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dimanche 25 août 2013

Bénédictions

Nous ne parlons jamais de cela. Nous parlons pour nous plaindre et pour railler, pour rendre compte et déplorer, pour combattre et pour regretter. Quand, si rarement, nous écrivons sur quelque sentiment positif, il faut que ce soit l'amour fou, ou la sérendipité.
J'aime l'amour fou et la sérendipité, bien sûr.
Et comme tous les autres je raille et je me plains.
Mais je rends grâce. De plus en plus souvent, ces temps-ci.
Humblement, émerveillée de ma chance.

De vivre là où je vis, sur la frontière poreuse de deux Etats en paix depuis longtemps, dans un pays de beauté, où montagnes et lacs jouxtent la ville et ses théâtres.
De vivre avec qui je vis, un merveilleux compagnon, un adorable petit garçon, bientôt un deuxième.
Que nous soyons tous en bonne santé.
Que nous ayons deux formidables et disponibles grands-mères, nous permettant ce luxe que si peu de jeunes parents peuvent se permettre, de sortir parfois le soir.
Que nous travaillions tous deux et gagnions raisonnablement notre vie, vivions dans une jolie maison (même si nous n'en sommes pas propriétaires). Que mon travail me permette de lire, de rencontrer des jeunes gens passionnants de toutes nationalités, et cependant de passer un peu de temps avec mon fils.
Que nous riions tous les trois (bientôt quatre), jouions, allions parfois nous baigner dans le lac, racontions des histoires, achetions des livres, réservions des places de théâtre.
Que certains de nos amis vivent assez près pour nous voir régulièrement, et que les autres soint présents malgré tout, par la grâce des Réseaux.
Que nous ayons encore ce refuge enchanté du Jura, cette vallée fraîche et secrète où les quatre saisons nous comblent de merveilles.

Je ne le dis pas, pas assez, je suis comme les autres. Mais j'y pense, souvent.
Avec la culpabilité diffuse de mes ancêtres catholiques, chaque fois que j'entends les nouvelles de Syrie, d'Egypte ou d'ailleurs. Celle qui nous fait signer les pétitions, donner aux associations humanitaires — lâchement, mais.

Mais je rends grâce. Publiquement, pour une fois. Merci. Même si je ne sais pas à qui je dis merci.

dimanche 4 janvier 2009

VOEUX

Il fut un temps où Noël durait douze jours. Douze jours de fête et de rites, hors du monde, douze jours de neige, d'étoiles et de feux, douze jours (un peu plus, nous sommes des Tricheurs) dans un havre à l'écart du monde et de tous les Réseaux.
Je reviens donc au monde, au travail, à vous.
Que cette page devienne carte de voeux géante. Carte du ciel, carte du tendre, constellations d'affections et d'espoirs.

A mes Amies.

A Nathalie et Lucie, Renaissance et Lumière.
A Nathalie. Que cette Nativité soit la sienne, encore et toujours, qu'elle ait beaucoup plus de Neuf Vies. Que les Lumières qui brillent en hiver se souviennent qu'elle est des leurs, et la fassent rayonner. Que tous voient cette lumière.
A Lucie. Que le monde lui rende la pareille. Avec la même bonté, la même énergie, le même espoir. Que le monde lui rende tous les sourires qu'elle a offerts.

A Hélène, qui vient de me rappeler à d'anciens paris, d'anciens serments, d'anciens liens. Encore une naissance, encore une lumière.
A Elriel, forcément, que je n'ai pas oubliée, à qui je pense chaque Noël, pour le plus grand des miracles d'hiver.
A Shaya, que j'ai manquée encore, qui réveillonnait au soleil du Sud, loin de mes frimas. C'est aussi un temps de rendez-vous manqués, de rendez-vous promis.
Au Gabian, pour un autre rendez-vous manqué, et les sortilèges de la distance qui parfois rapprochent les esprits.
A Lisou, qui était là, et ne lit pas ce blog, pour lui redire en secret combien j'ai aimé leur présence au tournant de l'année, et combien ses compliments me touchent. Pour rougir.

A mes Amis.

A ceux avec qui j'ai passé maints réveillons, avant le Temps des Grands Exodes.
A Fabrice, à Julien, à Nico, à Rémy.
Toujours.
Je n'oublie pas.
Des liens même dissous quelque chose demeure, impalpable, innommable, un réseau qui n'est pas celui que j'arpente ici.

A Fredou, aux Poètes, aux Créateurs de Monde.

A Kerglas.

A tous les autres avec qui j'ai joué d'un côté du miroir ou de l'autre.


A mes Ambriens.
Le temps était trop précieux, l'air trop cristallin, l'instant trop miraculeux pour que je ne pense pas à Ambre, à vous, à ce que nous en avons fait ensemble, à ce que nous en ferons peut-être tandis que l'univers se précipite vers sa fin.
A Edgar, à Emrys, à Fenis, à Jemtrid, à Jorune. A tous les autres qui vivent en moi et en vous.
A leurs joueurs, éparpillés dans une autre bizarre cartographie, taches de couleur projetées sur une carte d'Europe.
Aux fidèles !
Aux infidèles !

Aux Elèves.

A ceux qui restent et qui finalement ne sont pas ceux que j'ai choisis, élus, honteux favoritismes, mais ceux qui ont choisi de lancer de tels fils, de déposer leur étoile sur la carte.
A ceux qui passent leur bac, à ceux qui naviguent dans les eaux troubles au-delà.
A Arnaud, à Alexandra, à Thomas, à Oona, à Eloïse.
A tous les autres.

A tous les autres.
Ceux que j'oublie, ceux que je néglige, ceux à qui je manque, ceux qui me manquent, ceux que je tais.

Naissances, Lumières, Liens.
Revenons au monde.
Renouons au monde.

lundi 8 décembre 2008

LE PAYS OU JE VIS (1)

(Pour ma Filleule, qui se demande où habite sa Marraine)

Le Pays où je vis, depuis près de deux ans, est une drôle de terre. Une frontière, comme je les aime. C'est un pays coincé entre deux pays — deux vrais pays, ceux qui sont sur les cartes et ont droit à une couleur sur les planisphères.
La Pays où je vis appartient à la France, officiellement. Mais si les frontières étaient géographiques, il ne le serait pas. Il est séparé de la France par la plus solide des frontières: une chaîne de montagnes.
Le pays où je vis est coincé entre le Jura, les Alpes et le Léman. Il est tellement plus proche de la Suisse que les Français ont essayé de le vendre aux Genevois, il y a longtemps, pour quelques francs symboliques. Genève a refusé avec horreur: si elle l'avait englobé, elle aurait basculé entre les bras des Infâmes Papistes, et se serait retrouvée à majorité catholique. Inacceptable, vraiment.
Il est donc resté français, mais il est beaucoup plus rapide de s'y rendre à Genève que dans n'importe quelle ville française (y compris sa préfecture). D'ailleurs, beaucoup de choses y sont suisses (les loyers, par exemple, et les plaques d'immatriculation d'une voiture sur deux).

C'est tout de même une frontière: il y a des douanes partout, sans quoi on pourrait passer la frontière sans s'en apercevoir (cela arrive même sur les terrains de sport du lycée). C'est plutôt amusant, les douanes, avec les chicanes et les drôles de petites maisons étroites et hautes, des maisons de garde-barrières. Ce qui est moins amusant, ce sont les douaniers. Heureusement, beaucoup de douanes sont "volantes". Ce qui ne veut pas dire qu'elles gardent les airs et régulent la circulation des tapis volants, mais tout simplement qu'elles sont privées de douaniers. Enfin, presque toujours. Parfois ils y déboulent en catimini, en motos. Mais pas en motos volantes, dommage. Heureusement aussi, les douaniers n'arrêtent jamais les jeunes femmes aux yeux bleus. Quand je passe la douane, je baisse ma vitre, j'ôte mes lunettes de soleil, et je souris.

C'est un drôle de pays, qui se prend un peu au sérieux. Il y a de quoi: de mes fenêtres, je vois le Jura d'un côté, et de l'autre, le plus haut sommet d'Europe et le plus grand lac d'Europe (autant faire d'une pierre deux coups). De l'autre côté du Lac, c'est encore la France: la frontière a un dessin très compliqué. Mais les gens qui habitent là-bas sont méprisés de tous, des Suisses et des habitants de mon Pays. Fi, ce sont les pires étrangers!
Toutes les villes et tous les villages ont un nom qui se termine en -X ou en -Y. Sûrement parce que ce sont les lettres les plus chères. Pour tendre des pièges aux étrangers, on ne prononce pas les -X. Pour raffiner le piège, on en prononce tout de même un, celui de la ville qui donne son nom au Pays.
Il y a toutes sortes de pièges, d'ailleurs. Les nombres sont aussi compliqués à épeler que les toponymes locaux. Dans les magasins, on vous propose gentiment un cornet.
Toutes les villes prétendent au titre de Ville-Porte.
Il faut croire qu'on ne sait plus trop où se situe la porte, à force de longer des frontières.
On ne sait pas non plus sur quoi elle ouvre.

Le Pays que j'habite est souvent enfoui sous les Brumes. Il faut grimper sur les montagnes pour en émerger, et contempler d'en haut cette mer de nuages à la Caspar David Friedrich.
Il est peut-être dans l'Autre Monde.
Il en serait bien capable.

Je traverse la Porte chaque jour.

samedi 1 novembre 2008

SAISONS

Je viens d'une ville au Sud.
Je viens d'un pays où les saisons ne sont que des dates dans un calendrier, où il ne reste d'elles que quelques jalons, quelques platanes qui perdent leurs feuilles, quelques fêtes, quelques changements de tenue.
Alors que les saisons sont rythmes, cycles — couleurs, surtout.

Les saisons sont couleurs, comme sur les images des livres d'enfants, comme sur ce puzzle que j'aimais tant, le même village passant de mois en mois, se métamorphosant, se parant de teintes nouvelles, de codes nouveaux.
Les saisons font le monde métamorphe.
A présent, je le vois.

L'explosion jaune des prés de jonquilles au printemps.
L'explosion d'or et de sang, de flamme et de pelages roux, des forêts de feuillus à l'automne.
Si violentes et si fugaces, des moments à saisir, vous passez une semaine trop tôt, une semaine trop tard, et c'est prdu, vous ne les verrez pas cette fois, repassez dans un an.
Le miracle plus durable de blanc et de cristal, le miracle narnien des sapins alourdis par la neige, éclairés de stalactites, des lacs gelés, des souffles suspendus dans l'air glacé.
A présent, je le vois.
A présent je peux mesurer le temps ainsi — le temps des perce-neiges et celui des jonquilles, le temps des moissons et celui du regain, le temps des premières neiges, la valse hésitante que se livrent l'automne et l'hiver, à savoir qui prendra le pas sur l'autre, que se livrent à nouveau l'hiver et le printemps. Les saisons d'équinoxes n'ont pas la tâche facile. Leurs soeurs n'en finissent pas de leur voler la vedette, de déborder dans leur lit, d'envahir leur territoire, d'été indien en hiver précoce.
Mais elles ont les couleurs. Les plus chaudes, les plus éclatantes. Elles ont la lumière et le charme des beautés éphémères.

Ne croyez pas que les frontières des saisons ne soient que calendaires.
Elles sont aussi géographiques.
L'espace et le temps s'emmêlent, au pays où je vis, et il nous arrive souvent d'aller passer le week-end dans une autre saison.
Il suffit de monter en voiture, de prendre le chemin du Col de la Faucille. De monter.
Petit à petit nous changeons de royaume.
Les arbres sont de moins en moins verts. Les feuilles se teintent de roux, se couvrent de sang séché, les reliefs craquants de l'automne envahissent la route.
Et nous montons.
Les feuilles tombent des arbres. L'air se fait plus froid, commence à voltiger devant nous, en flocons. Bientôt les champs seront blancs et les chalets se réfugieront sous les sapins. Bientôt nous serons en Hiver.
Et le lendemain, nous redescendrons, ferons le chemin à l'envers, passerons à nouveau la frontière des brumes, jusqu'à la plaine où s'achève l'été.

Car il en est ainsi, au pays où je vis,
où se sont réfugiées les saisons.

samedi 13 janvier 2007

LAMBEAUX & FRONTIÈRES

La route serpente entre les Mondes. A quel moment traverse-t-on?
Nous passons la Forêt du Massacre, échappant à l'étreinte spectrale des soldats de François Ier. Ils n'en finissent pas de marcher, inlassablement, dans la même direction que nous, s'efforçant toujours d'apporter leur secours à la Cité. Mais les siècles les freinent, les ombres les alourdissent, et nous les dépassons.

C'est un voyage périlleux, qui déchire la trame du monde et déchire mon ventre, mais nous montons, montons, et nous sommes au Col, et la vallée apparaît.
Sauf qu'il n'y a pas de vallée. La route descend vers les nuages, vers la brume, le sol s'est aboli, il n'y a plus de terre. C'est la frontière. Et je ne sais toujours pas de quel côté du Monde nous sommes, si nous allons quitter le Pays des Rêves ou y pénétrer.

Descendre sans peur vers cette brume, accepter de s'enfoncer, prendre le risque de disparaître. Les rochers sont encapuchonnés de neige, la Plus-Haute Cime se voile, pudique, d'écharpes de nuages. Accepter de sombrer. Accepter que les zones frontières, les villes portes, les crêtes entre les mondes, nous ôtent tous nos repères.

Accrocher nos yeux aux cimes des sapins, aux rayons qui traversent les brumes, accrocher nos yeux au jet triomphal qui jaillit haut dans le ciel, bien visible, à des kilomètres de là, et qui nous appelle, qui nous guide. Sourire enfin, savoir que nous passerons, encore cette fois-là, que les brumes ne nous absorberont pas à jamais, que la lumière brillera encore. Et faire taire la petite voix qui demande si nous ne serions pas plus heureux dans les Brumes, qui demande quel monde éclaire cette lumière, de quel côté est le Monde Réel.

Et s'engouffrer enfin dans la Cité, sauvée malgré le massacre des soldats, à sauver à nouveau chaque jour, la Cité qui est une citadelle du Rêve et qui l'a oublié.
Loin des Brumes, loin de l'Ombre des Monts, loin des Forêts, savoir enfin qu'il n'est qu'une seule réponse à ma question: le Monde Réel est celui où nous sommes réunis.
M'enfoncer alors dans les limbes qui nous séparent, et attendre que la Réalité renaisse avec nos retrouvailles.

samedi 23 décembre 2006

LA MAISON DES MERVEILLES

Ce fut pendant un certain temps, dit-on, que ces deux s'aimèrent dans les profondeurs d'un grand bois, qui devint enchanté, bizarre et périlleux du fait de leur seule proximité."

Tanith Lee, Les sortilèges de la nuit



Ils vivent à présent dans une maison aux lisières d'un autre bois, près d'un lac, dans un hiver enchanté.

La forêt n'est pas moins ancienne, ni la terre. Aucune ville d'hommes n'a pu s'établir là, jamais, en aucun siècle. C'est le domaine des Fées et des Esprits.

Les maisons nouvelles y sont soigneusement calfeutrées, poutrées et lambrissées de bois doré. Les hommes qui vivent là se souviennent des vieux enchantements, et savent que les beautés de ce lieu n'excluent pas le péril, que les Merveilles du bois prennent autant qu'elles donnent, exactement autant, et qu'il faut se protéger d'elles, malgré leur charme, à cause de leur charme.

Et c'est d'autant plus vrai à présent qu'ils vivent là, qu'ils s'aiment là.

Leur maison aussi est protégée des Esprits de l'Hiver et de la Forêt.

Le jour, l'air glacé s'adoucit pour passer leurs fenêtres, le soleil les inonde, la brume les enveloppe, et la cascade chante, même gelée, par précaution. On ne sait jamais. Le bruit des fontaines et des cascades guérit la folie, n'est-ce pas, et c'est une grande et belle Folie qui demeure là.

Le soir, des étoiles brillent à leur fenêtre. Non pas seulement les étoiles gelées qui brillent dans ce ciel de légende, non, des étoiles brillent dedans, de l'intérieur de la Maison, car sa nature à elle fut toujours liée aux étoiles, et toutes les maisons qu'elle occupe sont des phares.

La nuit, des animaux de toutes espèces s'approchent de la maison, s'y assemblent, l'entourent de leurs signes, s'y réchauffent au feu de leur magie et de leur amour.

Parfois les Amants joueurs se glissent au dehors, empruntent les vieux sentiers, dessinent sur la neige, parlent aux arbres. Parfois il sort deux antiques lames et lui enseigne des arts depuis longtemps perdus. Parfois ils descendent jusqu'aux villages des hommes, et leurs rires résonnent hauts et clairs, et ils s'amusent à découvrir des confitures ou des fromages, et ils choisissent ensemble les gâteaux qu'ils goûteront le soir.

Et ils mettent de côté leurs ténèbres, car ils s'aiment, et c'est le temps du Solstice, et ils sont comme des enfants qui désirent faire partager leur bonheur.

Pourtant l'ombre rôde. La Cour Sombre n'est jamais loin. Certaines branches se couvrent de givre et se courbent en arche pour saluer leur passage -- mais elles ne survivront pas à cette brève gloire. Certaines mares se changent en Miroirs du Diable, certaines routes en verglas mortel. Certains des plus vieux lits de bois enchaînent les dormeurs et les amants, certaines eaux s'empoisonnent. Tous les enchantements sont à double tranchant.

Mais loin des villes, aux lisières d'une forêt, le temps d'un hiver enchanté, ils s'aiment. Et le monde autour en est changé.