monde qu'elle nous donne à voir, sous un angle un peu différent, le monde et ce qu'il a d'essentiel, d'invariant.

Voilà les oeuvres qui doivent figurer dans cette liste: celles qui changent notre vision du monde. J'entends vision au sens fort, au sens premier.

Refermez la dernière page du dernier épisode de The Sandman, de Neil Gaiman.
Maintenant, regardez le monde.
Ce n'est plus le même.

Maintenant vous voyez les forces qui le tendent et le parcourent, ces forces qui sont beaucoup plus que des dieux — qui peuvent changer, qui le doivent parfois, mais qui ne finiront jamais.
Maintenant, vous savez que les Endless vous accompagnent.

Depuis, je suis amoureuse de Dream (bien sûr, je l'étais déjà avant, mais maintenant, je sais que je le suis), je lui parle, et à Death, et à Desire, et même parfois à Destruction et à Despair (pas à Delirium, ou pas en mots — mais je ris avec elle, parfois — et pas à Destiny — on ne parle pas à Destiny, même si on visite son jardin.)

Depuis, je retrouve leurs traces dans tous mes textes. Je pourrais placer chacun d'entre eux sous le haut patronage d'un des Endless.
Et pour la peine, pour que ce soit clair, j'ai titré l'une de ces nouvelles à paraître bientôt "Une histoire de Désir" (voir à droite, encore), même si Dream y joue aussi un rôle.

De fait, il y a tellement de raisons d'aimer The Sandman que je les ai écrites dans un article pour la revue Faeries (voir à droite de cette page).

Celle-ci surtout : ils sont en vous ; et vous êtes dans le livre. Promis.

dimanche 22 mars 2009

10 LIVRES… (6)

« La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Sûrement l'un des plus grands livres jamais écrits.
Je l'ai cru alors, je le crois encore.
L'un des plus grands, des plus riches, des plus profonds — des plus incandescents.
Et pour cette liste c'est cela qui importe.
La trace incandescente que ce livre a laissée dans ma vie.

Pendant de longs mois je n'ai pleuré, cherché, contemplé qu'Antinoüs.
Pendant des mois je n'ai pu aimer, comme l'empereur Hadrien, que des adolescents solaires et condamnés qui brûleraient mes yeux et mon coeur.
Pendant des mois j'ai vécu et écrit cette histoire, comme un éternel manuscrit jamais achevé, sans cesse décliné, dont je conserve pieusement les fragments.

Des fragments, dès l'origine : c'est tout ce que permettent l'Histoire, les souvenirs, le passage du temps depuis l'Antiquité. Des fragments de textes et de marbres, de légendes et d'icônes.

Voici l'un de ces fragments, l'une de ces variantes, lâchement dissimulée parmi les souvenirs d'une vampire, d'un voyage en Ecosse et des Libertins de Planchon.

.IV. Le Dict d’Aubier
(…nuit du 13 au 14 juin 1707 )

Me voici encore une fois à cette page à redire ta légende, bâtir ta mémoire, couronner ton nom. Comme notre histoire est devenue banale, Aubier — et cela est aussi à cause de moi, j’ai tellement parlé de toi, j’ai tant voulu te donner ce dont je n’avais pas eu le temps.
Après toutes ces phrases, comment te dire encore ? Comment te dire, toi qui savais ce que j’étais avant même l’aveu — toi qui ne trouvais de sens à ta vie, ta vie jeune et lumineuse et belle, que dans ma compagnie. Pour eux tous j’étais la mort et la nuit, pourvoyeuse des enfers, dents cristallines de carnassière. Pour Philippe même j’étais devenue cela — mais de toute façon Philippe était mort depuis plus d’un demi-siècle.
Comment te dire alors ? Ton rire de gamin quand tu rentrais de la chasse, le gibier sur ton épaule, tu disais « Nous sommes pareils » — tu étais le soleil, Aubier.
Et c’est moi, je crois, qui ai souhaité de t’épouser. Le mariage n’avait pas vraiment d’importance à tes yeux, il était de ton monde et tu nous voulais autres, auréolés d’une lumière différente, d’un amour différent.

Qui était-il, ce sanglier, cette bête noire surgie des taillis clairs pour te heurter, te mettre à bas ? Ce sanglier qui t’a piétiné, Aubier, déchiqueté, j’ai voulu le haïr, moi qui n’avais jamais haï que quelques hommes.
Et tu le savais — je ne voulais pas le croire mais tu le savais. Tu avais tout accepté, même les noces, tu aurais peut-être demandé plus. Le mariage devait avoir lieu au solstice. Tu n’y croyais pas vraiment — et pourquoi, sinon parce que tu savais ?
Tu es mort loin de moi, Aubier, aussi loin que possible. Je dormais tout près. Je n’ai pu entendre. A mon réveil bien sûr il était trop tard, et ta peau était plus froide que la mienne. Tu es mort en plein jour, Aubier, tu étais le soleil.

Ils ne m’ont pas laissée te dresser un tombeau de roi, un temple de dieu. D’ailleurs je me méfiais un peu des mausolées depuis cette première pierre. Roi sans couronne, dieu sans temple, je t’ai donné une légende. Et j’ai pris le nom que je continue de porter pour ne jamais, jamais cesser d’être la trop jeune veuve d’Aubier d’Arbonne.


Malgré tout, la même histoire.
Presque oubliée à présent que le temps a passé, que je me suis éloignée du soleil, que mes yeux ont recommencé de voir.
Il m'arrive encore de rêver d'Antinoüs, de reconnaître sa silhouette.
Mais Hadrien survit en moi, comme il a survécu au garçon tant-aimé.

De tous les livres, l'un des plus humanistes jamais écrits.
L'un des plus humains.

jeudi 30 octobre 2008

RETOUR EN MUSIQUE

Il y a longtemps.
Trop longtemps.
Le trop long temps du manque, de l'absence, de la nostalgie, de l'enfouissement sous le travail.
Le trop long temps du sable qui glisse entre vos doigts.
Trop longtemps et tant à dire.
Alors je commence par répondre à un défi impossible, celui de Lucie :


- Choisir 5 chansons qui vous ressemblent et dire pourquoi
- Faire une petite playlist avec
- Rajouter en sixième position "The Song", celle que vous aimez d’amour, plus jamais vous ne pourrez vivre sans
- Et taguer 5 personnes de votre choix.

Bien sûr, c'est un de ces jeux où tout le monde triche, où la tricherie est inscrite dans la règle du jeu.
Parce que personne ne peut se limiter à choisir cinq, ni six, chansons.
Parce que la musique est l'art volatil, l'art changeant, l'art du temps qui fuit entre nos doigts, justement.
Parce que l'autoportrait, même musical, même chinois, est toujours faussé.

J'ai donc choisi cinq chansons qui me parlent d'amour, qui parlent de mes amours.
Parce que c'est un des grands rôles, une des grandes magies de la musique. Pas un cliché, non, beaucoup plus que cela. Tous les amoureux se retrouvent en chansons.
Et parce que c'est, tout compte fait, une belle façon de se définir :
Je suis ceux que j'aime.
Qu'il en soit ainsi.
Même si pour chacun d'entre eux j'aurais pu choisir dix autres chansons.










Pour M., mon Amour, mon Fou, ma Joie, l'homme qui partage ma vie : "Good Fortune" de P.J. Harvey.
Au tout début, dans les remous et les ténèbres, dans le froid de l'éloignement, il m'envoyait des chansons, comme font tous les Amoureux, et nous nous raccrochions au fil de ces notes lancées à travers l'abîme.
Celle-ci, parce qu'il est vraiment ma "bonne fortune".
J'espère être la sienne.

Pour Dorian, et pour mille autres raisons, mon premier "Voyage" avec le Voyage de Noz, que je continue de suivre tant bien que mal. Ils sont depuis longtemps en lien sur ce blog, je les ai vus, écoutés, écrits… J'espère que cette histoire ne s'arrêtera pas là.
Et Dorian ? Un autre Fou bien-aimé avec lequel j'ai arpenté les rues d'un Vieux Port et maints lieux de perdition.

Pour V., "Bang Bang" de Nancy Sinatra, rappelé à tous les souvenirs par la BO de Kill Bill. Parce que V. est Bill, parmi maints autres rôles joués auprès de moi, que j'aurais pu décliner en maintes autres chansons. Parce que lui et ses ombres restent un part de moi, même à présent.

Pour quel aimé, "Into the West" ? Pour quel roi qui n'en finit pas de revenir ?
Pour Aragorn, pour Arthur ?
Plus que cela.
Pour les Elfes. Pour les navires. Pour la Mer, la vraie, celle qui emporte nos coeurs avec elle. Pour les Iles à l'Ouest du monde.
Pour l'Exilée en moi, et pour tous les "vrais marins".

Cela fait quatre seulement.

Voici pour C.


Encore un voyage, n'est-ce pas ?
C'est dans la nature de la musique.
Vers Avalon, vers tous les autres mondes, et le coeur de ce Prince-là.

J'ai triché.
Mais je suis revenue à ce blog.
Merci, Lucie.

jeudi 14 février 2008

MILENA (EPISODE 6 AND LAST)

Milena Horakova moved her wand towards her head, her silvery hair suddenly lengthened in silvery mist, until they floated in the whole room and they were now sitting inside a giant Pensieve. Harry shivered, for Dumbledore was back again, younger and red-bearded.
He looked grave and concerned, but not about Harry, whom he ignored. Dumbledore was facing a handsome and golden-haired woman, the same woman Harry was sitting with in a cosy room. And he said to her, gently :
“What are you hoping for, Milena?”
“Does it sound silly if I say ‘redeem’?”
“Not to me. I believe it one of the most serious words in our world. But…”
Dumbledore paused, as if looking for words.
“You don’t think Gellert might regret, nor change?” she asked. Harry expected her to speak fiercely, with a kind of defiance, but she did not. She seemed just sad.
Dumbledore perceived this sadness, of course. He answered in a comforting but equally sad voice: “Don’t misunderstand me. I think he might. But even if… even if he does, he will never be allowed to be out of jail. No one would accept it. Even if you were right, if Gellert learns to feel remorse… he will never be free. He will endure his guilt in the darkest of jails. Lifelong. Are you aware of that? Are you… prepared to that?”
She threw her head back, and now she looked fierce, her deep blue eyes piercing Dumbledore’s.
“Do you really think that is the only important thing? Don’t you think that Gellert’s redemption does matter, even if he stays a prisoner? Don’t you think it could change things, in a way or another? Don’t you think it could change… not his own fate, but something of ours?”

And she was right, of course.
It had changed things, in a tiny but decisive way. Many years later, Grindelwald lied to Voldemort, laughed at him.
She had been right. And there was more in the stake than Gellert’s soul.
The mists were dissolving, as long as the younger Milena and Albus, and Harry was staring again to a very old woman.
“So he let you visit him…”
“He did. And I went, ans talked to him, week after week. Once per week, until the very end. Until he finally met his end.”
Proving her right in a way she couldn’t rejoice about, in the bitterest of ways.
Harry felt suddenly ashamed to have come and awaken such memories, memories that didn’t concern him in anything.
Something else was disturbing him, something about his own story, compared to this one, but he couldn’t find it.

The little girl entered the room in her dancing walk, picking a cake, looking curiously at Harry and smiling to the old witch, then walking away in the same fluent move. Had Milena walked like this, in her youth? Could it be… Harry thought at last, could she be Milena and Gellert’s grand-grand-daughter or something? He heard nothing about children. Or had she married after the war, with another wizard?
She was quite a mindreader after all, because she smiled and said: “I raised my sister’s children, and their children after them. I never had children of my own. I don’t know if that makes us better teachers.”

Then she stood up, came to him and took his hand.
“You shall not regret, Harry Potter. You shall not be too prompt to compare Tom Riddle and Gellert.”
And so he found it, the worm in his mind, the anguish he was going around for years. Dumbledore defeated Grindelwald without killing him. Had he the right to kill Voldemort, was he right to do it? Was it the only choice?
“I am sure Albus told you, Milena went on. Tom Riddle renounced his own soul while parting it into so many Horcruxes. He was far beyond redemption.”
“But where is the difference? Harry wondered aloud. I mean: what is it that made Grindelwald able to redeem, whil Voldemort wasn’t? What is it that mark the border beyond which there is no return?”
“I am not sure about that. I know little about Tom Riddle. However, Albus told me about his pasr, about his childhood, and I suppose one might find the difference there. Many darkness have their roots in childhood.”

And he wouldn’t have got a better answer, but that one felt really unsatisfactory. After all, Harry himself had a terrible childhood.
What was it that made him different, that made him change, and turn towards a way rather than another?
Then he saw again Milena and Dumbledore, how they both were, fierce and brilliant and sad.
And it was like a serene light illuminating him.
“It was you, he said quietly. It was because of you, and Dumbledore. He had met you. He had been… loved by you. Both of you. That’s a difference, a huge one. Haven’t you said that yourself? Encounters bind the course of your life forever. Well, Gellert Grindelwald encountered Albus Dumbledore and you, as a teenager.”

And I had my own encounters, he thought.
Not Voldemort, after all. But Ron, Hermione, Sirius — Ginny.
And he turned back to them. Every quests are about returns.

mardi 12 février 2008

MILENA (EPISODE 5)

There were so many secrets about Dumbledore. So many hidden truths waiting for his death to reappear. So many sides he hadn’t expected. Had he heard about that one a few years earlier, Harry would probably have been horrified. Now he was able to welcome it with no more than mild surprise. So Dumbledore used to be in love with a man, and this man was the dark wizard Grindelwald : Harry found he could deal with it. And he went on listening the old witch’s melodic voice, without even a start.
“We shared many things indeed, Albus and I. But three of these things left the deepest print upon us, us both. To love Gellert, to have to fight him… and to lose a sister to him. Perhaps you don’t know about Ariana Dumbledore…”
“I do” Harry answered, and he couldn’t resist to ask : “Was it really him? Was it Grindelwald who killed her?”
“I never knew. Neither did he. I met Gellert a year after Ariana’s death, and she was only like an uneasy memory for him. He felt responsible in a way, as Albus did, and he was trying to forget this feeling. We spoke about her… later.”
Darkness and grief were haunting the room again. Harry almost felt the coldness he would always associate with Dementors. You don’t need a Dementor to feel the touch of despair. How do Muggles manage? he wondered briefly. How can they fight it without a Patronus? Then music sounded high and clear, darkness drew back, and that was part of the answer.
“He certainly killed my own sisters. We were all grown-ups at this time, and I carry this responsibility as well as Albus does for Ariana. You see… we were quite close, my sister and I. She was only a year older and she was a fierce and brave person. The war was perhaps at its worst, and our people were running desperate. Many times she tried to convince me to confront Gellert. She thought the same as you: that I would have been able to… Each time I refused. I fought my part, defeated many of his fellow wizards and thwarted a few of his plots but I was avoiding him. Or I should say we were avoiding each other, for he acted the same way. I wasn’t brave enough, as I said. But my sister was. A night came when she got information about Gellert’s actions, and she went to intercept him. Alone. She wasn’t really trying to kill him. She had never been somewhat of a duellist. She was trying to force me to come and do… my duty.”
Harry remembered his own decision, his own departure to duty and death. He wondered, as he often had, what it was to have a sister, or a brother, what sort of bond it could be. He promised to himself he would have at least two children. Then he thought about Fred and George, about Fred’s death and George’s pain, and the music was now echoing his own grief.
“I got her note, of course, Milena continued. But I wasn’t alone then, and my friends stopped me before I managed to Disapparate. They were trying to protect me, I suppose. Or they didn’t want to lose both my sister and me. I almost killed them for that. And when I finally escaped and went to my sister, it was too late. She was dead, Gellert was away, and I had to live with it.”
And she still has to, Harry realised. She still pays back. He awkwardly tried to distract her: “But Dumbledore said…”
“… I was right, yes, and you probably wonder when I managed to be right after so many errands.”
He blushed. She was the kind of women to make you blush with the utmost ease.
“It was later. After the end of the war. After Albus defeated Gellert and my conflict was over. I don’t believe I could have been right in anything during the war. I couldn’t even put things right inside my head. Then it has to be later. Gellert was in life custody, and we were trying to rebuild something, and rebuild ourselves. A few months passed, before I knew what I had to do. Or before I was actually ready to do it. That usually is the same moment. I went to the prison, and asked to talk to Gellert.”
Harry held on his breath. What could it be she wanted to say him, after they loved each other and fight each other, after he killed her own sister, after he lost the war? He could hardly imagine such feelings. He felt very young, for the first time since Voldemort’s fall.
“They refused, of course. Then I called to Dumbledore, knowing that he was the only one they would listen to. I remember this conversation very well, and I now know he did too. For what I told him happened to be right, after all.”

lundi 6 août 2007

DES PETITES FILLES ET DES MAISONS DE POUPÉES

Je n'ai jamais aimé les "jouets de fille". Je préférais les Lego, les Playmobil, les chevaliers, les navettes spatiales, et l'Imagination.
Je n'ai jamais aimé les "jouets de fille", sauf les poupées, et leurs maisons.
Avec les poupées, si humaines, si réelles, je mettais en scène de grandes quêtes épiques et romanesques, avec des intrigues politiques, des combats héroïques, des initiations magiques, et parfois des histoires d'amour (parfois seulement car on trouve bien peu de poupées mâles pour jouer des rôles d'amants).

Les maisons de poupées, c'est tout autre chose. Un autre genre de quête.
Celle d'un bâtisseur.

L'agencement des pièces. Le choix de leur fonction. Les couleurs des murs, des tapis, des tentures. La découverte patiente des meubles et de leur disposition, pièce à pièce, angle à angle, mesure pour mesure. Parfois la construction desdits meubles, pièces de bois ou de carton patiemment encollées, tissus soigneusement apposés. La quête des bibelots. Les tableaux fixés aux murs, échos de chaque pièce, ouvertures vers d'autres mondes.
L'étrange satisfaction qu'on en retire: un univers en miniature, maîtrisé, harmonieux. Un refuge et davantage qu'un refuge, non pas hasardeux mais construit de nos mains, pensé à notre image.
Ce qu'est la Maison.
Ma maison. Une vraie maison.
Un puzzle sans cesse raffiné, une Cité en miniature, un miracle intime, une chaleur au coeur.

Pour la première fois je viens de vivre ce plaisir en grand.
Je ne suis plus une petite fille. Les vis et les clous remplacent la colle.
Mais la chaleur, l'excitation, la satisfaction, sont les mêmes.
La quête est la même.

Et tout est plus grand: nous sommes deux. La maison est notre maison.
Plus une maison de poupées: un foyer.

jeudi 12 juillet 2007

TRACES

Il y a, d'abord, un discours que je n'ai pas prononcé, et dont j'ai émietté des fragments dans les jours qui ont suivi.
Je n'écris jamais mes discours. Je les compose dans ma tête, bribe à bribe, à haute pensée, en voix intérieure, jusqu'à les savoir par coeur.
C'était un discours d'au-revoir à ces quatre années au collège de S***, rhétorique et sincère.
Parce qu'évidemment je ne pouvais pas prétendre regretter ce départ, étant données les circonstances. Personne ne m'aurait crue: je pars rejoindre mon amour.
Je ne pouvais pas prétendre non plus que tout avait bien commencé. Je me souviens nettement de ma première réaction, en découvrant ma nomination au collège de S***. J'ai cherché une carte.
Je me souviens aussi de cette première et significative anecdote, lors de mon premier mois d'enseignement là-bas. Je me souviens de la phrase improvisée pour répondre à une question de grammaire, du silence et du regard hésitant de ma classe de troisième, finalement du doigt levé: "Madame... Si on remplace à Paris par à M*** (1), ça marche aussi ?"
Aïe, me suis-je dit, ce n'est pas gagné. Ça ne l'est toujours pas. Ça n'est jamais gagné et c'est tant mieux, c'est la sauvegarde et l'exigence du métier d'enseignant.
L'acclimatation fut donc difficile, et la fin est heureuse.
Mais c'était mon premier poste. Et un premier poste, cela laisse des traces.
Parce qu'on y fait ses premières erreurs, parce qu'on y a ses premières satisfactions, et que pendant longtemps on continuera d'y associer ces souvenirs.
Parce qu'on y prend ses premières habitudes, sans même s'en rendre compte.
Et c'est une chose que je commence à peine à deviner: certaines des habitudes que j'ai prises là-bas, certaines des choses que j'ai appris à considérer comme naturelles — ne le sont pas. Je ne les retrouverai pas forcément ailleurs. Je m'en étonnerai. Je les chercherai confusément.
Parce qu'un premier poste laisse des traces.
Comme ces livres, ces vrais livres, ces grands livres, ceux qui laissent en nous leur empreinte, même si on les referme avec le sourire.

Je n'ai pas prononcé ce discours à tous, je me suis donc efforcée de laisser des mots à chacun. Avec des choix forcément partiaux, forcément circonstanciels, forcément injustes et frustrants.
Mais j'aime partir ainsi, sans laisser de mots non-dits, d'aveux non faits.
Leur dire donc, vous dire, les traces que vous laissez en moi.

Mais ces derniers jours vous m'avez donné tellement plus.
Et le cri du coeur est le même que l'an dernier, lors de mes adieux à une classe très aimée.
Merci. Pour ces mots de vous. Pour ces compliments mal mérités, jamais mérités, bouleversants. Pour m'avoir serrée dans vos bras. Pour ceux qui souriaient. Pour ceux qui n'arrivaient pas à sourire ni à mettre de côté leur regret de mon départ. Pour ceux à qui j'ai dit au-revoir plusieurs fois et pour ceux qui n'étaient pas là quand je suis partie.
Merci.
Et: je vous aime. C'est le cri qui me montait au coeur quand je suis montée dans ma voiture et que j'ai passé les grilles une dernière fois. Je vous aime. On a beau faire, il reste toujours des mots non-dits.

Merci aussi pour cette grâce immense et que je n'avais pas prévue, ces anciens élèves très-aimés qui sont venus, le dernier jour, et auprès de qui j'ai passé ma dernière demi-journée au collège. Merci d'avoir changé et pas changé, de m'avoir fait rire. D'avoir été là. De m'avoir bouleversée en me disant au-revoir depuis le haut-parleur de la salle des profs. D'entendre votre voix résonner ainsi dans la cour (c'était la voix de L***, mais votre voix à tous) pour me dire au-revoir... c'était une vraie magie, savez-vous?

Ces livres-là, même si on les referme avec le sourire, on est toujours tenté de les ouvrir à nouveau.

(1) M*** : village proche de S***, où nombre d'élèves résidaient.

jeudi 12 avril 2007

"ON NE PEUT PAS ETRE HEUREUX SI ON N'A QUE 500 MOTS POUR S'EXPRIMER"

(a dit Denise Bombardier sur France Inter)
Il est des phrases qu'on répète et qui sonnent, des phrases chansons et litanies, des blasons que la scansion illumine.
Ou bien des phrases qu'on répète comme des professions de foi: j'y crois, je veux y croire, je dois y croire pour continuer d'exercer mon métier. On ne peut pas être heureux si on est à court de mots.

Alors je me demande: quels sont les mots dont j'ai besoin pour être heureuse? Lesquels sont des mots rares, des mots hors des 500 qui sont la base infime et sans cesse réduite du vocabulaire quotidien?
Et je me demande: quels sont les vôtres ?

AMOUR bien sûr est dans les premiers. ÂME est aussi au nombre des élus.
Serais-je heureuse sans le mot SAVEUR, sans le mot SOYEUX, sans le mot MIRACLE? Serais-je heureuse sans les mots RÉSISTANCE et COMPASSION, HARMONIE et CONSCIENCE, sans les mots LUCIDE et REMORDS, sans le mot ELFE, sans le mot TÉNÈBRES? Existeraient-ils sans le mot qui les dit ou les oublierions-nous peu à peu?
Serais-je heureuse, et moi-même, et entière, sans le mot ONIRIQUE, le mot CONSTELLATION, le mot PANACHE?
Pourrais-je vivre sans le mot FRONTIÈRE, et saurais-je où aller?

Et les mots de français suffisent-ils, même?
Aurais-je su quel rôle vous joueriez sans le mot BREDA, sans le mot MASHIARU?
Saurais-tu le chemin que tu suis, breda, sans le mot ARGEMMIOS?
Saurais-je ce qui compte sans les noms de DREAM et de ses frères et soeurs?
Saurais-je qui je suis sans le Vrai Nom que Tu m'as découvert, à l'Extrême-Orient de ce monde?

Combien de mots faut-il pour être heureux, pour être plein, pour être soi?
Combien faut-il de langues?


(les curieux peuvent consulter aussi A propos de la fréquence des mots ainsi que L'échelle Dubois-Buyse)

lundi 26 mars 2007

L'HEURE DÉROBÉE

Bien sûr, je n'ai jamais aimé ce changement d'heure. Qui l'aime? Il nous arrache du lit une heure plus tôt, et nous éloigne du soleil en prétendant nous annoncer l'été.
Mais cette année c'est bien pire.
On nous a volé cette heure, cette année.

Une sale convention qui se glisse en douce dans notre havre, à l'heure de tous les crimes, pour commettre l'un des pires qui soient. Pour dérober une heure, sans espoir de retour, assassiner soixante onces du plus précieux de nos trésors: le temps passé ensemble. Le temps à Nous, à la fin d'une semaine sombre où nous avions été séparés plus longtemps que de coutume.

Cette année c'est pire parce que le changement précédent ne saurait compenser celui-ci.
Les heures n'ont pas toute la même longueur, vous savez bien, pas toutes le même poids ni le même prix. Il y a les heures de travail et les heures de vacances, les heures d'embouteillages, les heures de migraine, les heures de jeu, les heures de sommeil. Il y a les heures d'amour.

Le changement précédent, l'heure offerte doucement au creux d'un dimanche d'automne, une heure pour se blottir, pour apprivoiser l'ombre et entamer l'Avent... Le changement précédent, que j'ai toujours chéri, était venu cette année aggraver l'attente, au temps où nous étions séparés par le fer et le sang.

Une heure de plus où nous agonisions d'attente.
Une heure de moins où nous nous blottissions ensemble.
Voilà un double crime qui demande réparation.
Une éternité ensemble. Au moins.