Celui de dehors. Celui qui bouge. Celui qui fâche, parfois, qui inquiète, parfois.
Celui qui nous fait, que nous voulions ou non.
Sur le blog de Claude-Marie Vadrot, dont je ne partage pas toujours les opinions, dont je désapprouve parfois (souvent ?) le ton provocateur et les jugements à l'emporte-pièce…
Au jardin des Plantes il est désormais interdit de penser et de parler: histoire d'un cours interdit
C'est l'histoire d'un prof de fac qui doit donner un cours sur la biodiversité et l’origine de la protection des espèces et des espaces en plein blocage des Universités et qui décide de le tenir au Jardin des Plantes, pour toutes sortes de raisons.
C'est l'histoire d'un prof à qui un vigile muni de sa photographie et peut-être embarrassé déclare : "Je suis chargé de vous signifier que l’accès du Jardin des Plantes vous est interdit."
C'est l'histoire de ce qui suit.
Mais ce n'est pas la partie qui importe, n'est-ce pas ? La partie qui importe est celle qui s'est passée avant et qui a conduit à cette décision.
La partie qui importe est toujours avant.
Comment en est-on arrivé là, déjà ?
A quel moment crie-t-on au loup, à quel moment a-t-on cessé de crier ?
A quel moment était-il encore temps ?
Sur le blog d'Eolas, découvert grâce à Lucie, un blog miracle que je ne saurais trop vous recommander, dont j'admire l'acuité, la pertinence, l'esprit, une analyse des récents propos du Président sur les droits comparés des criminels et des victimes et la législation anti-bandes.
Vous avez sûrement entendu ça. J'ai tout de suite pensé à Dolores Umbridge (Ombrage en VF) et à son Décret d'Education n°24.
Mais je ne suis pas juriste.
Eolas, si.
Et cela donne ces deux bijoux de précision, d'érudition et d'humour :
Va-t-on jeter les victimes en prison ?
Le président de la République annonce une spectaculaire indulgence à l'égard des bandes
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vendredi 24 avril 2009
lundi 23 février 2009
PUISSE JULIEN ME PARDONNER
… de passer d'un texte qu'il a aimé à ceci.
Mais.
Pierre Jourde, écrivain et professeur d'université.
A quoi sert (ou devrait servir) l’université ?
Mais.
Pierre Jourde, écrivain et professeur d'université.
A quoi sert (ou devrait servir) l’université ?
Pendant des décennies, l’université a avalé sans broncher les réformes les plus burlesques. Et voici brusquement les universitaires de toutes tendances politiques, les présidents d’université les plus modérés, les chercheurs les plus prudents, gauche et droite mêlées, qui se retrouvent dans la rue, à lever le poing avec des étudiants et de jeunes chercheurs. Pour en arriver à cela, il faut un sentiment profond d’humiliation, de mépris pour les professions intellectuelles, qui dure depuis très longtemps, et qui ne vient pas seulement de nos hommes politiques, mais aussi de la représentation qui est donnée de ces professions par certains médias, à partir d’une méconnaissance profonde de leur réalité quotidienne.
Cela ne tient pas seulement au déferlement des clichés populistes. Ce n’est pas seulement parce que l’on fait passer pour des fainéants des gens qui ne cessent de travailler, pour des salaires minables, dans des lieux souvent sordides. Ce n’est pas seulement parce que l’on prétend évaluer enfin des chercheurs qui le sont en réalité toute leur vie, sur des critères très sélectifs. Ce n’est pas seulement parce que le temps qui pourrait être consacré aux étudiants et aux recherches est en réalité dévoré par une bureaucratie envahissante. C’est aussi et surtout parce qu’il s’agit d’une politique globale de destruction de la culture générale, qui touche l’université, la formation des professeurs, les concours de la fonction publique, l’audiovisuel, etc.
Nous formons les futurs professeurs, et on nous demandera de les recruter, non plus sur ce qu’ils savent en littérature ou en sciences, mais sur des critères techniques étroits. Dans tous les domaines, il s’agit de ne former que des visseurs de boulons soumis, étroitement rivés à leur tâche. Et cela concerne l’éducation dans son ensemble, de la maternelle à l’université. Les universitaires manifestent contre cette vision de la société.
Nous ne voulons pas former seulement des techniciens soumis, aux compétences étroites, mais des hommes et des citoyens. Nous pensons que la recherche est d’autant plus créatrice qu’elle n’est pas soumise à des objectifs purement utilitaires. Que le sens d’une vie ne se résume pas à des savoir-faire techniques. Qu’un professionnel est d’autant plus efficace que sa vision n’est pas étroitement limitée à son domaine de compétence. Que la culture est partie intégrante du fait de devenir homme.
lundi 26 janvier 2009
RÉSISTER ?
Il y a tant à faire, et si peu de voies.
Tant à crier, et si peu de voix.
On ne sait où commencer, on a peur de commencer, peur de finir — de finir où ?
On ne sait par où résister, on est attaqué de toutes parts, on n'a pas le temps de se retourner.
Et puis on n'a jamais été très doué pour résister. On est par excellence le pronom de la majorité silencieuse.
On est bien obligé d'ouvrir plusieurs fronts, de feux en contre-feux, on ne sait plus où donner de la voix, où donner de la révolte.
Je choisis l'Université.
Parce que le péril est immense, un gouffre qui s'ouvre sous nos pieds — sous les pieds de la France, dirait Hugo que chacun cite ces jours-ci.
Et parce que malgré tout je souris et me souviens, je choisis cette preuve que l'heure est vraiment grave :
Je confirme : jamais, jamais, ils n'ont pris pareille décision. Ce sont des hommes et des femmes qui connaissent la chanson, et que la vieille ironie a toujours gardés de l'engagement. Des esprits pratiques, qui tous ont lu Machiavel et se préparent calmement à négocier avec les Princes.
Mais pas cette fois.
Cette fois, ils franchissent le Rubicon.
Puissent-ils emporter la victoire.
Tant à crier, et si peu de voix.
On ne sait où commencer, on a peur de commencer, peur de finir — de finir où ?
On ne sait par où résister, on est attaqué de toutes parts, on n'a pas le temps de se retourner.
Et puis on n'a jamais été très doué pour résister. On est par excellence le pronom de la majorité silencieuse.
On est bien obligé d'ouvrir plusieurs fronts, de feux en contre-feux, on ne sait plus où donner de la voix, où donner de la révolte.
Je choisis l'Université.
Parce que le péril est immense, un gouffre qui s'ouvre sous nos pieds — sous les pieds de la France, dirait Hugo que chacun cite ces jours-ci.
Et parce que malgré tout je souris et me souviens, je choisis cette preuve que l'heure est vraiment grave :
Communiqué
Réunis en assemblée générale le 23 janvier 2009, les professeurs et les maîtres de conférences de l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence ont approuvé à l'unanimité les motions adoptées par la coordination nationale des universités le 22 janvier 2009, qui exigent, notamment, que le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche retire sans préalable le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs.
Certains volets de ce texte mettent gravement en cause les libertés académiques et le mode d'évaluation par les pairs dont bénéficie tout universitaire.
Faute de retrait du projet avant le 2 février 2009, le corps enseignant de l'IEP, pour la première fois de son histoire, s'associera à la grève totale, reconductible et illimitée décidée par la coordination nationale.
Ce retrait doit être le point de départ d'une concertation d'ensemble visant à assurer le renouveau et le développement de l'Université, mais aussi à donner aux enseignants-chercheurs les moyens et le statut garantissant l'accomplissement de leurs missions.
Cet enjeu concerne tout particulièrement les Instituts d'études politiques dont les spécificités au sein de l'enseignement supérieur doivent être protégées. A cet effet, nous demandons à l'ensemble des directeurs d'IEP de se coordonner afin d'agir en ce sens auprès du Ministère.
Je confirme : jamais, jamais, ils n'ont pris pareille décision. Ce sont des hommes et des femmes qui connaissent la chanson, et que la vieille ironie a toujours gardés de l'engagement. Des esprits pratiques, qui tous ont lu Machiavel et se préparent calmement à négocier avec les Princes.
Mais pas cette fois.
Cette fois, ils franchissent le Rubicon.
Puissent-ils emporter la victoire.
mardi 30 octobre 2007
DES GUERRES QUI N'EN FINISSENT PAS
J'ai failli titrer cette note "Conversion".
Parce qu'en écoutant les informations, dimanche soir, j'ai eu cette pulsion-là, vaguement absurde pour l'agnostique que je suis : me convertir, symboliquement, abandonner la confession qui s'est choisi un tel pape, glorifiant les "martyrs" franquistes.
Car même agnostique, je suis catholique.
D'éducation, de sensibilité.
Et mes révoltes ont soif de symboles.
J'aurais abandonné le catholicisme comme j'avais envisagé de renoncer à l'agrégation, une certaine année, si un certain président était élu.
Je reste révoltée. J'ai trop lu et trop vu la guerre d'Espagne pour ne pas l'être.
Mais ce n'est pas seulement une question de conversion.
C'est celle des guerres qui n'en finissent pas de finir, des plaies qui n'en finissent pas de se rouvrir, des aveux de culpabilité qu'aucun pays n'ose prononcer à temps, des mea culpa que personne ne fait.
Je pense, tout de même, à Pablo Neruda. À Federico fusillé. À Machado, qui dort à Collioure.
Pourquoi ne pas se demander ce qui en eux a suscité la haine des républicains? Pourquoi régler si aisément la question en criant à l'anti-cléricalisme primaire? Etaient-ils fous, tous, tous, les républicains espagnols? Je veux bien pleurer sur les prêtres assassinés comme sur les autres victimes de la guerre, mais qu'ils se posent la question, tout de même. Quand on éveille la haine d'un si grand nombre, n'y a-t-il pas, peut-être, quelques raisons?
Et je pense à Pablo Neruda.
Mais je suis lasse, et je nuance.
Dans Le Monde :
Et puis :
Article plus nuancé (forcément) de La Croix
Parce qu'en écoutant les informations, dimanche soir, j'ai eu cette pulsion-là, vaguement absurde pour l'agnostique que je suis : me convertir, symboliquement, abandonner la confession qui s'est choisi un tel pape, glorifiant les "martyrs" franquistes.
Car même agnostique, je suis catholique.
D'éducation, de sensibilité.
Et mes révoltes ont soif de symboles.
J'aurais abandonné le catholicisme comme j'avais envisagé de renoncer à l'agrégation, une certaine année, si un certain président était élu.
Je reste révoltée. J'ai trop lu et trop vu la guerre d'Espagne pour ne pas l'être.
Mais ce n'est pas seulement une question de conversion.
C'est celle des guerres qui n'en finissent pas de finir, des plaies qui n'en finissent pas de se rouvrir, des aveux de culpabilité qu'aucun pays n'ose prononcer à temps, des mea culpa que personne ne fait.
Je pense, tout de même, à Pablo Neruda. À Federico fusillé. À Machado, qui dort à Collioure.
Pourquoi ne pas se demander ce qui en eux a suscité la haine des républicains? Pourquoi régler si aisément la question en criant à l'anti-cléricalisme primaire? Etaient-ils fous, tous, tous, les républicains espagnols? Je veux bien pleurer sur les prêtres assassinés comme sur les autres victimes de la guerre, mais qu'ils se posent la question, tout de même. Quand on éveille la haine d'un si grand nombre, n'y a-t-il pas, peut-être, quelques raisons?
Et je pense à Pablo Neruda.
Mais je suis lasse, et je nuance.
Dans Le Monde :
Et puis :
Article plus nuancé (forcément) de La Croix
mardi 18 juillet 2006
HURLER
Parce que, parfois, c'est la seule chose à faire.
Hurler d'incompréhension, hurler d'amertume, hurler d'injustice aussi, de souffrance anticipée. Hurler de colère.
La colère est mon second péché capital. La rage en moi est une bête dangereuse, un fleuve aux digues fragiles, qu'il convient parfois de laisser déborder.
Hurlement de survie.
Il n'y a pas de façon littéraire, symbolique, romanesque, de le dire. Ou s'il y en a une, je ne la découvrirai que plus tard, quand la colère aura reflué, quand je ne hurlerai plus, quand ce sera une histoire à raconter.
Mais je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
Je veux hurler, je veux rester en colère, garder cette force, ne pas me résigner. Je veux me battre.
Même si c'est à la Don Quichotte, contre des moulins de lâcheté et de mesquinerie, contre lesquels je ne peux rien.
Dire seulement que l'amertume durera plus longtemps que la colère.
Dire que l'année à venir sera un calvaire.
Dire que s'il y avait un moyen, un seul moyen, de me mettre en disponibilité l'an prochain, je le ferais. Pour marquer mon refus. On m'a engagée comme un être pensant, agissant, construisant, réfléchissant, créant. Si on m'arrache tout cela, je devrais m'arracher à ce poste.
Je le devrais. Je ne peux pas.
Hurler.
Et dire merci à tous ceux qui ont patiemment supporté mes hurlements, ces derniers jours, merci mon ange, merci maman, merci mes vieux amis de RAJR, merci Shaya, merci Julien, merci encore à Stef et au joli présent arrivé hier.
Ce n'est pas littéraire. Mais nécessaire.
Merci à mes collègues. Au rêve volatil de solidarité.
Et à vous, mes très chers, cette triste certitude: vous me manquerez plus encore que ce que j'avais annoncé.
Comme une (in)justice poétique: je paye cher le bonheur que vous m'avez donné. J'en sentirai, l'an prochain, toute la cuisante douleur.
Mais je ne regrette pas. Soyez... grands.
Hurler d'incompréhension, hurler d'amertume, hurler d'injustice aussi, de souffrance anticipée. Hurler de colère.
La colère est mon second péché capital. La rage en moi est une bête dangereuse, un fleuve aux digues fragiles, qu'il convient parfois de laisser déborder.
Hurlement de survie.
Il n'y a pas de façon littéraire, symbolique, romanesque, de le dire. Ou s'il y en a une, je ne la découvrirai que plus tard, quand la colère aura reflué, quand je ne hurlerai plus, quand ce sera une histoire à raconter.
Mais je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
Je veux hurler, je veux rester en colère, garder cette force, ne pas me résigner. Je veux me battre.
Même si c'est à la Don Quichotte, contre des moulins de lâcheté et de mesquinerie, contre lesquels je ne peux rien.
Dire seulement que l'amertume durera plus longtemps que la colère.
Dire que l'année à venir sera un calvaire.
Dire que s'il y avait un moyen, un seul moyen, de me mettre en disponibilité l'an prochain, je le ferais. Pour marquer mon refus. On m'a engagée comme un être pensant, agissant, construisant, réfléchissant, créant. Si on m'arrache tout cela, je devrais m'arracher à ce poste.
Je le devrais. Je ne peux pas.
Hurler.
Et dire merci à tous ceux qui ont patiemment supporté mes hurlements, ces derniers jours, merci mon ange, merci maman, merci mes vieux amis de RAJR, merci Shaya, merci Julien, merci encore à Stef et au joli présent arrivé hier.
Ce n'est pas littéraire. Mais nécessaire.
Merci à mes collègues. Au rêve volatil de solidarité.
Et à vous, mes très chers, cette triste certitude: vous me manquerez plus encore que ce que j'avais annoncé.
Comme une (in)justice poétique: je paye cher le bonheur que vous m'avez donné. J'en sentirai, l'an prochain, toute la cuisante douleur.
Mais je ne regrette pas. Soyez... grands.
mardi 28 mars 2006
SÉRIE NOIRE
A l'heure où la France s'est levée, a marché, par dizaines et centaines de milliers, par millions, à battre le pavé, battre les tambours, scander des slogans.
J'en reviens. A Marseille, il étaient 28 000 à 250 000 mille à défiler, dans le calme. Vous avez remarqué? La marge s'accroît. A croire, vraiment, que syndicats et policiers ne comptent plus en la même base. Les commentateurs s'étonnent, mais n'est-ce pas, pourtant, éminemment signifiant?
L'écart se creuse. Nous ne parlons plus la même langue. On s'étonne, vraiment?
A l'heure où le gouvernement bouge à peine un cil, comme engourdi, comme si son immobilité compensait la levée des foules. Et elle la compense. Libération continue de s'étonner et qualifie poétiquement la situation de "surréaliste".
Mais non. Je ne m'étonne pas. Je ne trouve pas ça surréaliste. Au contraire: très réaliste et très sincère, comme la révélation d'un fait que nous soupçonnions depuis longtemps: on n'a pas besoin du peuple pour gouverner. Rien n'oblige les gouvernants à nous écouter, rien d'autre que la sanction relative des urnes, en des moments étroits, une parole canalisée en langage codé, limitant les dégâts. Le reste du temps, seule la politesse les oblige à nous écouter. Et ils n'ont pas à être polis, après tout.
En cette heure-là, je répugne à parler de ma petite série noire personnelle, sans crime, sans grands enjeux, sans même vraies ténèbres. Un simple enchaînement de contrariétés, auquel l'écrit, la publication, donneraient trop d'ampleur.
Non, vraiment, parler d'abcès dentaires, d'allergies aux antibiotiques, d'accidents de voiture ou de complications informatiques? Parler, même, de Narcisse?
Voilà qui serait indigne, car cette série n'a de noir que les blessures d'amour-propre qu'elle m'a infligées.
Redresser la tête, me rappeler à l'humilité ou du moins à l'auto-dérision, et défendre jusqu'au bout le terreau de mes valeurs.
Car rien de tout cela, hélas, n'est surréaliste.
Tout de cela, contrariétés privées et inquiétude publique, nous enchaîne au réel, nous englue, nous coupe les ailes.
Redresser la tête et sourire et me dire qu'heureusement vous êtes là, qu'heureusement Stéphane chante, qu'heureusement mes troisièmes m'ensoleillent le coeur. Et ne pas trébucher sur la série de gravats qui noircit notre sol.
J'en reviens. A Marseille, il étaient 28 000 à 250 000 mille à défiler, dans le calme. Vous avez remarqué? La marge s'accroît. A croire, vraiment, que syndicats et policiers ne comptent plus en la même base. Les commentateurs s'étonnent, mais n'est-ce pas, pourtant, éminemment signifiant?
L'écart se creuse. Nous ne parlons plus la même langue. On s'étonne, vraiment?
A l'heure où le gouvernement bouge à peine un cil, comme engourdi, comme si son immobilité compensait la levée des foules. Et elle la compense. Libération continue de s'étonner et qualifie poétiquement la situation de "surréaliste".
Mais non. Je ne m'étonne pas. Je ne trouve pas ça surréaliste. Au contraire: très réaliste et très sincère, comme la révélation d'un fait que nous soupçonnions depuis longtemps: on n'a pas besoin du peuple pour gouverner. Rien n'oblige les gouvernants à nous écouter, rien d'autre que la sanction relative des urnes, en des moments étroits, une parole canalisée en langage codé, limitant les dégâts. Le reste du temps, seule la politesse les oblige à nous écouter. Et ils n'ont pas à être polis, après tout.
En cette heure-là, je répugne à parler de ma petite série noire personnelle, sans crime, sans grands enjeux, sans même vraies ténèbres. Un simple enchaînement de contrariétés, auquel l'écrit, la publication, donneraient trop d'ampleur.
Non, vraiment, parler d'abcès dentaires, d'allergies aux antibiotiques, d'accidents de voiture ou de complications informatiques? Parler, même, de Narcisse?
Voilà qui serait indigne, car cette série n'a de noir que les blessures d'amour-propre qu'elle m'a infligées.
Redresser la tête, me rappeler à l'humilité ou du moins à l'auto-dérision, et défendre jusqu'au bout le terreau de mes valeurs.
Car rien de tout cela, hélas, n'est surréaliste.
Tout de cela, contrariétés privées et inquiétude publique, nous enchaîne au réel, nous englue, nous coupe les ailes.
Redresser la tête et sourire et me dire qu'heureusement vous êtes là, qu'heureusement Stéphane chante, qu'heureusement mes troisièmes m'ensoleillent le coeur. Et ne pas trébucher sur la série de gravats qui noircit notre sol.
dimanche 22 janvier 2006
EMPIRE
Et puis, bien sûr, cela retombe.
Et puis la colère se dissout.
Non pas qu'on oublie, mais cela s'éloigne. On y pense moins. Malgré nous, malgré tout, cela retombe.
Je savais qu'il en serait ainsi, je sais que c'est toujours ça, le pire.
La clef des tyrannies, le germe universel de la lâcheté.
Je le savais et cela ne change rien.
Je suis lasse, plus vraiment en colère.
Je reviens aux nuances, au quotidien, aux petites victoires et aux petites défaites.
Je cours le risque de recommencer, de faire comme si rien ne s'était passé.
Et c'est pire. Ça empire.
Et puis la colère se dissout.
Non pas qu'on oublie, mais cela s'éloigne. On y pense moins. Malgré nous, malgré tout, cela retombe.
Je savais qu'il en serait ainsi, je sais que c'est toujours ça, le pire.
La clef des tyrannies, le germe universel de la lâcheté.
Je le savais et cela ne change rien.
Je suis lasse, plus vraiment en colère.
Je reviens aux nuances, au quotidien, aux petites victoires et aux petites défaites.
Je cours le risque de recommencer, de faire comme si rien ne s'était passé.
Et c'est pire. Ça empire.
mercredi 18 janvier 2006
CHASSE AUX SORCIÈRES
Ca y est. Ca a commencé.
C'est affreusement difficile de s'en rendre compte, hors des pages d'un livre d'histoire, sans une voix off pour expliquer.
Mais ça y est. Je crois que ça y est.
La machine est enclanchée.
La France a basculé.
La chasse, et tous ses corollaires. Ceux qui disent Il y a du vrai dans ce qu'ils racontent, ceux qui commentent Ce n'est pas si grave, ne nous trompons pas de cause et même ceux qui, dans notre propre camp, leur donnent raison.
Il doit en être ainsi.
C'est comme ça que ça marche.
Grâce à nous -- à nos nuances -- à nos névroses -- à nos paresses. A nos aveuglements.
Mais regardez. Ca a commencé. Et nous ne le voyons pas. Il faudrait se battre. Et nous haussons les épaules, retournons à nos vies.
C'est maintenant.
Il est encore temps.
En marche.
Article du Figaro
C'est affreusement difficile de s'en rendre compte, hors des pages d'un livre d'histoire, sans une voix off pour expliquer.
Mais ça y est. Je crois que ça y est.
La machine est enclanchée.
La France a basculé.
La chasse, et tous ses corollaires. Ceux qui disent Il y a du vrai dans ce qu'ils racontent, ceux qui commentent Ce n'est pas si grave, ne nous trompons pas de cause et même ceux qui, dans notre propre camp, leur donnent raison.
Il doit en être ainsi.
C'est comme ça que ça marche.
Grâce à nous -- à nos nuances -- à nos névroses -- à nos paresses. A nos aveuglements.
Mais regardez. Ca a commencé. Et nous ne le voyons pas. Il faudrait se battre. Et nous haussons les épaules, retournons à nos vies.
C'est maintenant.
Il est encore temps.
En marche.
Article du Figaro
vendredi 16 décembre 2005
L'ESPRIT BLESSÉ DE NOËL
J'aime Noël. Pour toutes sortes de bonnes et mauvaises raisons. Ce n'est pas branché, d'aimer Noël, je sais bien. A Noël, les jeunes adultes égrènent leurs traumatismes familiaux, les jeunes cyniques moquent l'ambiance fleur bleue/rose bonbon, les jeunes anti-capitalistes conspuent le mercantilisme triomphant, les athées s'insurgent contre cet arrogant symbole religieux.
Et moi qui ne suis ni vraiment capitaliste ni vraiment catholique, j'aime toujours, j'ai toujours aimé, le temps de Noël.
J'aime les couleurs vives qui repeignent les villes, de rouge velours, de vert forêt, de blanc neigeux, d'or et d'argent. J'aime les étoiles qui émaillent les rues d'étranges constellations. J'aime les sourires des gens. J'aime qu'on s'y préoccupe soudain du cadeau qui va plaire, qui va toucher. J'aime qu'on s'y souvienne soudain de gens auxquels on n'a pas écrit de l'année, et se sente coupable, et prenne un peu de notre précieux temps pour le faire. J'aime entendre d'angéliques choeurs chanter l'amour pour les hommes de bonne volonté. J'aime rire et pleurer devant la Pastorale, du "mistral qui souffle à décorner les taureaux de Camargue" à l'Aveugle qui refuse son propre miracle, et déclare qu'il n'a pas désir de retrouver la vue, sauf à l'heure de sa mort, "quand ça vaudra vraiment la peine de voir"...
Je souris, chaque année, aux disputes bon enfant de Pistachié et de sa femme. Je pleure chaque année en écoutant le Berger.
J'aime cet Esprit qui descend sur les hommes, même si on y croit pas, simplement par la force de la collectivité. J'aime qu'on y donne plus volontiers aux mendiants. J'aime me souvenir des trêves spontanées de Noël dans les tranchées. J'aime l'espoir qui renaît sans raison. J'aime la naissance de l'année nouvelle, de l'illusion nouvelle d'un monde meilleur, envers et contre tout. J'aime que le Verbe se soit fait chair, j'aime que nos phrases faciles se fassent réelles aussi, au moins pour quelques semaines.
J'aime tout cela, malgré tout, et dans ce tout il y a tous ceux qui sont loin des villes illuminées, il y a toutes les guerres sans trêve, tous les foyers sans feu, il y a les hommes qui meurent de froid et les longues files devant les Restos du Coeur, il y a les 50 autres semaines de l'année.
Et malgré tout, j'aime Noël, et son Esprit n'en finit pas d'illuminer les yeux.
Seulement voilà: en rentrant chez moi, ce soir, dans les premières minutes de mes vacances, j'apprends qu'un élève a poignardé son enseignante.
Et les étoiles s'éteignent.
C'est tout bête, c'est moins grave que bien des événements, mais les étoiles s'éteignent. Pas parce que l'enseignante avait mon âge. Parce que le prétexte de l'élève, l'élément déclencheur était le refus d'enlever son blouson. Et tout enseignant ne peut qu'être pétrifié devant l'absolue banalité, l'absolu réalisme de la scène. Et moi-même ne puis que constater à quel point ce drame est révélateur. A quel point les élèves, surtout issus de milieux défavorisés, en sont venus à considérer la plupart de leurs enseignants comme "l'ennemi". Cette rupture-là, ce point de non-retour, ce renversement des rôles — je n'arrive pas à en identifier clairement l'origine. L'erreur monumentale qui nous a menés là.
Et l'esprit de Noël se prend une sacrée gifle, une sale, crade, sanglante. Une dont on n'est pas sûr de se relever.
Et moi qui ne suis ni vraiment capitaliste ni vraiment catholique, j'aime toujours, j'ai toujours aimé, le temps de Noël.
J'aime les couleurs vives qui repeignent les villes, de rouge velours, de vert forêt, de blanc neigeux, d'or et d'argent. J'aime les étoiles qui émaillent les rues d'étranges constellations. J'aime les sourires des gens. J'aime qu'on s'y préoccupe soudain du cadeau qui va plaire, qui va toucher. J'aime qu'on s'y souvienne soudain de gens auxquels on n'a pas écrit de l'année, et se sente coupable, et prenne un peu de notre précieux temps pour le faire. J'aime entendre d'angéliques choeurs chanter l'amour pour les hommes de bonne volonté. J'aime rire et pleurer devant la Pastorale, du "mistral qui souffle à décorner les taureaux de Camargue" à l'Aveugle qui refuse son propre miracle, et déclare qu'il n'a pas désir de retrouver la vue, sauf à l'heure de sa mort, "quand ça vaudra vraiment la peine de voir"...
Je souris, chaque année, aux disputes bon enfant de Pistachié et de sa femme. Je pleure chaque année en écoutant le Berger.
J'aime cet Esprit qui descend sur les hommes, même si on y croit pas, simplement par la force de la collectivité. J'aime qu'on y donne plus volontiers aux mendiants. J'aime me souvenir des trêves spontanées de Noël dans les tranchées. J'aime l'espoir qui renaît sans raison. J'aime la naissance de l'année nouvelle, de l'illusion nouvelle d'un monde meilleur, envers et contre tout. J'aime que le Verbe se soit fait chair, j'aime que nos phrases faciles se fassent réelles aussi, au moins pour quelques semaines.
J'aime tout cela, malgré tout, et dans ce tout il y a tous ceux qui sont loin des villes illuminées, il y a toutes les guerres sans trêve, tous les foyers sans feu, il y a les hommes qui meurent de froid et les longues files devant les Restos du Coeur, il y a les 50 autres semaines de l'année.
Et malgré tout, j'aime Noël, et son Esprit n'en finit pas d'illuminer les yeux.
Seulement voilà: en rentrant chez moi, ce soir, dans les premières minutes de mes vacances, j'apprends qu'un élève a poignardé son enseignante.
Et les étoiles s'éteignent.
C'est tout bête, c'est moins grave que bien des événements, mais les étoiles s'éteignent. Pas parce que l'enseignante avait mon âge. Parce que le prétexte de l'élève, l'élément déclencheur était le refus d'enlever son blouson. Et tout enseignant ne peut qu'être pétrifié devant l'absolue banalité, l'absolu réalisme de la scène. Et moi-même ne puis que constater à quel point ce drame est révélateur. A quel point les élèves, surtout issus de milieux défavorisés, en sont venus à considérer la plupart de leurs enseignants comme "l'ennemi". Cette rupture-là, ce point de non-retour, ce renversement des rôles — je n'arrive pas à en identifier clairement l'origine. L'erreur monumentale qui nous a menés là.
Et l'esprit de Noël se prend une sacrée gifle, une sale, crade, sanglante. Une dont on n'est pas sûr de se relever.
samedi 15 octobre 2005
FRACTURES
C'est le comble de la fracture : elle est devenue un lieu commun.
La fracture est partout. En tellement d'endroits que je ne sais plus du tout où elle passe. Entre ceux qui ont les moyens d'apprécier une série comme The West Wing et ceux qui doivent se contenter des reality shows au premier degré ? Entre ceux qui ont les moyens d'acheter un logement et ceux qui ne l'ont pas ? Entre celle de mes classes qui identifie en quelques minutes une allusion au mythe des sirènes et celle qui ne concevra jamais la magie que portent les mots de mythe et d'allusion ? Entre ceux qui se battent pour un vieil idéal et ceux qui avouent tranquillement n'avoir à coeur que l'intérêt de leur famille ? Entre ceux qui occupent la vieille terre ferme d'Europe et ceux qui vivent sur les fractures permanentes d'autres continents ?
Lieux communs des fractures. Sociale, intellectuelle, géopolitique, idéologique, générationnelle.
Et cependant la fracture est la division absolue : elle passe au milieu de moi, et je ne sais plus sur quel bord je me tiens.
Je sais juste que ce n'est pas la fracture qui importe, mais les ponts qui la surplombent, les passeurs de ces ponts. Que ce rôle de passeur est ma vocation et mon métier, et le seul espoir que nous ayons.
La fracture, c'est quand le blog doit choisir entre la carte du tendre et l'étendard de l'engagement. Je suis des deux côtés.
La fracture est partout. En tellement d'endroits que je ne sais plus du tout où elle passe. Entre ceux qui ont les moyens d'apprécier une série comme The West Wing et ceux qui doivent se contenter des reality shows au premier degré ? Entre ceux qui ont les moyens d'acheter un logement et ceux qui ne l'ont pas ? Entre celle de mes classes qui identifie en quelques minutes une allusion au mythe des sirènes et celle qui ne concevra jamais la magie que portent les mots de mythe et d'allusion ? Entre ceux qui se battent pour un vieil idéal et ceux qui avouent tranquillement n'avoir à coeur que l'intérêt de leur famille ? Entre ceux qui occupent la vieille terre ferme d'Europe et ceux qui vivent sur les fractures permanentes d'autres continents ?
Lieux communs des fractures. Sociale, intellectuelle, géopolitique, idéologique, générationnelle.
Et cependant la fracture est la division absolue : elle passe au milieu de moi, et je ne sais plus sur quel bord je me tiens.
Je sais juste que ce n'est pas la fracture qui importe, mais les ponts qui la surplombent, les passeurs de ces ponts. Que ce rôle de passeur est ma vocation et mon métier, et le seul espoir que nous ayons.
La fracture, c'est quand le blog doit choisir entre la carte du tendre et l'étendard de l'engagement. Je suis des deux côtés.
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