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lundi 8 décembre 2008

LE PAYS OU JE VIS (1)

(Pour ma Filleule, qui se demande où habite sa Marraine)

Le Pays où je vis, depuis près de deux ans, est une drôle de terre. Une frontière, comme je les aime. C'est un pays coincé entre deux pays — deux vrais pays, ceux qui sont sur les cartes et ont droit à une couleur sur les planisphères.
La Pays où je vis appartient à la France, officiellement. Mais si les frontières étaient géographiques, il ne le serait pas. Il est séparé de la France par la plus solide des frontières: une chaîne de montagnes.
Le pays où je vis est coincé entre le Jura, les Alpes et le Léman. Il est tellement plus proche de la Suisse que les Français ont essayé de le vendre aux Genevois, il y a longtemps, pour quelques francs symboliques. Genève a refusé avec horreur: si elle l'avait englobé, elle aurait basculé entre les bras des Infâmes Papistes, et se serait retrouvée à majorité catholique. Inacceptable, vraiment.
Il est donc resté français, mais il est beaucoup plus rapide de s'y rendre à Genève que dans n'importe quelle ville française (y compris sa préfecture). D'ailleurs, beaucoup de choses y sont suisses (les loyers, par exemple, et les plaques d'immatriculation d'une voiture sur deux).

C'est tout de même une frontière: il y a des douanes partout, sans quoi on pourrait passer la frontière sans s'en apercevoir (cela arrive même sur les terrains de sport du lycée). C'est plutôt amusant, les douanes, avec les chicanes et les drôles de petites maisons étroites et hautes, des maisons de garde-barrières. Ce qui est moins amusant, ce sont les douaniers. Heureusement, beaucoup de douanes sont "volantes". Ce qui ne veut pas dire qu'elles gardent les airs et régulent la circulation des tapis volants, mais tout simplement qu'elles sont privées de douaniers. Enfin, presque toujours. Parfois ils y déboulent en catimini, en motos. Mais pas en motos volantes, dommage. Heureusement aussi, les douaniers n'arrêtent jamais les jeunes femmes aux yeux bleus. Quand je passe la douane, je baisse ma vitre, j'ôte mes lunettes de soleil, et je souris.

C'est un drôle de pays, qui se prend un peu au sérieux. Il y a de quoi: de mes fenêtres, je vois le Jura d'un côté, et de l'autre, le plus haut sommet d'Europe et le plus grand lac d'Europe (autant faire d'une pierre deux coups). De l'autre côté du Lac, c'est encore la France: la frontière a un dessin très compliqué. Mais les gens qui habitent là-bas sont méprisés de tous, des Suisses et des habitants de mon Pays. Fi, ce sont les pires étrangers!
Toutes les villes et tous les villages ont un nom qui se termine en -X ou en -Y. Sûrement parce que ce sont les lettres les plus chères. Pour tendre des pièges aux étrangers, on ne prononce pas les -X. Pour raffiner le piège, on en prononce tout de même un, celui de la ville qui donne son nom au Pays.
Il y a toutes sortes de pièges, d'ailleurs. Les nombres sont aussi compliqués à épeler que les toponymes locaux. Dans les magasins, on vous propose gentiment un cornet.
Toutes les villes prétendent au titre de Ville-Porte.
Il faut croire qu'on ne sait plus trop où se situe la porte, à force de longer des frontières.
On ne sait pas non plus sur quoi elle ouvre.

Le Pays que j'habite est souvent enfoui sous les Brumes. Il faut grimper sur les montagnes pour en émerger, et contempler d'en haut cette mer de nuages à la Caspar David Friedrich.
Il est peut-être dans l'Autre Monde.
Il en serait bien capable.

Je traverse la Porte chaque jour.

samedi 1 novembre 2008

SAISONS

Je viens d'une ville au Sud.
Je viens d'un pays où les saisons ne sont que des dates dans un calendrier, où il ne reste d'elles que quelques jalons, quelques platanes qui perdent leurs feuilles, quelques fêtes, quelques changements de tenue.
Alors que les saisons sont rythmes, cycles — couleurs, surtout.

Les saisons sont couleurs, comme sur les images des livres d'enfants, comme sur ce puzzle que j'aimais tant, le même village passant de mois en mois, se métamorphosant, se parant de teintes nouvelles, de codes nouveaux.
Les saisons font le monde métamorphe.
A présent, je le vois.

L'explosion jaune des prés de jonquilles au printemps.
L'explosion d'or et de sang, de flamme et de pelages roux, des forêts de feuillus à l'automne.
Si violentes et si fugaces, des moments à saisir, vous passez une semaine trop tôt, une semaine trop tard, et c'est prdu, vous ne les verrez pas cette fois, repassez dans un an.
Le miracle plus durable de blanc et de cristal, le miracle narnien des sapins alourdis par la neige, éclairés de stalactites, des lacs gelés, des souffles suspendus dans l'air glacé.
A présent, je le vois.
A présent je peux mesurer le temps ainsi — le temps des perce-neiges et celui des jonquilles, le temps des moissons et celui du regain, le temps des premières neiges, la valse hésitante que se livrent l'automne et l'hiver, à savoir qui prendra le pas sur l'autre, que se livrent à nouveau l'hiver et le printemps. Les saisons d'équinoxes n'ont pas la tâche facile. Leurs soeurs n'en finissent pas de leur voler la vedette, de déborder dans leur lit, d'envahir leur territoire, d'été indien en hiver précoce.
Mais elles ont les couleurs. Les plus chaudes, les plus éclatantes. Elles ont la lumière et le charme des beautés éphémères.

Ne croyez pas que les frontières des saisons ne soient que calendaires.
Elles sont aussi géographiques.
L'espace et le temps s'emmêlent, au pays où je vis, et il nous arrive souvent d'aller passer le week-end dans une autre saison.
Il suffit de monter en voiture, de prendre le chemin du Col de la Faucille. De monter.
Petit à petit nous changeons de royaume.
Les arbres sont de moins en moins verts. Les feuilles se teintent de roux, se couvrent de sang séché, les reliefs craquants de l'automne envahissent la route.
Et nous montons.
Les feuilles tombent des arbres. L'air se fait plus froid, commence à voltiger devant nous, en flocons. Bientôt les champs seront blancs et les chalets se réfugieront sous les sapins. Bientôt nous serons en Hiver.
Et le lendemain, nous redescendrons, ferons le chemin à l'envers, passerons à nouveau la frontière des brumes, jusqu'à la plaine où s'achève l'été.

Car il en est ainsi, au pays où je vis,
où se sont réfugiées les saisons.

mercredi 4 juin 2008

ELENA ANDREEVNA : HOMMAGE

Elle a vingt-sept ans. Elle est belle, instruite, élégante, mariée à un vieillard presque célèbre.
Elle irradie. Elle est la passante aérienne qu'on n'en peut plus de désirer.

Elle n'en peut plus de porter ce poids-là.
Que les hommes la désirent forcément (sauf celui qu'il faudrait), que les femmes la craignent, qu'on la change en icône.
Ce n'est pas une "pauvre petite fille riche". Ce n'est pas du tout une petite fille.
C'est une femme, une vraie, riche d'une intense vie intérieure.
C'est une femme, mais elle n'est pas entière. Elle ne le sera jamais. Cette intégrité, c'est le monde lui-même qui la lui dénie.
Le monde, et pas seulement les conventions sociales. Elena Andreevna, qui a la grâce suprême de l'humilité, se prétend et se croit terne, petite bourgeoise, canari encagé trop faible pour fuir.

Mais ce n'est pas la faiblesse qui rogne ses ailes, ralentit ses gestes, assoupit son pas. Ce n'est pas le manque d'envergure qui l'emprisonne. Ce n'est pas même seulement le sens du devoir.
C'est le monde, et la science qu'elle en a. Une science innée et infinie, celle de la Russie et de son passé, un savoir qui la condamne à la lassitude et à l'acceptation.
Elena Andreevna est condamnée à comprendre.
Et celle qui comprend ne peut haïr, ni se rebeller, ni fuir.
Elle n'a pas le choix.
A peine peut-elle, parfois, se réfugier dans un livre ou dans un jardin, à l'abri des regards et des passions.
Elle n'a pas le choix, il ne lui reste qu'à regarder les hommes errer et se détruire, et ne rien pouvoir faire, sa volonté émoussée par son âme trop vaste, sa conscience trop ancienne.
Elle ne recevra en viatique que l'absolution de sa beauté, une amère consécration.
Elle regardera la jeune fille impétueuse épouser l'idéaliste qu'elle ne comprend pas, que seule Elena elle-même aurait pu comprendre et accompagner, s'il avait voulu, s'il avait su davantage, si elle-même avait su moins.
Elle regardera ces couples mal assortis, impossibles, condamnés — comme le sien — et rêvera parfois de ce qui aurait pu être, dans un monde plus jeune.

Elle n'a pas le choix, et c'est sublime.

Elle s'éloignera de nous, et de tous, de plus en plus lentement, une silhouette diaphane que son fardeau ne courbe pas.
Et finira par se dissoudre, on entendra à peine un soupir,car elle est modeste et polie, elle ne sait pas qu'elle est la mélancolie même, que sa beauté nous serre le coeur, ni que cette beauté est celle de son âme.
Elle ne sait pas qu'elle est l'un des plus beaux personnages de femme jamais créés.
Elena Andreevna ne se prend pas au sérieux. Comme tous les enfants des mondes finissants, elle a l'élégance discrète de l'auto-dérision.
Elle sourit, hausse les épaules.
Elle quitte la scène.
Et voilà que son fardeau pèse sur nos propres épaules.

Tcheckhov, L'Homme des Bois, Comédie de Genève

dimanche 1 juin 2008

BEYOND THE DEBATABLE HILLS

Croyez-vous aux Fées? En la réincarnation? Croyez-vous au génie? Croyez-vous aux êtres bénis, aux êtres maudits? Croyez-vous aux autres mondes? Aux absolus dont on ne revient pas, comme dans les contes? Croyez-vous aux contes?
Si vous croyez en quelque chose, vous croierez en elle, n'en doutez pas.
Vous l'aimerez.

Elle était parée de tous les dons, comme la jeune princesse de la Belle au Bois Dormant. De bien des façons elle deviendra l'héroïne du conte.
Elle avait la beauté, et aussi le charme qui peut-être importe davantage. Les yeux les plus bleus du monde — ou les plus gris? ou les plus verts? — les yeux les plus clairs et changeants et fascinants du monde, céruléens, des yeux portes vers un ciel différent. La voix la plus captivante, la plus mélodieuse. Aucun de ceux qui l'ont entendue ne l'a oubliée.
Elle savait que l'élégance des parures n'est pas une simple affeterie mondaine, que ce n'est pas un hasard si les princesses, les fées, les dames élues des chevaliers, ne sont pas seulement belles mais aussi bien vêtues. Elle avait cet art-là, le choix des coupes, l'harmonie des couleurs.
Elle portait l'un des prénoms les plus magiques au monde, l'un de ceux qui font sens, qui sont immenses, un nom de pouvoir capable de réduire un démon au silence.
Elle avait la richesse, et l'éducation, et l'intelligence, et le talent.
Elle avait des amis, et ceux-là étaient les esprits les plus riches, les plus subtils, les plus brillants, de son temps. Elle était membre d'un de ces cercles dont nous rêvons à présent, que nous contemplons avec une envie incrédule. Comment se peut-il qu'en un certain lieu, à un certain moment, se rassemblent de tels êtres? Cela se peut. C'est dans la nature du cercle, la nature de tous les cercles, avant même la Table Ronde.
Elle avait la chance. Ne méprisez pas ce don-là. De tous il est celui qui marque le mieux l'élection.

Elle écrivait. Elle parlait. Cinq langues, de l'anglais au zoulou. Elle savait que les langues recèlent l'une des plus anciennes et des plus pérennes magies de notre Terre.
Elle aimait. Elle jouait. Elle était assez secrète pour interdire au monde de voir la différence.

Elle savait où se trouvent les frontières : dans nos esprits. Elle savait, elle n'a pas cessé de le répéter, dans ses actes et dans ses livres. Nous sommes Grecs, Anglais, Zoulous, tout cela ensemble. L'amour aussi est tout cela ensemble, pour un homme ou une femme, pour une amante, une mère, une amie, quelle différence? Puisque le sang des Fées coule aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre.

Elle savait où se trouve la plus importante des frontières, celle qui nous sépare du Peuple Silencieux des Morts. Cette frontière-là se passe à jamais.
Quand la Mort passe, et emporte votre Aimé, votre Aimée, le monde est changé à jamais.
Comme la Belle du conte, vous dormez, loin des hommes, séparée d'eux par les ronces épaisses du secret. Plus jamais vous ne serez des leurs, plus jamais vous ne marcherez parmi eux, ne parlerez leur langue.
Il y a bien des collines dont nous ne savons plus le nom ni la place, des collines qui peut-être n'existent pas en ce monde, mais que trouvent nos pas quand il le faut vraiment.

Et lorsque près de cent ans seront écoulés, elle laissera enfin son âme échapper, son corps se faner et s'éteindre.

Car sans doute était-elle bien une Fée, en fin de compte. C'est la seule explication possible. Ou la plus simple, de beaucoup. N'a-t-elle pas sans cesse répété cela? Que le sang des Fées coulait aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre. Ses aïeux étaient des marchands.

Elle s'appelait Hope Mirrlees.
Et un jour, par jeu, avec un absolu sérieux, elle a publié Lud-in-the-Mist.

The Lady Who Wrote Lud-in-the-Mist
Hope Mirrlees sur Wikipedia
Lud-in-the-Mist sur Amazon

mardi 21 août 2007

ON A VOLÉ LE MONT BLANC

De notre fenêtre, on voit le Mont Blanc. Pile en face, bien visible. Enfin, on le voyait. Ou on le verrait. S'il n'avait pas disparu.
Car nous avons beau nous relayer pour observer, aux heures les plus diverses de la journée, le Mont Blanc n'a plus fait son apparition depuis une bonne dizaine de jours.
Je ne peux donc plus reculer, et le constat s'impose.
On a volé le Mont Blanc.

Le Président doit être sacrément embêté. Le Mont Blanc, c'est tout un symbole, pour la France qui veut s'élever à nouveau vers les sommets.
Alors, il essaie d'étouffer l'affaire.
Les savants du CERN travaillent sur un projet d'hologramme, et en attendant, des météorologues projettent tant bien que mal un cercle permanent de nuages fixes à l'endroit où devrait se situer la montagne.
Et les alpinistes, alors? C'est un problème. Les alpinistes passent sous les nuages, eux, et ils ne peuvent pas grimper sur un hologramme. Alors… et bien, beaucoup ont disparu, cet été, n'est-ce pas?


On a volé le Mont Blanc. Peut-être un coup du Comité de Libération des Trolls. Ou une entreprise de déstabilisation du Président. Ou un nouveau genre de terrorisme, spectaculaire, symbolique et sans victimes humaines (à part, bien sûr, les alpinistes…)
Ou bien… à votre avis, quelle rançon serait à la taille du Mont Blanc ?

samedi 13 janvier 2007

LAMBEAUX & FRONTIÈRES

La route serpente entre les Mondes. A quel moment traverse-t-on?
Nous passons la Forêt du Massacre, échappant à l'étreinte spectrale des soldats de François Ier. Ils n'en finissent pas de marcher, inlassablement, dans la même direction que nous, s'efforçant toujours d'apporter leur secours à la Cité. Mais les siècles les freinent, les ombres les alourdissent, et nous les dépassons.

C'est un voyage périlleux, qui déchire la trame du monde et déchire mon ventre, mais nous montons, montons, et nous sommes au Col, et la vallée apparaît.
Sauf qu'il n'y a pas de vallée. La route descend vers les nuages, vers la brume, le sol s'est aboli, il n'y a plus de terre. C'est la frontière. Et je ne sais toujours pas de quel côté du Monde nous sommes, si nous allons quitter le Pays des Rêves ou y pénétrer.

Descendre sans peur vers cette brume, accepter de s'enfoncer, prendre le risque de disparaître. Les rochers sont encapuchonnés de neige, la Plus-Haute Cime se voile, pudique, d'écharpes de nuages. Accepter de sombrer. Accepter que les zones frontières, les villes portes, les crêtes entre les mondes, nous ôtent tous nos repères.

Accrocher nos yeux aux cimes des sapins, aux rayons qui traversent les brumes, accrocher nos yeux au jet triomphal qui jaillit haut dans le ciel, bien visible, à des kilomètres de là, et qui nous appelle, qui nous guide. Sourire enfin, savoir que nous passerons, encore cette fois-là, que les brumes ne nous absorberont pas à jamais, que la lumière brillera encore. Et faire taire la petite voix qui demande si nous ne serions pas plus heureux dans les Brumes, qui demande quel monde éclaire cette lumière, de quel côté est le Monde Réel.

Et s'engouffrer enfin dans la Cité, sauvée malgré le massacre des soldats, à sauver à nouveau chaque jour, la Cité qui est une citadelle du Rêve et qui l'a oublié.
Loin des Brumes, loin de l'Ombre des Monts, loin des Forêts, savoir enfin qu'il n'est qu'une seule réponse à ma question: le Monde Réel est celui où nous sommes réunis.
M'enfoncer alors dans les limbes qui nous séparent, et attendre que la Réalité renaisse avec nos retrouvailles.