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dimanche 12 avril 2009

L'EUROPE : UN PORTRAIT CHINOIS

A la demande de Lucie, un portrait chinois sur ce que nous évoque l'Europe.

Deux précautions pour commencer :
- J'aime l'Europe. Profondément. Depuis longtemps c'est par elle que je définis mon identité, en tout premier. C'est la fondation sur laquelle je me construis, la terre où vagabonde mon âme, que je le veuille ou non (et parfois je ne le veux pas, croyez-moi — chaque fois que je visite l'Afrique, en particulier).
- Je suis très, très mauvaise pour ce genre d'exercices. Je cherche toujours le comparant ultime, celui qui rendra compte de toute la complexité du sujet. Bien sûr un tel comparant n'existe pas. J'ai donc été très largement aidée par mon Amour, beaucoup plus doué que moi pour cela.

Si l'Europe était un animal…
Ce serait une vache.
A cause des amours de Zeus, d'Io l'errante, du Bosphore où finit le continent, de la princesse Europe emportée sur un taureau blanc.
Bien sûr, la vache n'est pas un animal noble et élégant. Mais elle est vieille. Elle accompagne l'humanité depuis si longtemps, sa silhouette dessinée sur des murs de cavernes, associée aux anciennes Déesses. La Vache est la Mère, à l'évidence. Elle nourrit les hommes de son lait.

Si l'Europe était une fleur…
Ce serait, à l'évidence, la rose des vents.
Astuce rhétorique ? Mais l'Europe est ainsi, c'est un vieux penseur retors, adepte des figures de style et des subtilités discursives.
Cependant il y a davantage que cette esquive dans la rose des vents. Depuis si longtemps l'Europe cherche le sens, non seulement son sens à elle mais le sens du monde — l'Europe voit grand. Depuis si longtemps elle explore, cartographie, répertorie le monde, lui donne sa forme — la projection de Mercator — et se place au milieu.

Si l'Europe était un tableau…
Ce serait, pourquoi pas, La Bataille d'Alexandre à Issus de Albrecht Altdorfer.

Parce que c'est une image démentielle et magnifique d'une Europe imaginaire, qui ne ressemblera jamais à la réalité : les Alpes autichiennes y rejoignent la Turquie dans un saisissant résumé géographique. Parce que l'horizon, où étonnamment le soleil se couche, est celui que l'Europe n'en finit pas de contempler : le Nil, la Mer Rouge, le Sinai, la Palestine. Parce qu'Alexandre s'y bat contre Darius de Perse, et qu'Alexandre est sans nul doute un symbole européen, celui d'une Grèce conquérante qui se reconnait dans l'Afrique du Nord davantage que dans la Scandinavie. Parce que le tableau et sa commande évoquent d'autres époques, d'autres Empires (saint, romain, germanique), d'autres batailles qui ot contribué à définir l'Europe et ses frontières (le siège de Vienne par les Turcs) — et les regrets qui accompagnent cette délimitation.
Parce que l'Europe est délimitée par son histoire et par ses guerres.
Ses guerres, oui. C'est un tableau où l'on se bat. On s'est tant battu en Europe. Le rêve d'Union est avant tour un rêve de paix.

Si l'Europe était une ville…
Je serais tentée de répondre, comme Lucie : n'importe laquelle. Mais contrairement à elle, je le répondrais avec jubilation. L'Europe est une ville, oui, une Cité au sens fort du terme: bouillonnante, ancienne, vingt fois détruite et reconstruite, politique, commerçante, cosmopolite. Un creuset. Que seules les villes permettent.
N'importe laquelle de nos Cités anciennes et cosmopolites pourrait donc la représenter.
Mais parce que j'en reviens, j'opte pour Istanbul (et aussi par défi pour cette Union Européenne qui la refuse en son sein).
Tentaculaire, portant sur son visage les vestiges et les beautés de ses multiples passés, vieille et moderne en même temps, entretenant son passé et rêvant d'avenir, multi-culturelle, multi-confessionnelle, chrétienne, juive, musulmane, ancienne capitale d'Empire, éternel poste-frontière…

Si l'Europe était un personnage…
J'ai terriblement hésité. Je ne voulais pas d'un conquérant, ni d'un empereur — sans quoi j'aurais pu choisir Constantin, porté à l'Empire par les légions britanniques, reconquérant Rome, élisant Byzance pour capitale, chrétien par opportunisme et lucidité.
Je voulais un penseur — philosophe, poète, qu'importe — l'Europe est une idée, une culture, une tournure d'esprit, avant d'être une réalité administrative et politique.
Il fallait un penseur voyageur, ouvert sur l'Europe, d'une de ces époques où les idées circulaient, bouillonnaient, se souciaient peu des frontières, peut-être un humaniste comme Erasme, ou un Encyclopédiste comme Diderot.
Il fallait un homme (ou une femme, j'aurais tant aimé une femme) qui synthétiserait ces héritages européens, qui porterait l'influence de la pensée gréco-romaine et de la pensée germanique et nordique, un homme comme Goethe, peut-être, il faudrait quelqu'un qui soit à la fois Voltaire et Byron.
En fin de compte nous avons opté pour Umberto Eco. C'est un vieil homme, plusieurs fois âgé, un homme qui porte tous ces héritages et qui le sait, un érudit joueur, un écrivain polymorphe et labyrinthique, capable de rêver l'Europe des grands conflits théologiques du Moyen-Age, des Templiers, des modernes conspirations, l'Europe qui recycle et qui crée, qui parle de sémiologie et d'informatique, l'Europe des explorateurs qui n'en finit pas de se chercher en parcourant les terres qui lui sont étrangères…

Si l'Europe était une chanson…
Bien sûr, ce pourrait être l'Hymne à la Joie. D'ailleurs, c'est l'hymne européen, j'ai rarement été aussi en… accord avec le choix d'un hymne.
Mais c'était un peu facile, n'est-ce pas ?
Alors mon Amour m'a suggéré "Lili Marlene".
Pour ne pas oublier les années 30 et l'empreinte noire qu'elles ont laissée sur l'Europe.
Pour ne pas oublier non plus que malgré tout, comme pendant la Première Guerre, les chansons traversent les frontières et les guerres, sont traduites et chantées dans toutes les langues (y compris en anglais par une Allemande), et s'il le faut, émigrent aux Etats-Unis.


(Le principe voudrait que je "tagge" d'autres personnes en leur demandant de se livrer au même exercice. Comme plusieurs s'y sont déjà livrées… et d'autres n'ont pas de blog… je lirais volontiers les versions de Léonor — une Aixoise cosmopolite —, de Shaya — une Grecque en exil, ou peut-être le contraire ? — et du Gabian — une Helvète émigrée.)

mercredi 18 mars 2009

10 LIVRES… (5)

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

Peut-on, à dix-sept ans, ne pas aimer Rimbaud ?
Peut-on ne pas l'aimer, vraiment ?

Oh, quelles qu'en soient les raisons, bonnes ou mauvaises, l'aimer pour sa précocité ou pour son abandon, l'aimer pour son enfance parmi les bourgeois de Charleville, pour ses années au désert, l'aimer pour ce front d'enfant buté ou pour sa beauté du diable, l'aimer pour ses visions ou pour le bleu de son regard, l'aimer pour sa cruauté, ses folies, sa lucidité, ses espoirs toujours renouvelés, l'aimer pour l'ampleur de son être, la dérisoire ironie de sa vie, l'aimer quand il est impitoyable ou quand il est enthousiaste, quand il s'envole ou quand il est rendu au sol.

A dix-sept ans, ne nous sommes-nous pas tous rêvés mages ou anges, pour mieux retomber ensuite sur la terre avec nos mains de paysans et nos rêves de poètes ?

A dix-sept, peut-on ne pas rêver d'amours interdites, de révolutions, de grands déplacements de races et de continents, de réussir enfin l'alchimie que tous nos prédécesseurs ont cherchée en vain, de créer une langue nouvelle, de donner à voir tous les enchantements ?
Ne voit-on pas, à dix-sept ans, tout ce que l'Homme a cru voir et qui n'en finit pas de lui échapper ?

Et à dix-huit ans, ou à vingt, ou à trente, rendus au sol, ne choisissons-nous pas l'exil et l'auto-dérision plutôt que l'amertume ?

Et si l'on est poète, ne serait-ce qu'un peu, dans une toute petite part de nous, là où ça compte,
ne reste-t-il pas toujours à nos côtés, avec ses contradictions, avec ses énigmes, avec son fichu regard bleu de sale gosse qui nous a précédés depuis si longtemps?
Avec ses mots.

A dix-huit ans — on est beaucoup plus sérieux qu'à dix-sept — j'écrivais son agonie.

« Il fait chaud. J’avais oublié qu’il faisait chaud aussi de l’autre côté de la mer. J’avais même oublié que je pouvais avoir “trop chaud”, moi qui grelotte depuis des années. J’oublie tout. Tant mieux.
C’est curieux : je sens encore ma jambe. Il faut baisser les yeux pour vérifier qu’elle a disparu. Bientôt je marcherai avec une prothèse. Je pourrai sans doute monter à cheval aussi.
J’ai même oublié le désert. Non. Mais je ne trouve pas les mots qui rappelleraient son souvenir. Ils croient tous que je ne sais plus penser, représenter, concevoir. Mais c’est le passage aux mots que j’ai perdu, la transcription. A force de parler toutes ces langues, je ne sais plus la mienne. Mais non : quelle connerie ! Comme si ma langue existait ! La seule langue mienne est cette chose rouge et pâteuse dans ma bouche. Aurais-je les mots qu’il me manquerait encore à qui les dire. Personne n’en a besoin, de ces mots. Personne ne comprendrait, de toute façon. Ou peut-être Djami. Où est Djami ?
Isabelle m’écoute mais elle croit que je délire. Elle a peut-être pitié de moi. Ha ! Mais Djami se foutrait de ces phrases et il aurait raison.
J’entends ces sales chiens aboyer.
Du cyanure. Qu’on me donne du cyanure.
J’ai entendu les médecins annoncer ma mort. Les crétins ! Personne ne leur a donc dit que j’étais increvable ? Dans dix jours je serai reparti.
Il paraît que quelques abrutis viendront me relancer jusqu’ici. Ils n’ont pas compris encore que dans le silence bruissant du désert il y avait tous les mots possibles et les seuls à n’être pas faux.
Je ne supporte plus ces chiens.
Isabelle va venir bientôt, et me dire des choses paisibles et tristes et bêtes et belles. Je l’écouterai. Je serai sage et serein, et beau, et stupide. Je répondrai des phrases décousues volées au Coran et à la Bible, et à d’autres choses encore dont je ne me souviens plus. »

Les derniers rayons du soleil viennent frapper le lit de l’homme à la jambe coupée, au visage sillonné de stigmates de fer, de sueur et de sang. Regard bleu étincelant. Que peut-il regarder encore, cet agonisant ?

« Je vais mourir peut-être demain.
Je monterai peut-être comme un cierge vers le paradis du Prophète, ou bien je descendrai à la mer par le fleuve. La mer, enfin ! Ce sera forcément très lent et très silencieux.
Ou bien je ne mourrai pas, car je suis increvable, ils le disaient tous, et alors je saurai que j’avais raison et tout recommencera. Ha ! Quelles conneries je peux dire ! J’ai raison de me taire surtout. Ils diraient que je suis idiot, et ils n’auraient pas tort, même s’ils sont plus stupides encore.
Je retournerai là-bas, près de Djami. Là-bas je me ferai sultan. Je sais maintenant comment je peux m’enrichir. Je ne me ferai plus avoir. Ou bien j’irai rejoindre ma mère à la ferme et je les aiderai. Mais à Charleville ils me retrouveraient, certainement. »

Chatoiement soudain d’une lueur incandescente sur le drap blanc. Des pas dans le couloir, qui ne s’arrêtent pas. Isabelle est-elle en retard ? Il ne sait pas. Il ne sait jamais l’heure qu’il est.

« Je vais mourir bientôt.
Pourtant j’ai vu… des déserts bas tachés d’horreurs iniques… j’ai vu… des hommes pleuvant comme une plaie purulente sur le sol avide,… et j’ai survécu. J’ai marché sous le soleil plus loin, bien plus loin qu’eux. C’est que… je venais de l’enfer le plus glacé du Coran, et la chaleur me nourrissait encore trop peu. Ou bien… je m’étais tant brûlé déjà dans le plus chaud des enfers chrétiens que j’étais noirci jusqu’au fond… Immunisé au poison par l’habitude du poison… Trop de cyanure … J’ai vu … Donc je ne peux pas mourir, je dois mourir.
J’ai froid. »

“On” vient chercher le corps. “On” ne sait pas qui est cet homme. L’homme le plus merveilleux de tous les temps, songe sa sœur en pleurant. Isabelle n’a pu se résoudre à fermer ces yeux-là, regardant, là-bas, cette chose-là. Elle sait très bien qu’ ”on” le fera, dès qu’elle ne sera plus auprès de lui. Isabelle serre la petite croix, au bout de sa chaîne de baptême. Les sœurs passent, muettes et efficaces. Une novice, immobile, quelques pas derrière Isabelle, fixe ce visage émacié.
“Que peut-il bien voir ?”, lâche-t-elle brusquement.
La jeune femme sursaute. Une vieille religieuse foudroie la sœur qui vient de parler. Elles savent toutes ce qu’il voit, maintenant, lui signifie-t-elle.



Et tous ceux qui cherchent à le rattraper, depuis cette heure-là, depuis avant peut-être.
Rimbaud nous est irréductible.
Pourtant nous le portons en nous.

mardi 17 février 2009

ERRANTE ET ÉTERNELLE ? (1)

Pour le Gabian, qui vient d'évoquer une autre Errante Eternelle, et de réveiller en moi non seulement le souvenir de St John Perse, mais aussi, plus humblement, celui de ce texte.


In the last months of his reign, the King was walking through the gardens of the White City with his youngest daughter. Their walk was peaceful, for they knew each other very well and few words were needed between them.
The people of Minas Tirith bowed to them, and the shine of twilight falled on their heads. The head of the King was noble and white, but the head of his daughter was golden, for she never had the dark hair of her family.
And finally they came to the Fontain and sat under the White Tree of Gondor, and there in the last sunbeams they were an image of the peace and beauty of a fading world.
The King looked at his youngest child and found she was tall, golden and white, and her face seemed to be at both that of a lady from ancient world and of the anxious child he had rocked some years earlier.
And he smiled to her, but it wasn’t a joyful smile.
“We have always tried to find whom you were bearing resemblance with, and I only see it today — the King said. For you are not like Eowyn was, even if you are slim and blonde and share her love for swords and a free life. And you are not like your brother and sister, and not like me, even if we understand each other more than father and daughter usually do. But it is only today I see what is your inheritance. And what will be your fate.”
After that they kept silent for a while, until she stared at him and said :
“For one thing I am grateful. No untold words lie between us, so grief but no sorrow shall beget your loss.”
Then a shadow fell on the King and he muttered :
“Always your sight was deep, my child.”
And she still was a child, so she answered :
“World will be so dark a place, without you and Mother.”
And the King held her arm tightly and said :
“Your mother will be allowed to stay with you. Her fate is not mine, and she still can live on this Earth, or another.”
But she looked at him, and in her grey eyes he read understanding and sadness.
“No — she said— it isn’t time for this any more. There still can be ships to the West, but none for her. She has chosen to share your fate."
"She didn’t know what she was choosing."
"She chose love. This cannot be undone.”
And the King kept silent, for he knew in his heart she was right.
But she repeated softly : “So dark a place” and he saw tears in her eyes. Then he stood up again, and on his face a great power could be read, which was not only his own but that of all his ancestors. And he answered : “ So you’ll have to be the light.”
And his voice was like the voice of a Seer coming across many ages of the world.
“Eldarion is not my only heir, dear. The three of thou art. He has to be the King of Men, and thy sister is the Mother of a New World. But thou, my child, thou art the Light. Not only my heir, and the Kings of the West’s, but the heir of thy mother’s bloodline, of Elwë and Finwë, heir of the Eldar’s part in the world.
And unlike thy brother’s, this part of the story will not be told. For Men do not need to hear it, not yet. But a time will come when they will need thou, beyond all the stories.”
And as he finished, the sun set at West.

(A suivre)

samedi 1 novembre 2008

SAISONS

Je viens d'une ville au Sud.
Je viens d'un pays où les saisons ne sont que des dates dans un calendrier, où il ne reste d'elles que quelques jalons, quelques platanes qui perdent leurs feuilles, quelques fêtes, quelques changements de tenue.
Alors que les saisons sont rythmes, cycles — couleurs, surtout.

Les saisons sont couleurs, comme sur les images des livres d'enfants, comme sur ce puzzle que j'aimais tant, le même village passant de mois en mois, se métamorphosant, se parant de teintes nouvelles, de codes nouveaux.
Les saisons font le monde métamorphe.
A présent, je le vois.

L'explosion jaune des prés de jonquilles au printemps.
L'explosion d'or et de sang, de flamme et de pelages roux, des forêts de feuillus à l'automne.
Si violentes et si fugaces, des moments à saisir, vous passez une semaine trop tôt, une semaine trop tard, et c'est prdu, vous ne les verrez pas cette fois, repassez dans un an.
Le miracle plus durable de blanc et de cristal, le miracle narnien des sapins alourdis par la neige, éclairés de stalactites, des lacs gelés, des souffles suspendus dans l'air glacé.
A présent, je le vois.
A présent je peux mesurer le temps ainsi — le temps des perce-neiges et celui des jonquilles, le temps des moissons et celui du regain, le temps des premières neiges, la valse hésitante que se livrent l'automne et l'hiver, à savoir qui prendra le pas sur l'autre, que se livrent à nouveau l'hiver et le printemps. Les saisons d'équinoxes n'ont pas la tâche facile. Leurs soeurs n'en finissent pas de leur voler la vedette, de déborder dans leur lit, d'envahir leur territoire, d'été indien en hiver précoce.
Mais elles ont les couleurs. Les plus chaudes, les plus éclatantes. Elles ont la lumière et le charme des beautés éphémères.

Ne croyez pas que les frontières des saisons ne soient que calendaires.
Elles sont aussi géographiques.
L'espace et le temps s'emmêlent, au pays où je vis, et il nous arrive souvent d'aller passer le week-end dans une autre saison.
Il suffit de monter en voiture, de prendre le chemin du Col de la Faucille. De monter.
Petit à petit nous changeons de royaume.
Les arbres sont de moins en moins verts. Les feuilles se teintent de roux, se couvrent de sang séché, les reliefs craquants de l'automne envahissent la route.
Et nous montons.
Les feuilles tombent des arbres. L'air se fait plus froid, commence à voltiger devant nous, en flocons. Bientôt les champs seront blancs et les chalets se réfugieront sous les sapins. Bientôt nous serons en Hiver.
Et le lendemain, nous redescendrons, ferons le chemin à l'envers, passerons à nouveau la frontière des brumes, jusqu'à la plaine où s'achève l'été.

Car il en est ainsi, au pays où je vis,
où se sont réfugiées les saisons.

dimanche 1 juin 2008

BEYOND THE DEBATABLE HILLS

Croyez-vous aux Fées? En la réincarnation? Croyez-vous au génie? Croyez-vous aux êtres bénis, aux êtres maudits? Croyez-vous aux autres mondes? Aux absolus dont on ne revient pas, comme dans les contes? Croyez-vous aux contes?
Si vous croyez en quelque chose, vous croierez en elle, n'en doutez pas.
Vous l'aimerez.

Elle était parée de tous les dons, comme la jeune princesse de la Belle au Bois Dormant. De bien des façons elle deviendra l'héroïne du conte.
Elle avait la beauté, et aussi le charme qui peut-être importe davantage. Les yeux les plus bleus du monde — ou les plus gris? ou les plus verts? — les yeux les plus clairs et changeants et fascinants du monde, céruléens, des yeux portes vers un ciel différent. La voix la plus captivante, la plus mélodieuse. Aucun de ceux qui l'ont entendue ne l'a oubliée.
Elle savait que l'élégance des parures n'est pas une simple affeterie mondaine, que ce n'est pas un hasard si les princesses, les fées, les dames élues des chevaliers, ne sont pas seulement belles mais aussi bien vêtues. Elle avait cet art-là, le choix des coupes, l'harmonie des couleurs.
Elle portait l'un des prénoms les plus magiques au monde, l'un de ceux qui font sens, qui sont immenses, un nom de pouvoir capable de réduire un démon au silence.
Elle avait la richesse, et l'éducation, et l'intelligence, et le talent.
Elle avait des amis, et ceux-là étaient les esprits les plus riches, les plus subtils, les plus brillants, de son temps. Elle était membre d'un de ces cercles dont nous rêvons à présent, que nous contemplons avec une envie incrédule. Comment se peut-il qu'en un certain lieu, à un certain moment, se rassemblent de tels êtres? Cela se peut. C'est dans la nature du cercle, la nature de tous les cercles, avant même la Table Ronde.
Elle avait la chance. Ne méprisez pas ce don-là. De tous il est celui qui marque le mieux l'élection.

Elle écrivait. Elle parlait. Cinq langues, de l'anglais au zoulou. Elle savait que les langues recèlent l'une des plus anciennes et des plus pérennes magies de notre Terre.
Elle aimait. Elle jouait. Elle était assez secrète pour interdire au monde de voir la différence.

Elle savait où se trouvent les frontières : dans nos esprits. Elle savait, elle n'a pas cessé de le répéter, dans ses actes et dans ses livres. Nous sommes Grecs, Anglais, Zoulous, tout cela ensemble. L'amour aussi est tout cela ensemble, pour un homme ou une femme, pour une amante, une mère, une amie, quelle différence? Puisque le sang des Fées coule aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre.

Elle savait où se trouve la plus importante des frontières, celle qui nous sépare du Peuple Silencieux des Morts. Cette frontière-là se passe à jamais.
Quand la Mort passe, et emporte votre Aimé, votre Aimée, le monde est changé à jamais.
Comme la Belle du conte, vous dormez, loin des hommes, séparée d'eux par les ronces épaisses du secret. Plus jamais vous ne serez des leurs, plus jamais vous ne marcherez parmi eux, ne parlerez leur langue.
Il y a bien des collines dont nous ne savons plus le nom ni la place, des collines qui peut-être n'existent pas en ce monde, mais que trouvent nos pas quand il le faut vraiment.

Et lorsque près de cent ans seront écoulés, elle laissera enfin son âme échapper, son corps se faner et s'éteindre.

Car sans doute était-elle bien une Fée, en fin de compte. C'est la seule explication possible. Ou la plus simple, de beaucoup. N'a-t-elle pas sans cesse répété cela? Que le sang des Fées coulait aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre. Ses aïeux étaient des marchands.

Elle s'appelait Hope Mirrlees.
Et un jour, par jeu, avec un absolu sérieux, elle a publié Lud-in-the-Mist.

The Lady Who Wrote Lud-in-the-Mist
Hope Mirrlees sur Wikipedia
Lud-in-the-Mist sur Amazon

vendredi 16 novembre 2007

LES PORTES (5) : PORTE DES ÉTANGS


Une suite de textes écrits et structurés à partir de la série de tableaux "Les Portes" peints par Chris Bourgue

C’est quand il pleut que la porte apparaît. Pas chaque fois. Elle apparaît seulement quand la pluie est douce et la brume légère, quand il reste assez de lumière pour se refléter dans les eaux, juste assez pour que les troncs s’estompent et les couleurs se mêlent.
C’est alors qu’elle apparaît, la porte d’eau, le rideau de pluie sur l’étang, le chuchotement des clairières.
C’est alors seulement qu’elle s’ouvre et que vous pouvez voir à travers la vérité des arcs-en-ciel, que vous pouvez si vous êtes chanceux marcher sur l’eau, d’un étang à tous les étangs du monde, à toutes les clairières aquarelles et toutes les eaux qui dorment en ce monde — et peut-être vous éveiller au fond du Lac de la Fée, en Brocéliande — et peut-être, plus loin encore, au fond d’une estampe, au Japon.

mardi 28 août 2007

CITATION

"Le mieux, c'est tout de même de se sentir chez soi, c'est-à-dire en exil et devant une fenêtre."
(Antoine Volodine)

jeudi 26 juillet 2007

QUAND JE LIS

Il se passe des choses étranges. Le monde se distord, se déforme et se reforme, change de dimensions.
Quand je lis le monde change. Bien sûr.

Vous l'avez certainement remarqué aussi. Tout commence avec les sons. Ils s'estompent, s'éloignent de vous. Ou vous vous éloignez d'eux. Le monde autour de vous devient une illusion, une commodité, un cadre bâti à la hâte pour abriter votre lecture. Ce n'est plus le monde que vous habitez le reste du temps, quand vous ne lisez pas.

Et quand on referme le livre, quand on l'a fini enfin, quand il faut faire le voyage à l'envers, quand le monde doit se reformer autour de vous... il y a un moment vraiment étrange. Les quelques minutes de réajustement. Un moment périlleux, où vous avalez péniblement votre salive, où vous osez à peine respirer. Parce que vous savez, bien sûr. Pendant ces minutes-là, où vous êtes sorti du cadre des pages, où vous n'êtes pas revenu encore — tout pourrait arriver.
C'est un des moments où vous sentez soudain les ténèbres, soudain l'abîme. Le monde est instable, étranger. Sombre. Dangereux.
Juste pendant ces minutes-là. Suspendues.
Puis tout se rétablit, et vous vous en êtes sorti encore une fois, et vous oubliez encore une fois.
Jusqu'au prochain livre.

samedi 14 juillet 2007

POURQUOI LES FRONTIÈRES

Car à présent voilà que j'habite effectivement sur une frontière, pour la première fois.
Ou bien Marseille en était-elle une déjà, une plus immense encore, frontière avec la mer, avec l'Afrique, frontière entre deux éléments et deux continents.
N'empêche: il est toujours amusant que la vie rejoigne le rêve, que le fait suive l'imagination, que le Destin réponde au Désir. Ainsi résidé-je désormais en ce lieu étrange où les douaniers profitent de votre radio pour vous demander les derniers résultats du Tour de France, où tous les magasins acceptent les deux devises, où les Frontaliers sont un peuple (même si leurs motifs sont économiques plutôt que romanesques).

Et j'aime les frontières depuis longtemps, depuis bien plus longtemps que le jour où j'ai nommé ce blog. Les frontières géographiques bien sûr, où les langues se mêlent, les lois s'emmêlent, les Passeurs exercent leur office pour le pire ou le meilleur, et où les gens appartiennent tous aux deux pays. C'est cela que j'aime surtout en elles: les frontières sont des lieux de mélanges, de flux d'influences, des lieux à l'identité plus ambiguë et plus complexe, parce que double.
Les frontières entre les règnes, le moment où l'animal devient homme, le végétal se change en pierre. Les frontières entre les genres, les frontières entre l'humain et le divin, le masculin et le féminin.

Les frontières sont des lieux d'incertitude plus grande. Des lieux où une nuance peut changer le monde. Des lieux qui sont loin des lieux communs. Des lieux de liberté, des lieux d'exil, car la frontière est toujours double, elle n'est pas forcément un lieu de bonheur.
Au contraire. C'est inconfortable de vivre en permanence à la frontière.

C'était le mythe.
Cette frontière-là peut-être ne correspondra pas à la définition.
Mais je souris au Destin (et au Désir, et au Rêve).

Pour célébrer cet emménagement, je rapatrie mes carnets de voyages à cette adresse :
Voyages des Frontières
Déjà en ligne, mon voyage au Sahara. A venir, la Syrie et les châteaux de la Loire.