Pierre Bottero est mort, et je l'apprends bien tard.
Le site de son éditeur est empli déjà d'hommages et de témoignages. Foisonnants. N'y lisez nulle convention: dans les mots de ses collègues écrivains, perce une vraie douleur et de vrais souvenirs ; dans les mots de ses lecteurs de tous âges, non seulement une vraie tristesse, mais une vraie force. Celle que ses livres leur ont enseignée.
Je n'ai pas grand chose à ajouter.
Je n'ai pas connu Pierre Bottero, ce qui a quelque chose d'étrange: nous sommes nés de la même terre, nourris aux mêmes sources, nous avons choisi les mêmes métiers — ou presque.
Je n'ai pas connu cette chaleur et ce sourire qu'ils décrivent.
J'ai seulement lu ses livres.
Il n'est pas tant de livres dont on garde au coeur une leçon.
Il n'est pas tant de livres dont on garde au coeur une phrase, une clef supplémentaire pour déchiffrer le monde et en transmettre la magie.
Le Pacte des Marchombres de Pierre Bottero est de ces livres-là.
Tout de suite, j'ai placé cette phrase — qui est beaucoup plus qu'une phrase — bien à l'abri, bien au chaud, précieusement, en réserve pour mes enfants à venir, si cette grâce m'est donnée.
Il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions. La réponse du savant et la réponse du poète.
Et la mort est la grande question, le grand mystère, que tous les savants et tous les poètes du monde approchent et tentent d'expliquer, de justifier, ou simplement de décrire.
La réponse du savant est évidente et triviale, toute en angles de route, une route que je connais, quelque part près de Lambesc, en vitesse, en virage, en adhérence d'une roue de moto. La réponse du savant ici est insoutenable: si simple, si impossible à admettre. Si bête, si bête, toujours.
Heureusement il y a la réponse du poète.
Le message d'autant plus beau et clair qu'il est transmis, qu'il est compris.
Elle est dans les mots des lecteurs. Elle est dans les trois citations de Bottero que les éditions Rageot, avec retenue, avec intelligence, avec une justesse qui confine à la grâce, ont transformé en hommage :
- Que deviennent les rêves qui se brisent ?
- Les rêves ne se brisent pas.
- Que deviennent les rêves qui se brisent ?
- Le terreau des rêves à venir.
Ellana la Prophétie
La mort est un cadeau que nous offrent ceux qui partent. Un cadeau exigeant, écrasant, mais un cadeau. La possibilité de grandir, de comprendre, de s'ouvrir, d'apprendre.
Ellana l'Envol, édition commentée par l'auteur.
Si je vis dans un monde aux limites finies, connues, d'autres existent ailleurs, infinis, multiples, complexes, riches, foisonnants, merveilleux. Les auteurs sont les passeurs, leurs livres les portes qu'ils nous proposent de franchir.
Ellana l'Envol, édition commentée par l'auteur.
Les Mondes Imaginaires des Editions Rageot
Et dans les rubriques "L'auteur" et "Votre avis" des sites consacrés à ses trilogies.
vendredi 20 novembre 2009
dimanche 15 novembre 2009
TEASER (1)
Il y a si longtemps que je n'écris plus.
Pas seulement : que je ne vous écris plus, amis ni anonymes ni électroniques qui me lisez ici.
Que je n'écris plus, comme cela m'arrive parfois, depuis longtemps, depuis toujours, chaque fois que le tourbillon du monde m'éloigne de la page, de la plume, du temps suspendu et fragile de l'écriture.
Toujours ce fut ma plaie : j'écris si peu.
Mais je goûte les saisons, l'automne flamboyant qui se givre d'hiver peu à peu, saisons si différentes de celles où je suis nées, et combien plus spectaculaires !
Et je rêve de textes, ébauches d'idées, personnages possibles, intrigues amorcées.
Je ressens l'appel de l'écriture comme j'imagine l'appel de la mer, comme j'éprouve parfois l'appel de l'Ecosse : un élan ardent, presque douloureux, qui écrase les poumons, crispe le ventre, la plus violente des formes de nostalgie.
Et voici des nouvelles, malgré tout.
Que je décline, pour gagner du temps, sous forme de Teasers.
La première commence ici :
Un disque mystérieux
Pas seulement : que je ne vous écris plus, amis ni anonymes ni électroniques qui me lisez ici.
Que je n'écris plus, comme cela m'arrive parfois, depuis longtemps, depuis toujours, chaque fois que le tourbillon du monde m'éloigne de la page, de la plume, du temps suspendu et fragile de l'écriture.
Toujours ce fut ma plaie : j'écris si peu.
Mais je goûte les saisons, l'automne flamboyant qui se givre d'hiver peu à peu, saisons si différentes de celles où je suis nées, et combien plus spectaculaires !
Et je rêve de textes, ébauches d'idées, personnages possibles, intrigues amorcées.
Je ressens l'appel de l'écriture comme j'imagine l'appel de la mer, comme j'éprouve parfois l'appel de l'Ecosse : un élan ardent, presque douloureux, qui écrase les poumons, crispe le ventre, la plus violente des formes de nostalgie.
Et voici des nouvelles, malgré tout.
Que je décline, pour gagner du temps, sous forme de Teasers.
La première commence ici :
Un disque mystérieux
jeudi 27 août 2009
UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (7 et fin)
« Dame Oroshi ? »
L’officier regarde la jeune fille avec intérêt. Elle s’est révélée une élève remarquable, rapide mais plus disciplinée que ses pairs. Il se demande s’il ne serait pas bon d’envoyer tous les jeunes Oligarques passer quelques années au Temple Jedi.
« Le vaisseau de Rao va être rattrapé ! » s’exclame la jeune Kideetah Sol’Tanar. Celle-ci est pleine de bonne volonté, mais trop émotive. Elle ne fera jamais un bon officier.
« Le Seigneur Rao a commis une erreur, dit froidement Oroshi. Si nous intervenons pour le sauver, nous sommes tous perdus. Les ordres restent les mêmes.»
Les autres jeunes gens se mordent les lèvres. La colère flamboie chez quelques-uns. À l’écran, les tirs ennemis fusent sur le vaisseau isolé. Les appels à l’aide clignotent. Le visage de Rao apparaît : il est pâle.
« Nous ne pouvons pas leur échapper ! Ils seront bientôt à portée de vos canons. Je modifie ma trajectoire pour vous rejoindre.
— Négatif, Seigneur Rao, maintenez votre cap.
— Vous n’allez pas… ? L’Aile Héron est presque à portée ! s’insurge Rao.
— Si l’Aile Héron ouvre le feu avant le moment prévu, notre stratégie s’écroule. Ils nous verront à temps pour battre en retraite.
— Il y a une chance… Le croiseur de tête…
— Le croiseur de tête serait sacrifié à la place du vôtre. Je ne peux pas me permettre de perdre le général Til’Illan.
— Alors vous me perdez moi ! Oroshi…
— Larguez tous vos membres d’équipage, ne gardez que le minimum requis pour assurer la manœuvre. Nous récupérerons les capsules de survie.
— Mais je…
— Que la Force soit avec vous, Seigneur Rao. »
Le silence retombe sur la passerelle. Les minuscules traces des capsules s’éloignent du vaisseau en perdition. Les éclairs des tirs déchirent l’espace, sans un bruit. Une explosion de lumière. Kideetah étouffe un cri. L’indicateur du vaisseau de Rao s’éteint. Oroshi n’a pas bronché.
« Aile Héron, préparez-vous à ouvrir le feu. »
Le visage émacié de Til’Illan apparaît à l’écran.
« Nous sommes prêts. Nous attendons votre signal. »
L’officier tactique décompte les secondes à haute voix. Quatorze, treize, douze…
« Ils sont trop près ! » crie un jeune homme.
Huit, sept, six… Les vaisseaux ennemis ont pris une taille effrayante sur les écrans.
Cinq, quatre…
« Feu. » dit Oroshi.
Rao ne décolère pas. La plupart des jeunes Oligarques en formation n’osent pas lui donner tort. Les officiers-instructeurs, qui n’ont cessé de se plaindre de ses coups de tête et de son arrogance, cachent mal leur satisfaction.
« Félicitations, dame Oroshi, déclare le commandant du Centre d’Al-Poll. C’est la plus difficile des leçons pour un jeune officier : accepter de sacrifier des hommes pour sauver une bataille. »
Elle incline la tête, humblement.
Le général Til’Illan en personne vient la complimenter.
« Une tactique efficace est indispensable, bien sûr, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi le sang-froid nécessaire pour la maintenir. C’est ce deuxième ingrédient qui pèche souvent chez les jeunes officiers.
— Vous me faites trop d’honneur, Général. »
Oroshi lui sourit, avec respect et affection. Til’Illan reprend :
« Maintenant dites-moi : pourquoi avoir déclenché le tir avant la fin du compte à rebours ?
— À cause de la trajectoire des capsules de survie, Général. Nos écrans de protection la modifiaient. Je l’ai vu, donc ils allaient s’en apercevoir aussi et comprendre le piège. »
Tous les officiers sourient largement. Kideetah ouvre de grands yeux. Rao quitte la pièce.
À la nuit tombée, Oroshi Qel’Sayan quitte souvent les quartiers des jeunes Oligarques. Personne n’y fait allusion, mais certains l’ont remarqué. Quelques médisants évoquent un amant, mais la plupart savent qu’elle cherche seulement la solitude. Elle ne prend pas toujours le même chemin. Elle s’éloigne, c’est tout.
Et ce n’est pas la solitude qu’elle cherche.
Cette nuit-là, elle pousse une petite porte dans le quartier artisan. Une porte étonnamment discrète, que nul autre n’aurait remarqué.
Elle s’incline devant son Maître, va s’asseoir en tailleur en face de lui.
« Bienvenue, Oroshi, sourit Oppo Rancisis. J’ai entendu que tu avais fait une remarquable démonstration, aujourd’hui, et que tous les officiers sont impressionnés. »
Elle hoche brièvement la tête.
« Mais pas toi, je vois. Pourquoi n’es-tu pas fière de toi ? Ton commandement et ta manœuvre étaient excellents.
— Maître, vous n’êtes pas dupe, et je ne le suis pas non plus. Je ne nie pas cette réussite, mais elle ne fait que me rappeler l’écart entre ce que je pourrais obtenir et ce que j’obtiens. Je n’ai réussi que parce qu’il s’agissait d’un exercice. Et que quel que soit le réalisme de leurs assauts, ils ne peuvent simuler… la Force. »
La jeune fille soupire.
« Si la bataille avait été réelle, j’aurais senti les cris et la mort de l’équipage à travers la Force. Et ce choc m’aurait fait perdre une partie de mes moyens. »
Elle ne déplore pas : elle constate. Et le Maître Jedi sourit.
« Maintenant, je suis fier de toi. Maintenant, tu as démontré ta maîtrise du Niman. Souviens-toi : la Forme des Diplomates ne porte pas ce nom par hasard. La plupart des combattants ne la comprennent pas. Ils l’appellent la Forme de l’équilibre, mais ils ne voient pas ce qu’implique l’équilibre. Redis-le moi.
— L’équilibre en soi et hors de soi. L’équilibre hors de soi qui implique l’analyse de la situation : le Niman est un art de tacticien, il suppose appréciation et adaptation. L’équilibre en soi qui exige la connaissance de ses propres forces et faiblesses, et qui se renouvelle par la concentration.
— Et pourquoi, donc, est-elle la Forme des Diplomates ?
— Polyvalence et adaptation sont aussi les qualités du diplomate, et telle est aussi la perception de la faille. La faille de l’autre, mais aussi nos propres failles. Car nos faiblesses aussi peuvent devenir des atouts.
— Oui, Oroshi. Tu es forte là où les autres seront les plus faibles. Ne l’oublie jamais. Tes faiblesses peuvent être retournées en ta faveur. »
La jeune fille sourit enfin, avec malice :
« N’est-ce pas sur mes faiblesses qu’a misé le Conseil ? »
Oppo Rancisis lui rend son sourire :
« J’aime cela : qu’en toi l’obéissance n’exclue jamais la lucidité. C’est la marque du vrai chevalier Jedi. »
Le sourire d’Oroshi s’évanouit.
« Maître… que signifie…
— Ta formation au Centre n’a-t-elle pas pris fin ?
— Cette formation n’a rien à voir avec votre enseignement.
— Si : son terme. »
Le silence tombe dans la pièce sombre. Ces deux-là n’ont nul besoin de lumière pour se voir.
« Ne suis-je pas trop jeune ?
— Ce n’est pas la peur qui motive tes questions, Oroshi. Quoi, alors ? »
La jeune fille hésite.
« Où irez-vous, Maître ?
— Je rentrerai sur Thisspias. J’ai promis d’y finir mon existence. C’est cela qui t’attriste, n’est-ce pas ? Tu songes que c’est peut-être notre dernière rencontre.
— Je ne m’étais pas préparée à cela, murmure-t-elle.
— Lis dans ton cœur, et tu verras que tu t’y étais préparée. Demain, tu retourneras sur Al-Jeit, au Palais Qel’Sayan. On t’y annoncera une nouvelle. »
Le vieux Thisspasien se lève, vient poser ses mains sur les épaules de la jeune fille assise devant lui. Leurs regards se croisent.
« Tu me sentiras encore quelque temps, je le sais. Je voudrais pouvoir te promettre de veiller sur toi au-delà de la mort de mon corps, mais telle n’est pas la voie que j’ai suivie. Je retournerai à la Force. »
Les yeux d’Oroshi s’emplissent d’étoiles.
« J’ai vécu une longue et riche vie. Je suis heureux d’en avoir passé les dernières années avec toi, ma jeune Jedi. Je ne te dis pas de ne pas me pleurer : tu pleureras. Mais que tes larmes ensemencent un champ nouveau. »
Elle lui sourit.
Et cela restera, je n’en doute pas, notre dernière rencontre.
Au Palais Qel’Sayan, mon oncle m’a très officiellement félicitée pour ma performance au Centre, avant de m’annoncer une prévisible nouvelle. Le mandat du Sénateur d’Al-Avir, Shyn Sol’Tanar, venait d’arriver à son terme. Un accord tacite entre les Oligarques stipule que la charge de Sénateur revient tour à tour à chacune des Maisons, et le tour des Qel’Sayan était revenu.
Mon oncle nous a reçus, Argo et moi, et nous a tenu un discours sévère. Jiro serait le nouveau Sénateur mais nous ferions partie de la délégation. Il comptait sur nous pour observer et apprendre, mais aussi pour épauler et conseiller Jiro. Aucune décision ne devrait être prise sans l’accord du Sénateur, et si notre oncle apprenait que nous nous liguions à nouveau contre Jiro, nous serions sévèrement sanctionnés. Il allait de soi également que nous resterions en contact régulier avec le Palais.
Je me tiens dans le salon panoramique du croiseur diplomatique. Je songe.
Je sens la présence de mes cousins à bord. Jiro est sur la passerelle. Il a gagné en stature et en assurance, et nos relations en sont améliorées. Argo est devant un terminal, en train d’assimiler toutes les informations possibles sur la situation actuelle au Sénat. Il se réjouit de ce voyage et de ce changement.
Maître Rancisis est rentré sur Thisspias. J’en suis heureuse : trop longtemps déjà je l’ai tenu éloigné des siens.
Je sens la Force qui pulse doucement dans le monde et en moi. J’ai dix-neuf ans. Je suis aussi près que possible de l’alchimie que souhaite le Conseil : une jeune Oligarque chez qui la Force est puissante, plus puissante qu’elle ne l’a été depuis des siècles dans cette Maison. Je suis une Qel’Sayan. J’ai passé quelques années chez les Jedi, et j’ai renoncé à cette existence pour revenir à ma famille sans achever ma formation. La vérité, presque en tous points : telle est la clef du plan. S’il y a, comme ils le pensent, un Sith au Sénat, il ne manquera pas de s’intéresser à moi.
Je suis calme. Le risque est immense, mais je m’y prépare depuis quinze ans.
Nous sortons de l’hyperespace : je sens l’afflux soudain de la Force autour du vaisseau. Des millions de vies, de peines, d’espoirs.
Je m’approche du panoramique pour contempler les lumières de Coruscant.
Je pense au Temple, à mes anciens Maîtres, à mes anciens condisciples, à Aoy.
Je pense aux berges du lac, et depuis longtemps je n’ai plus besoin de m’y rendre pour en retrouver la paix. Depuis longtemps aussi ce souvenir n’est plus solitaire : j’y vois nettement les silhouettes d’Obi-Wan Kenobi et de Qui-Gon Jinn, même cinq ans après sa mort.
La paix du jardin
Souvenir des guerres passées
Puissante est la Force
— Oroshi Qel'Sayan
mercredi 26 août 2009
UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (6)
Oroshi s’assied sur l’immense lit suspendu. Elle se place au milieu, très précisément. Une appréciation exacte de l’espace est indispensable pour un Jedi et pour un combattant. Elle s’assied, et se concentre. Comme chacun des soirs qu’elle passe en Al-Avir, loin de son Maître. C’est une discipline du corps et de l’esprit ; c’est la condition nécessaire de sa réussite.
Elle commence par un exercice simple : laver son esprit de tout excès, de toute crispation, atteindre le point de sérénité maximale qui est aussi le point de sensibilité maximale à la Force. Oroshi vit dans la Force, vit de la Force. Chacun de ses gestes, chacun de ses rares sourires, chacun de ses choix, est imprégné par la Force. Mais la façon dont elle noue le obi brodé, l’échafaudage complexe de son chignon, les bijoux qui y sont piqués, portent aussi l’empreinte de la Force. Maintenant, à près de seize ans, elle le sait, elle l’accepte.
Puis elle lance dans le monde cette Force qu’elle a ramassée en elle. Il en est toujours ainsi : pour Oroshi, l’alternative entre convergence et divergence, entre enrichissement intérieur et dissolution dans l’univers, est un va-et-vient.
Elle se lance d’abord dans le temps, dans le passé de la journée écoulée, pour la relire et la déchiffrer, analyser ses erreurs et ses apprentissages. Tel est le secret du stratège, lui a enseigné Maître Rancisis, mais tel est aussi celui de la préservation de l’équilibre. L’analyse critique te gardera du Côté Obscur autant et peut-être plus sûrement que ton empathie.
Puis elle vole dans l’espace. Très loin, ou pas tant que ça à l’aune de la galaxie, elle sent l’esprit de son Maître, précis, alerte, sûr. Une présence solide et vive, étayant sa propre Force. Juste au-dessous d’elle se déploie Al-Jeit, le berceau d’Al-Avir, et Oroshi s’émerveille à nouveau de sentir à quel point, comme toute civilisation, elle a été irriguée par la Force. Les familles où la Force est puissante sont un des mythes récurrents de l’Ordre, mais le cas des Qel’Sayan est particulier. La Force y est présente, mais rarement puissante. Juste assez de Force pour leur donner une sensibilité accrue, un talent accru ; pour leur donner cette espèce de magie qui les a rendus célèbres. Qui a fait de certains des génies politiques, comme son grand-père, d’autres des poètes inspirés — qui a fait d’Ari’i Qel’Sayan la plus brillante astrophysicienne de son temps, qui continue de faire de l’Académie d’Al-Jeit la meilleure formation pour les astrogateurs de la République — qui a fait d’eux des créateurs de monde.
Et puis, tout près, dans le Palais d’Eté, elle sent son oncle et ses cousins. Elle fait plus que les sentir, ce soir, elle les voit, elle les entend. Oroshi hausse les sourcils : aucune autre réaction ne transparaît. Elle écoute.
« Ce n’est pas possible, Père, tu ne peux pas me demander ça.
— Tu devrais savoir, à ton âge et dans ta situation, que l’impossibilité est un concept relatif.
— Explique moi, au moins, dis-moi pourquoi.
— J’ai expliqué, Jiro. Elle aura seize ans dans quelques mois. Elle choisira à ce moment.
— Pourquoi est-il si important qu’elle nous choisisse ? Père, écoute-moi. Je n’ai guère d’affection pour elle, c’est un fait, mais même politiquement, je ne comprends pas. Ne serait-ce pas à la fois un honneur et un atout que d’avoir un des nôtres dans l’Ordre Jedi ?
— Un Jedi n’a plus de famille, mon fils, plus d’autre devoir, plus d’autre allégeance. Il n’appartient qu’à l’Ordre.
— Dans son cas, on a assoupli le règlement…
— Conformément à l’accord passé par ton grand-père, qui prendra fin le jour de ses seize ans. Si elle ne nous choisit pas, nous la perdons.
— C’est que Jiro serait enchanté de la perdre, Père.
— Je n’ai pas dit cela !
— Nous n’avons pas le choix. Nous sommes trop peu nombreux. Elle est la seule fille Qel’Sayan en vie. Notre Maison ne peut se permettre de la perdre.
— Elle restera, Père. Je m’y engage.
— Splendide ! Voilà un privilège que je lui laisse volontiers. Sois sans crainte, Père, Argo fera ça très bien. Ils s’entendent comme larrons en foire. Il est même prêt à la séduire s’il le faut : n’est-ce pas, petit frère, tu te dévouerais ?
— Assez ! Jiro. Argo. Cette rivalité devient ridicule. Elle nous affaiblit tous. Peu m’importe la répartition des rôles : elle doit rester, c’est tout. »
La respiration d’Oroshi ne s’est pas accélérée.
Entre Dai Qel’Sayan et ses deux fils, les ressemblances et les différences sont également remarquables. Tous trois sont arrogants, ambitieux et conservateurs. Chez tous trois, la fameuse décadence alavirienne est compensée par une certaine rigidité qui provient certainement de leur éducation militaire. Mes deux cousins servent dans la Flotte de la République, comme leur père avant eux. Ils ne s’interdisent pas les plaisirs terrestres, mais leur propension à la débauche garde des limites qui décevraient cruellement les étrangers curieux : ils se contentent d’avoir des maîtresses. Il existe entre eux une certaine amitié, mais elle est si peu apparente que la plupart des gens se persuadent que le Seigneur Dai méprise ses fils, et qu’Argo et Jiro se haïssent. C’est largement faux.
Mais dans le même temps, ils sont extrêmement différents. Mon oncle est le plus calme, le plus réfléchi, et je ne crois pas que l’expérience suffise à l’expliquer. Jiro est plus entier, plus avide de faire ses preuves. Il brille moins que son frère et ne peut l’ignorer : il n’est pas stupide, même si certaines de ses réactions le laissent penser. Et puis il y a Argo.
Qu’on ne s’y trompe pas : Argo est cynique, égoïste et largement indigne de confiance. Seulement il a ce quelque chose qui le distingue : les femmes qui le courtisent parlent de charme, ses maîtres parlent de vivacité d’esprit, de capacité d’adaptation. Pour moi, il s’agit simplement de la Force. Argo fait partie de ces Qel’Sayan chez qui la Force est présente, sans être puissante : pas assez pour faire de lui un Jedi, mais assez pour être visible et active. Et il n’est pas impossible que ce soit pour cette raison que j’aie moi-même quelque sympathie pour lui. Et lui pour moi.
L’été qu’il a passé à me convaincre fut l’un de mes plus enrichissants, en termes d’apprentissage. Il avait obtenu un congé de trois mois, et passait le plus clair de son temps à mes côtés. Il m’emmenait choisir sur Al-Vor des robes spectaculaires, me conseillant avec un sens de l’esthétique et des convenances qui m’a beaucoup enseigné. Il jouait sur la frontière, m’initiant aux quartiers interlopes d’Al-Poll sans jamais s’éloigner de mon côté. Il a été choqué, même s’il a essayé de le dissimuler, quand j’ai demandé à visiter la quatrième lune d’Al-Poll, que les poètes nomment la Cour d’Amour et les autres d’un nom moins délicat. Il m’y a finalement escortée, sans se départir d’une espèce de nonchalance protectrice qui m’amusait beaucoup, jusqu’à ce qu’il tire sans sommation sur un homme plus entreprenant que les autres. J’ai bondi devant lui : Argo est un combattant honorable, mais pas assez pour anticiper un Jedi : « Ne fais plus jamais ça ! ai-je sifflé. — Cette racaille ne mérite rien de plus. — Peu m’importe cet homme. Souviens-toi que tu n’as aucun droit sur moi, Argo. Et ne prends plus jamais de décision à ma place. » J’étais pâle de ce qu’il croyait être de la rage et il s’est incliné. Argo sait toujours quand il est allé trop loin, et ne voit nulle honte à s’excuser. Je me suis penchée sur l’homme, pour examiner sa blessure, et j’ai laissé la Force affluer en lui. Il vivrait. Ma propre douleur reflua. D’une pensée, j’enjoignis au blessé de dormir, afin de pouvoir me relever, le pousser du pied avec dédain et déclarer : « S’il a de la chance, une belle dominatrice le ramassera. » Argo a éclaté de rire.
Il acceptait aussi de m’accompagner dans les endroits méditatifs qui l’attiraient moins, les merveilleux labyrinthes des lunes d’Al-Vor ou les sublimes jardins de lumière d’Al-Chen.
Nous avions partout de grandes discussions, éclectiques, parlant aussi bien de politique que de mode, de mœurs que de psychologie. Nous étions rarement d’accord et il adorait ça. Je me souviens de quelques-unes. Dans la plus haute tour du Palais Qel’Sayan, face aux étoiles, nous avons eu la plus enflammée des discussions dans le plus admirable décor. Il jouait à défendre la thèse séparatiste, et conformément à nos règles, je prônais la thèse adverse. Argo n’est pas un séparatiste : même si Al-Avir fait partie des rares systèmes qui pourraient survivre en autarcie, même s’il réprouve les ingérences de l’administration de la République, il est trop ambitieux et trop curieux pour se priver des portes ouvertes par l’immensité de la République Galactique. C’est par pragmatisme politique et par ambition que les Oligarques d’Al-Avir ont accepté d’entrer au Sénat : ils s’y sont globalement enrichis, en crédits comme en alliés, et ont même réussi à y négocier un bon nombre de clauses exceptionnelles pour le système.
Une autre fois, nous dégustions des fleurs de glace dans les jardins suspendus de la deuxième lune d’Al-Chen, à l’heure de la Rose, quand Argo m’a demandé à brûle-pourpoint: « Les Jedis peuvent-ils avoir des enfants ?» J’ai hésité : je n’étais pas sûre de la réponse qu’il convenait de lui donner, compte tenu du résultat recherché. Puis j’ai pensé à Maître Rancisis, comme souvent : La vérité est la meilleure des couvertures, aimait-il à me dire. C’est pour cette raison que le Conseil t’a choisie.
J’ai regardé mon cousin bien en face : « Aucune loi écrite ne l’interdit. Il y a quelques siècles, la pratique était plus courante, mais ce n’est pas la position du Conseil actuel. Le lien entre parent et enfant est trop fort pour permettre le détachement exigé des Jedis.
— Et cela ne vous manque pas ? N’as-tu pas envie d’avoir des enfants ? »
Il était si naturel, si parfait. Il ne pouvait pas savoir que je savais.
« Je ne sais pas. » ai-je répondu, et il s’est lancé dans un éloge de la paternité qui aurait été émouvant, pour quelqu’un d’autre, ou dans d’autres circonstances.
J’ai beaucoup appris d’Argo. C’est en l’observant et en l’écoutant que j’ai acquis les attitudes qui me manquaient pour parachever ma très particulière formation. Et je l’ai laissé récolter la gloire de m’avoir convaincue de faire le choix que j’étais venue faire, que j’avais été éduquée pour faire, depuis l’âge de quatre ans.
mardi 25 août 2009
UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (5)
Le système d’Al-Avir a toutes sortes de particularités. Il en a même tellement que la plupart des étrangers échouent à percer son essence et se perdent en interminables critiques. L’une de ses particularités est d’être le seul système de la Galaxie dont toutes les planètes et tous les satellites sont habités. Ce fait ne doit évidemment rien au hasard ni à la nature, si de tels concepts existent, mais tout à la plus célèbre des spécialités alaviriennes. Les Oligarques d’Al-Avir sont des créateurs de mondes. Non seulement ils sont capables de rendre habitable n’importe quelle planète, mais ils aiment à construire de délicates lunes artificielles et à y installer leurs plus remarquables palais. Chaque cité alavirienne est survolée par des quartiers-satellites où se dressent la plupart des bâtiments officiels et toutes les résidences des Maisons Oligarchiques. Vivre sur le sol d’une planète est considéré comme légèrement vulgaire en Al-Avir.
C’est pourtant sur le sol d’Al-Jeit, la troisième planète, que s’est déployée la mission judiciaire, qui compte en son sein trois Oligarques, et non des moindres : les trois plus jeunes membres de la Maison Qel’Sayan.
« Voilà qui est sans appel. » lâche Jiro Qel’Sayan avec satisfaction. Il a tendu le scanneur ADN à son frère et contemple son mécontentement, bien lisible dans la crispation de ses doigts sur l’appareil.
« Oui, sans appel. » confirme Argo. Il a conscience de sa voix sourde, de la pâleur de ses traits.
« Sans appel. » murmure Oroshi en écho. Les deux frères se retournent vers elle, surpris, mais pour des raisons différentes. Jiro s’étonne de l’intervention de l’adolescente, qui n’a pas émis la moindre opinion depuis le début de l’affaire. Après tout, elle n’est ici que pour observer et apprendre. Mais c’est le ton de sa voix qui a capté l’attention d’Argo, et il distingue maintenant les étoiles pétillant dans les yeux de sa cousine. Il sent renaître un espoir incertain, mêlé de doute.
« Les apparences sont vraiment trompeuses, parfois, poursuit Oroshi d’une voix douce. Les émotions faussent toujours notre jugement, n’est-ce pas ? »
Jiro se rengorge. C’est la première fois qu’elle prend son parti. Non qu’il se soucie de l’opinion d’une gamine, mais l’approbation lui est toujours agréable.
« Oui, certains d’entre nous ont une tendance un peu trop prononcée à l’outrecuidance. » proclame Jiro. Les lèvres de son cadet sont blêmes et serrées, un silence qui avoue l’échec.
« Exactement, approuve sérieusement l’adolescente. C’est l’excès d’assurance qui perd l’enquêteur comme le criminel. »
Jiro jubile. Il sait que plus tard il aura sans doute pitié de son frère, mais pour l’instant il ne peut contenir sa joie.
« Rentrons, décide-t-il. Le rapport ne doit pas attendre.
— Pourquoi ne pas le dicter ici ? demande Oroshi. Le central des Tsohar possède tout l’équipement voulu. »
Jiro hésite. Argo regarde sa jeune cousine, et se lance :
« Faisons ainsi. Que les Tsohar constatent bien que la justice des Oligarques n’est entachée d’aucun mépris pour les familles moindres. Et que Rafe soit arrêté aussi vite que possible. »
Jiro pose une main sur l’épaule de son frère :
« Voilà un beau geste. Je suis fier de toi.
— Buvons la coupe jusqu’à la lie » grommelle son cadet au lieu de s’offenser du ton paternaliste. Mais ses yeux bruns sont très calmes : Jiro ne s’en aperçoit pas.
La garde se dispose dans le central. Argo et Oroshi prennent place devant les écrans, Jiro au centre, dans la zone de transmission. Il se tient très droit dans son uniforme. Il a fière allure.
« Établissez une liaison sécurisée. »
Les écrans s’allument dans la salle circulaire ; les barrières de sécurité se mettent en place une à une, isolant la propriété.
« Commission d’enquête sur le meurtre de Ser Emon Tsohar, rapport n°3 et dernier, commence le jeune homme d’un ton officiel. Rapporteur et représentant des Oligarques, Jiro Qel’Sayan. »
Oroshi a discrètement appuyé sur une touche.
« Lors de la fouille de la zone 3, la présence de sang et d’un lambeau de peau a été constatée sur le rebord de la Fontaine Tsohar. Le scanneur ADN a confirmé que le sang appartenait à Ser Emon, et la peau au Lt. Rafe Itaï. Cette découverte confirme nos déductions précédentes et infirme la déposition du suspect. »
L’adolescente continue à pianoter sur son clavier, ses yeux volant d’un écran à l’autre. Argo se lève, va se placer derrière elle. Jiro parle toujours.
« La somme des preuves ne laisse plus de doute. Je demande que le Lt. Itaï soit immédiatement mis aux arrêts et que la Cour de Justice Oligarchique statue sur son cas. »
Sais-tu rétablir le contact visuel sur les postes qui l’ont annulé ? demande Oroshi à son cousin, un murmure à peine audible. Mais Argo a compris et entre déjà le passe des Oligarques. Ils se regardent. Agissent en même temps : il déclenche le verrouillage à distance, elle envoie le visuel sur tous les écrans du central.
Jiro s’interrompt, écarquille les yeux, encerclé de quinze visages semblables, le visage d’un homme qui réalise soudain qu’il est pris.
« Mon frère, sourit Argo, je te présente la victime, Ser Emon Tsohar en personne. »
Les quinze visages hurlent en choeur, se précipitent vers les panneaux de contrôle.
« Rassurez-vous, complète Oroshi, il ne s’agit pas de résurrection. Je crois plutôt qu’il s’est adjoint les services d’un cloneur. »
Les quinze images se brouillent et s’éteignent, mais il ne peut s’échapper.
Jiro est blême mais ses yeux brillent de fureur. Il fait un effort pour se contrôler.
« Gardes, rendez-vous immédiatement sur la Lune commerciale d’Akeno, quartier bas, zone 6 et arrêtez Ser Emon Tsohar. »
Puis, seul, il fait face à son frère et à sa cousine. Il explose :
« Comment avez-vous osé me ridiculiser…
— Ton rapport n’a pas été envoyé, intervient Oroshi, tu n’as… »
Il ne l’écoute pas, il les regarde, les mots se bousculent dans sa bouche, il…
« Oroshi avait vu juste, remarque Argo. C’est l’excès d’assurance qui perd l’enquêteur comme le criminel. »
Les sourires jumeaux, narquois, qui flottent sur leurs lèvres.
« Gelez en enfer ! » hurle Jiro en quittant la pièce.
L’adolescente s’est rembrunie, mais le sourire de son cousin s’élargit.
« Merci, dit-il.
— Rafe Itaï reste un très déplaisant personnage. »
Il ne se démonte pas.
« C’est mon ami. Mais qu’est-ce qui t’a mis la puce à l’oreille ? Comment as-tu deviné que Tsohar était vivant ?
— Le sang. L’ADN. Le parfait indice sans appel de Jiro. Il l’était, en effet. Il n’était pas là ce matin.
— Nous n’avons pas fouillé cette zone ce matin.
— Moi, si. J’aime bien les fontaines. Mais tu as raison, elle n’avait pas été fouillée, ce qui veut dire…
— … qu’il espionnait nos communications, donc qu’il avait gardé un accès au réseau Tsohar. »
Elle hausse les épaules.
« Et le reste ? La mise en scène, tes remarques à double sens ? »
Pour la première fois, elle lui sourit franchement : « C’était trop drôle. »
Il rit, puis s’incline, avec la courtoisie désuète des Alaviriens, et lui baise la main.
C’était une erreur. En général, je prenais soin d’intervenir le moins possible, de ne jamais utiliser la Force, et de ne jamais contredire Jiro ni mon oncle. Mais pendant l’affaire Tsohar, j’ai commis une erreur. Il fallait bien sûr révéler la vérité, et innocenter Rafe Itaï, qui a toutes sortes de défauts mais n’est pas un meurtrier. Pourtant l’humiliation que nous avons infligée à Jiro était inutile et dangereuse.
« Pourquoi as-tu agi ainsi ? » m’a demandé Maître Rancisis quand je lui ai rapporté l’affaire. J’ai avoué la vérité, honteuse : « Il était ridicule et arrogant. Il se moquait. J’ai voulu rire, moi aussi, et me moquer de lui. »
Mon Maître a eu un de ses bons sourires, qui ont le don d’augmenter encore mon sentiment de culpabilité : « La moquerie n’est pas une arme de Jedi. L’ironie peut l’être. Il faut apprécier la frontière entre les deux. De quelle nature est ton erreur ? »
J’ai réfléchi : « Elle est double : morale, et tactique.
— Cela est bien, a approuvé Maître Rancisis. Et maintenant il s’agit de se demander, sur ces deux plans, quel avantage tirer de ton erreur. »
La contrepartie tactique était évidente : je m’étais fait en même temps un ennemi et un allié. Sans doute ces termes sont-ils trop forts, pour l’un comme pour l’autre ; mais aujourd’hui encore Jiro éprouve de l’antipathie à mon égard et Argo de la complicité, peut-être davantage. La leçon morale, mon Maître l’avait tirée pour moi. Je n’oublierais plus que l’ironie est à la moquerie ce que le sabre-laser est au blaster.
Mais il y avait un autre avantage : en agissant ainsi, je m’étais comportée en adolescente et en Qel’Sayan, pas en Jedi. Et c’était ce qu’on attendait de mon visage public.
L’erreur n’en était pas moins réelle. Une erreur n’est jamais diminuée ni effacée ; mais dans certains cas, elle est utile.
lundi 24 août 2009
UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (4)
« Bienvenue, mon padawan. »
L’enfant a fait quelques pas sur le sol de Thisspias, ne s’est interrompue qu’une seconde face à l’impressionnant comité d’accueil, recommence à marcher vers eux. Oppo Rancisis sourit avec approbation, sachant qu’elle ne peut s’en apercevoir.
Il a voulu ce cérémonial, cette pompe, pour au moins deux raisons. D’abord pour plonger immédiatement la fillette dans ce monde radicalement étranger, une planète dont elle ne connaît pas la langue ni les coutumes, et où elle sera la seule humaine. Ensuite, parce qu’elle doit être particulièrement initiée au rôle de l’apparat, à la force symbolique que portent les cérémonies officielles.
Et elle ne le déçoit pas : l’un compense l’autre ; l’aspect rituel la fait entrer dans un autre mode de réflexion, lui fait oublier qu’elle est une enfant humaine, très loin de tout monde connu, face à d’indéchiffrables extra-terrestres.
Le Maître Jedi renouvellera cet accueil à chacun des retours d’Oroshi sur Thisspias, puisqu’elle bénéficie d’un… régime adapté. Oppo Rancisis ne s’insurge pas contre cette entorse aux règles les plus élémentaires de l’enseignement Jedi : il en comprend la raison. Il est vieux, à présent ; même si le nombre de ses années est dérisoire face à celui de Maître Yoda, il a déjà vécu plus longtemps qu’aucun autre Thisspiasien. Il a eu plusieurs apprentis, et il a pleinement conscience qu’Oroshi Qel’Sayan sera la dernière. Avec l’âge, le vieux Maître est de plus en plus persuadé que seul ce qui est compris peut être accepté, et que ceux qui procèdent autrement, même au sein du Conseil, méritent le titre de fanatiques. Il a fait en sorte, très tôt, que son ultime padawan comprenne.
Il est assis en tailleur, face à elle. Elle est déjà un peu plus grande que lui. Elle sera grande, selon les critères des hommes, et aucun Thisspiasien ne dépasse la taille d’un enfant humain.
« Je suis devenu ton Maître pour plusieurs raisons. Peux-tu en déduire certaines ? »
Il n’a pas utilisé le verbe deviner : Oppo Rancisis est un logicien.
Elle est calme ; elle ne bafouille pas. Sans doute n’a-t-elle jamais bafouillé, et il sait pourquoi.
« Vous êtes un maître du sabre, et le Conseil souhaitait que j’apprenne cet art. C’est mon point faible.
— Voici une bonne réponse. Cependant de nombreux Maîtres Jedis sont d’excellents sabreurs. »
Elle réfléchit un instant.
« Votre technique repose sur la discipline, sur le contrôle mental, sur la concentration, sur la… distance. Le Conseil pense que j’ai besoin de distance.
— Et toi, le penses-tu ? »
Elle réfléchit à nouveau. Il aime cela.
« Oui. Il y a des domaines où j’y parviens, assez bien. Pas le combat.
— Nous travaillerons cela. Que sais-tu d’autre, sur moi ? »
Elle marque de la surprise, pour la première fois. Le Maître Jedi sourit, et cette fois elle est assez près pour le distinguer, entre les longs poils qui couvrent son visage.
« Tu ne m’avais jamais vu à Coruscant. Tu as certainement cherché dans les Archives ce que tu pouvais apprendre sur ton nouveau Maître. »
C’est ce qu’un Qel’Sayan ferait : mais il ne dit pas encore cela.
« Oui, admet-elle. Votre réputation de stratège est immense.
— Cela aussi je te l’enseignerai. Sais-tu pourquoi tu dois acquérir de telles connaissances ?
— Parce que cela peut faire partie de mes attributions, si je dois occuper un jour un poste politique, ce qui est l’une des fins que vise le Conseil. »
Claire, précise : il apprécie. Mais elle ne dit pas tout.
« Tu as certainement trouvé un autre renseignement sur moi.
— Oui. » Elle hésite, un très court instant. Seul un Jedi percevrait cet instant.
« Vous êtes, ou étiez, l’héritier du trône de Thisspias.
— Et crois-tu que cela ait joué dans le choix du Conseil ? »
Elle se referme un peu, et se tait. Oppo Rancisis hoche la tête : voici donc un point faible, voici donc ce qu’il lui reviendra d’enseigner, avant tout.
Il l’a vu tout de suite. Et j’avais éprouvé de la gêne, en effet, en découvrant qu’on m’avait choisi pour Maître l’héritier d’une monarchie héréditaire. J’avais éprouvé un sentiment de trahison, comme si le Conseil, après avoir prôné pendant des années le mélange des cultures, l’effacement des différences, faisait marche arrière et appariait ses membres en fonction de leur origine sociale.
Et une fois encore j’avais été aveugle et sotte, une fois encore je les avais mal jugés.
Maître Rancisis a eu la tâche ingrate de m’enseigner cette ultime acceptation : je devais cesser de fuir mon nom. Je devais comprendre que tous les autres avaient raison, et moi tort : en devenant Jedi, je restais une Qel’Sayan. Je devais le rester, ou le plan du Conseil échouerait. Il me fallait apprendre à concilier ces deux aspects de mon être, et ce fut sans doute la plus difficile de mes leçons.
Cette leçon se construisait dans le va-et-vient qu’on m’imposait entre deux mondes, neuf mois standard sur Thisspias et les trois autres auprès des Qel’Sayan en Al-Avir. Elle se construisait dans le dédoublement de mon regard, dans cette distance qui devenait vraiment la clef de ma réussite ou de mon échec. Elle se construisait avant tout auprès de Maître Rancisis.
« Pourquoi êtes-vous revenu sur Thisspias ? — Je me demandais quand tu te déciderais à poser cette question. — N’avez-vous pas renoncé au trône, autrefois ? N’avez-vous pas reconstruit une vie nouvelle au sein de l’Ordre ? — Aucune vie n’est nouvelle, Oroshi. »
Je m’étais arrêtée, figée sous le choc de cette phrase, et des échos qu’elle éveillait en moi. C’est ainsi que je vois la mémoire, certainement à cause du lac au Temple : la mémoire est une eau dormante où des rochers affleurent, et les événements sont des cailloux jetés dans ce lac. Ce qui importe, ce sont les ondes produites par ces cailloux, les frémissements qui en naissent, les rapprochements qu’elles permettent. Ce qui importe est toujours le lien, car c’est de la Force que sont tissés les liens.
Aucune vie n’est nouvelle, me disait mon vieux Maître, et je me souvenais de l’épaisseur du passé sur les berges du lac, et des paroles de Maître Qui-Gon.
Aucune vie n’est nouvelle : je me souvenais de mes camarades, de ceux qui m’aimaient le moins, et qui, dans mes premières années au Temple, regardaient mes cheveux et me qualifiaient de produit dégénéré d’une race décadente, ainsi que du dernier message d’Aoy : tu es vraiment pour moi, disait-elle, le fruit exquis d’une civilisation raffinée. Je voyais enfin que tous deux, l’insulte facile et la trop flatteuse admiration, constataient le même fait que je m’étais entêtée à refuser. Rien de neuf en moi : je portais les siècles de complexité des Qel’Sayan et d’Al-Avir. La Force qui se déployait en moi était née de ce passé, comme celle qui habitait le Temple Jedi de Coruscant.
Maître Rancisis me regardait avec intérêt.
« Aucune vie n’est nouvelle, dis-je. Tout temple est bâti sur des fondations. »
Il m’a souri : « Il en est ainsi. Après seulement tu pourras voir ce qui en toi est neuf. »
Nous avons continué de marcher : comme la plupart des Maîtres Jedis, il savait les vertus pédagogiques de la déambulation. Nous dominions les ocres et les rouges de la capitale des Thisspiasiens. Un petit groupe d’entre eux, vêtus aux couleurs des hauts dignitaires, venait vers nous, attendant respectueusement à distance que Maître Rancisis leur fasse signe d’approcher : le triple respect dû au sang royal, à l’âge et au Jedi, sans que l’un prenne le pas sur l’autre.
« Mes vieilles années enseignent la même leçon que ta très jeune vie, me dit-il. Plus on renonce au trône, plus on est roi. »
dimanche 16 août 2009
UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (3)
Post entre deux départs, spécialement pour Maiwenn…
3. N’aie jamais peur d’être triste
« Elle est trop jeune ! De nombreux padawans plus âgés attendent un maître.
— Jamais nous n’avons attribué les apprentis en fonction de leur âge.
— Vous ne pouvez nier, cependant, que les padawans qui attendent trop longtemps en éprouvent de la frustration et en gardent longtemps un manque d’assurance.
— Ceux-là qui ne sont pas capables de faire face à cette attente ne sont pas dignes de devenir des Jedis. »
Les Maîtres se taisent. Une minute de silence est nécessaire pour faire disparaître la tension naissante : une tension qui ne devrait jamais troubler le Conseil, et qui surgit de plus en plus souvent. Les plus perceptifs des membres du Conseil s’en inquiètent.
« Si ses maîtres jugent qu’elle est prête, le Conseil n’a pas à remettre en cause leur décision.
— Prête, elle est, affirme Maître Yaddle. Lucide. Réfléchie. Plus que beaucoup de padawans. »
Maître Adi Gallia intervient : elle attendait l’instant propice depuis le début de la discussion : « Stass Allie aimerait l’avoir comme apprentie. Elle estime qu’Oroshi ferait une excellente guérisseuse.
— Sa voie, cela n’est pas. Un autre chemin a été choisi pour elle.
— Il est encore temps de changer. N’est-ce pas au Conseil de décider de sa voie ? Nous manquons de bons guérisseurs, et il est rare de trouver à la fois force et empathie chez un enfant.
— Je regrette, Adi, intervient Maître Windu. Le Conseil a besoin d’elle à un autre rôle. Vous le savez. Nous ne pouvons pas laisser passer une telle chance : combien de temps attendrions-nous avant d’avoir un autre Qel’Sayan en formation?»
Cette fois, personne ne proteste. Le Conseil sait trop combien il a été difficile de trouver des jeunes Jedis convenant à ce plan. Une Qel’Sayan est une chance inouïe. La voie d’Oroshi est fixée depuis son arrivée au Temple.
« Maître Rancisis est un bon choix. Il enseignera à Oroshi ce qui lui manque, une discipline de combat. De plus…
— De plus, son éloignement nous sert. On ne verra plus Oroshi à Coruscant avant la fin de sa formation.
— Qu’il en soit ainsi.
— Faites venir le padawan Oroshi Qel’Sayan. »
Aoy s’est assise sur les marches et elle attend que se rouvrent les portes de la salle du Conseil. Elle attend qu’Oroshi ressorte, essayant dans l’intervalle de calmer le flot de ses pensées. Elle ne doit pas souhaiter ce qu’elle souhaite, elle sait que c’est une erreur, elle souffre même de le souhaiter : qu’Oroshi ne parte pas, qu’elle ne parte pas déjà… Non. C’est un grand honneur, que son amie mérite, comment souhaiter autre chose ? Aoy appelle la Force pour apaiser son esprit, pour le vider de toute peur. La peur est une des pires émotions pour un Jedi, Aoy le sait, elle peut mener au Côté Obscur. La peur est son point faible.
Lentement, le réconfort monte en elle, avec la Force. Simplement parce qu’elle peut le faire, qu’elle sait qu’elle le peut. Mais n’est-ce pas Oroshi qui lui a donné cette confiance, n’est-ce pas Oroshi qui l’a aidée, toujours ?
La petite Twi’lek ne tremble plus, mais elle a froid. Elle se sent vide. Elle sent de la tristesse et non plus de la peur. N’aie pas peur d’être triste, lui a dit Oroshi souvent. Il y a aussi une Force dans la tristesse.
Un apprenti de quinze ans monte les marches, avec la foulée souple du Jedi et du messager. Il ne ralentit pas en passant près d’Aoy, il ne l’a pas vue. La frêle Twi’lek ne s’en offense pas : elle sait bien que c’est elle qui désire passer inaperçue, qui l’a toujours désiré. Puis Aoy la voit, au sommet des marches : une fine silhouette couronnée d’argent, très droite, avec l’espèce de noblesse dont elle n’a jamais eu conscience et qui lui a causé tant d’ennuis. L’adolescent s’est arrêté près d’elle, surpris:
« Oroshi. Que te voulait le Conseil ? »
Aoy perçoit l’hésitation de son amie, puis elle entend sa voix claire :
« Le Conseil m’envoie en apprentissage auprès de Maître Rancisis. »
Le cœur d’Aoy se serre. En haut des marches, elle entend le garçon féliciter affectueusement son amie. Oroshi a toujours eu de bons rapports avec les grands.
Puis elle entend le pas léger de son amie, descendant vers elle ; Aoy compte les marches, comme si cela pouvait ralentir le trajet.
Puis plus rien.
Et quand elle lève la tête vers Oroshi, le contrôle patiemment retrouvé s’évanouit. Elle contemple le visage qu’elle connaît le mieux au monde, le petit menton, les calmes yeux bleus, les mèches presque blanches qui retombent autour des pommettes hautes, et elle s’écrie :
« Comment vais-je faire sans toi ? Je ne pourrai pas ! »
Alors son amie la prend dans ses bras, et Aoy sent, une fois encore, la force et la confiance qu’elle lui prodigue.
Quand elle regarde décoller le vaisseau, elle est calme. Elle entend la voix d’Oroshi. Bien sûr que tu y arriveras, Aoy. Tu y arriveras toujours. Tu es la meilleure d’entre nous, la plus courageuse. Tu n’as pas du tout besoin de moi. Et puis je ne te quitte pas vraiment : la Force nous lie, Aoy, elle nous liera toujours, je te sentirai toujours et toi aussi tu me sentiras.
Le vaisseau s’élève au-dessus de Coruscant : les yeux de la petite Twi’lek ne le perdent pas au milieu de l’intense trafic aérien. Elle ne peut pas le perdre, puisqu’il porte à son bord la Force d’Oroshi, bleu et argent, qu’elle ne confondra jamais avec aucune autre.
« Que la Force soit avec toi. » murmure Aoy.
Très haut, hors de l’atmosphère de la planète, le vaisseau d’Oroshi passe dans l’hyperespace. Elle ne peut plus le voir.
N’aie jamais peur d’être triste.
Elle laisse couler ses larmes. Elle apprivoise leur goût, leur contact, leur trajet sur sa peau. Alors seulement elle rentre dans le Temple.
Un Jedi apprend et se souvient. Je me souviens bien de mon départ de Coruscant et des jours qui l’ont précédé. Je me souviens surtout de combien j’étais ignorante, alors. J’espère avoir appris, depuis. J’ai certainement appris, mais j’espère avoir progressé.
Je n’avais pas onze ans.
Je me souviens de la petite silhouette d’Aoy en bas, et de la souffrance que suscitait en moi son désarroi. Je me souviens d’avoir parlé, parlé, pour que sa souffrance reflue enfin, pour qu’elle soit forte, comme je sais qu’elle peut l’être. Personne, depuis, n’a remplacé ma petite Aoy.
Je me souviens que Lévon voulait à tout prix m’organiser une fête, et que je me suis acharnée à refuser. Lévon avait quinze ans et ne comprenait pas : C’est absurde, Oroshi, j’ai eu ma fête lors de mon départ avec un Maître, et Siri l’a eue, et… Et ses amis l’approuvaient. J’ai pensé quelquefois que si je m’entendais bien avec les apprentis plus âgés, c’est parce qu’ils ne comprenaient pas du tout les problèmes que je rencontrais. Je me demande maintenant si je ne surestimais pas moi-même l’ampleur de ces problèmes. Je ne voulais pas de fête parce que je pensais qu’elle n’aurait fait que souligner une différence nouvelle, qu’on me reprocherait comme on m’avait reproché toutes les précédentes. Je ne voulais pas de fête parce que je savais que les grands trouveraient naturel d’inviter tous les padawans de ma classe, et que les choses se passeraient mal. Et je n’en sortais pas : en refusant cette fête, je paraissais faire preuve d’une humilité affectée, excessive, qu’on me reprocherait aussi.
Maintenant, je comprends, bien sûr. Mais à l’époque, ce fut l’une de mes seules sources de colère. Cette émotion m’est largement étrangère : quelquefois pourtant, quand j’avais neuf ou dix ans, j’ai éprouvé de la colère envers mes Maîtres. Ils ne me facilitaient pas la tâche : contrairement aux autres padawans, on me permettait — on m’encourageait, même — à échanger des messages avec ma famille ; on m’a donné un congé forcé pour aller assister aux funérailles de mon grand-père. Je désirais y aller, et pourtant ce privilège me répugnait. Cela fait partie de l’accord passé avec les Qel’Sayan, se bornait-on à me répéter, et mes camarades de les singer : oh oui, les célèbres Qel’Sayan, que ne ferait-on pas pour leur complaire ? On leur accorderait n’importe quoi pour qu’ils nous laissent leur précieuse petite Oroshi ! Parfois je m’emportais : nos Maîtres n’étaient-ils pas censés être les meilleurs pédagogues de la galaxie ? Ne voyaient-ils pas à quel point ces privilèges nuisaient à leur enseignement, tant pour mes camarades que pour moi ? Enfin l’apothéose : cette décision de me confier à un Maître, plus de deux ans avant les autres.
C’était mon erreur : les Maîtres ne se préoccupaient pas de cela. Si de telles broutilles pouvaient nous empêcher de réussir notre apprentissage, alors ils préféraient le savoir très tôt, avant que nous ayons atteint l’âge adulte. Et chacune de leurs décisions était très précisément motivée, chacun de leurs arbitraires apparents était tourné vers le but qu’ils s’étaient fixé. Ce n’était pas du tout la Maison Qel’Sayan qui imposait sa loi au Conseil Jedi, mais bien les Jedis qui se préparaient à utiliser la Maison Qel’Sayan.
Maintenant je le vois, et mes colères d’enfant me semblent dérisoires. On louait ma distance critique, ma lucidité. Je n’avais ni l’un ni l’autre. Mais j’apprends et je me souviens.
« Elle est trop jeune ! De nombreux padawans plus âgés attendent un maître.
— Jamais nous n’avons attribué les apprentis en fonction de leur âge.
— Vous ne pouvez nier, cependant, que les padawans qui attendent trop longtemps en éprouvent de la frustration et en gardent longtemps un manque d’assurance.
— Ceux-là qui ne sont pas capables de faire face à cette attente ne sont pas dignes de devenir des Jedis. »
Les Maîtres se taisent. Une minute de silence est nécessaire pour faire disparaître la tension naissante : une tension qui ne devrait jamais troubler le Conseil, et qui surgit de plus en plus souvent. Les plus perceptifs des membres du Conseil s’en inquiètent.
« Si ses maîtres jugent qu’elle est prête, le Conseil n’a pas à remettre en cause leur décision.
— Prête, elle est, affirme Maître Yaddle. Lucide. Réfléchie. Plus que beaucoup de padawans. »
Maître Adi Gallia intervient : elle attendait l’instant propice depuis le début de la discussion : « Stass Allie aimerait l’avoir comme apprentie. Elle estime qu’Oroshi ferait une excellente guérisseuse.
— Sa voie, cela n’est pas. Un autre chemin a été choisi pour elle.
— Il est encore temps de changer. N’est-ce pas au Conseil de décider de sa voie ? Nous manquons de bons guérisseurs, et il est rare de trouver à la fois force et empathie chez un enfant.
— Je regrette, Adi, intervient Maître Windu. Le Conseil a besoin d’elle à un autre rôle. Vous le savez. Nous ne pouvons pas laisser passer une telle chance : combien de temps attendrions-nous avant d’avoir un autre Qel’Sayan en formation?»
Cette fois, personne ne proteste. Le Conseil sait trop combien il a été difficile de trouver des jeunes Jedis convenant à ce plan. Une Qel’Sayan est une chance inouïe. La voie d’Oroshi est fixée depuis son arrivée au Temple.
« Maître Rancisis est un bon choix. Il enseignera à Oroshi ce qui lui manque, une discipline de combat. De plus…
— De plus, son éloignement nous sert. On ne verra plus Oroshi à Coruscant avant la fin de sa formation.
— Qu’il en soit ainsi.
— Faites venir le padawan Oroshi Qel’Sayan. »
Aoy s’est assise sur les marches et elle attend que se rouvrent les portes de la salle du Conseil. Elle attend qu’Oroshi ressorte, essayant dans l’intervalle de calmer le flot de ses pensées. Elle ne doit pas souhaiter ce qu’elle souhaite, elle sait que c’est une erreur, elle souffre même de le souhaiter : qu’Oroshi ne parte pas, qu’elle ne parte pas déjà… Non. C’est un grand honneur, que son amie mérite, comment souhaiter autre chose ? Aoy appelle la Force pour apaiser son esprit, pour le vider de toute peur. La peur est une des pires émotions pour un Jedi, Aoy le sait, elle peut mener au Côté Obscur. La peur est son point faible.
Lentement, le réconfort monte en elle, avec la Force. Simplement parce qu’elle peut le faire, qu’elle sait qu’elle le peut. Mais n’est-ce pas Oroshi qui lui a donné cette confiance, n’est-ce pas Oroshi qui l’a aidée, toujours ?
La petite Twi’lek ne tremble plus, mais elle a froid. Elle se sent vide. Elle sent de la tristesse et non plus de la peur. N’aie pas peur d’être triste, lui a dit Oroshi souvent. Il y a aussi une Force dans la tristesse.
Un apprenti de quinze ans monte les marches, avec la foulée souple du Jedi et du messager. Il ne ralentit pas en passant près d’Aoy, il ne l’a pas vue. La frêle Twi’lek ne s’en offense pas : elle sait bien que c’est elle qui désire passer inaperçue, qui l’a toujours désiré. Puis Aoy la voit, au sommet des marches : une fine silhouette couronnée d’argent, très droite, avec l’espèce de noblesse dont elle n’a jamais eu conscience et qui lui a causé tant d’ennuis. L’adolescent s’est arrêté près d’elle, surpris:
« Oroshi. Que te voulait le Conseil ? »
Aoy perçoit l’hésitation de son amie, puis elle entend sa voix claire :
« Le Conseil m’envoie en apprentissage auprès de Maître Rancisis. »
Le cœur d’Aoy se serre. En haut des marches, elle entend le garçon féliciter affectueusement son amie. Oroshi a toujours eu de bons rapports avec les grands.
Puis elle entend le pas léger de son amie, descendant vers elle ; Aoy compte les marches, comme si cela pouvait ralentir le trajet.
Puis plus rien.
Et quand elle lève la tête vers Oroshi, le contrôle patiemment retrouvé s’évanouit. Elle contemple le visage qu’elle connaît le mieux au monde, le petit menton, les calmes yeux bleus, les mèches presque blanches qui retombent autour des pommettes hautes, et elle s’écrie :
« Comment vais-je faire sans toi ? Je ne pourrai pas ! »
Alors son amie la prend dans ses bras, et Aoy sent, une fois encore, la force et la confiance qu’elle lui prodigue.
Quand elle regarde décoller le vaisseau, elle est calme. Elle entend la voix d’Oroshi. Bien sûr que tu y arriveras, Aoy. Tu y arriveras toujours. Tu es la meilleure d’entre nous, la plus courageuse. Tu n’as pas du tout besoin de moi. Et puis je ne te quitte pas vraiment : la Force nous lie, Aoy, elle nous liera toujours, je te sentirai toujours et toi aussi tu me sentiras.
Le vaisseau s’élève au-dessus de Coruscant : les yeux de la petite Twi’lek ne le perdent pas au milieu de l’intense trafic aérien. Elle ne peut pas le perdre, puisqu’il porte à son bord la Force d’Oroshi, bleu et argent, qu’elle ne confondra jamais avec aucune autre.
« Que la Force soit avec toi. » murmure Aoy.
Très haut, hors de l’atmosphère de la planète, le vaisseau d’Oroshi passe dans l’hyperespace. Elle ne peut plus le voir.
N’aie jamais peur d’être triste.
Elle laisse couler ses larmes. Elle apprivoise leur goût, leur contact, leur trajet sur sa peau. Alors seulement elle rentre dans le Temple.
Un Jedi apprend et se souvient. Je me souviens bien de mon départ de Coruscant et des jours qui l’ont précédé. Je me souviens surtout de combien j’étais ignorante, alors. J’espère avoir appris, depuis. J’ai certainement appris, mais j’espère avoir progressé.
Je n’avais pas onze ans.
Je me souviens de la petite silhouette d’Aoy en bas, et de la souffrance que suscitait en moi son désarroi. Je me souviens d’avoir parlé, parlé, pour que sa souffrance reflue enfin, pour qu’elle soit forte, comme je sais qu’elle peut l’être. Personne, depuis, n’a remplacé ma petite Aoy.
Je me souviens que Lévon voulait à tout prix m’organiser une fête, et que je me suis acharnée à refuser. Lévon avait quinze ans et ne comprenait pas : C’est absurde, Oroshi, j’ai eu ma fête lors de mon départ avec un Maître, et Siri l’a eue, et… Et ses amis l’approuvaient. J’ai pensé quelquefois que si je m’entendais bien avec les apprentis plus âgés, c’est parce qu’ils ne comprenaient pas du tout les problèmes que je rencontrais. Je me demande maintenant si je ne surestimais pas moi-même l’ampleur de ces problèmes. Je ne voulais pas de fête parce que je pensais qu’elle n’aurait fait que souligner une différence nouvelle, qu’on me reprocherait comme on m’avait reproché toutes les précédentes. Je ne voulais pas de fête parce que je savais que les grands trouveraient naturel d’inviter tous les padawans de ma classe, et que les choses se passeraient mal. Et je n’en sortais pas : en refusant cette fête, je paraissais faire preuve d’une humilité affectée, excessive, qu’on me reprocherait aussi.
Maintenant, je comprends, bien sûr. Mais à l’époque, ce fut l’une de mes seules sources de colère. Cette émotion m’est largement étrangère : quelquefois pourtant, quand j’avais neuf ou dix ans, j’ai éprouvé de la colère envers mes Maîtres. Ils ne me facilitaient pas la tâche : contrairement aux autres padawans, on me permettait — on m’encourageait, même — à échanger des messages avec ma famille ; on m’a donné un congé forcé pour aller assister aux funérailles de mon grand-père. Je désirais y aller, et pourtant ce privilège me répugnait. Cela fait partie de l’accord passé avec les Qel’Sayan, se bornait-on à me répéter, et mes camarades de les singer : oh oui, les célèbres Qel’Sayan, que ne ferait-on pas pour leur complaire ? On leur accorderait n’importe quoi pour qu’ils nous laissent leur précieuse petite Oroshi ! Parfois je m’emportais : nos Maîtres n’étaient-ils pas censés être les meilleurs pédagogues de la galaxie ? Ne voyaient-ils pas à quel point ces privilèges nuisaient à leur enseignement, tant pour mes camarades que pour moi ? Enfin l’apothéose : cette décision de me confier à un Maître, plus de deux ans avant les autres.
C’était mon erreur : les Maîtres ne se préoccupaient pas de cela. Si de telles broutilles pouvaient nous empêcher de réussir notre apprentissage, alors ils préféraient le savoir très tôt, avant que nous ayons atteint l’âge adulte. Et chacune de leurs décisions était très précisément motivée, chacun de leurs arbitraires apparents était tourné vers le but qu’ils s’étaient fixé. Ce n’était pas du tout la Maison Qel’Sayan qui imposait sa loi au Conseil Jedi, mais bien les Jedis qui se préparaient à utiliser la Maison Qel’Sayan.
Maintenant je le vois, et mes colères d’enfant me semblent dérisoires. On louait ma distance critique, ma lucidité. Je n’avais ni l’un ni l’autre. Mais j’apprends et je me souviens.
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