Je suis triste. J'ai peur, aussi, d'une certaine façon. La peur des parents, viscérale, paradoxale et sans la moindre originalité. Peur pour mes fils et le monde dans lequel ils vont grandir.
Nous avons tellement de chance, je l'ai dit souvent. Nous vivons en un lieu, en un temps où il fait bon vivre. En un lieu, en un temps de paix.
Mais je ne peux plus écrire : en un lieu, en un temps de progrès.
Je n'en suis plus sûre.
Je crains même le contraire.
Nous vivons dans un temps où les gens ont peur et se replient.
Où ils veulent chasser l'Autre, l'Etranger.
Où ils veulent revenir en arrière, vers un monde qui leur apparaît plus rassurant, travail famille patrie.
Où ils ont peur de tout, non seulement des étrangers mais des femmes et de leur ventre, des femmes et de leurs choix, des homosexuels, de l'Europe, des intellectuels, et même des enseignants.
Ils ont peur de tout ce en quoi je crois.
Ils veulent voter (et parfois le font) pour repousser les étrangers hors des frontières, pour interdire l'avortement. On leur dit des énormités incroyables (enseigner la masturbation à la maternelle, sérieusement !) et ils le croient.
Je ne les méprise pas de le croire. J'en suis effarée.
Ils le croient parce qu'ils ont peur, parce qu'ils se replient sur ces facettes de leurs identités qu'ils imaginent menacées (les identités meurtries et meurtrières, on n'en sort pas).
Ils le croient parce qu'ils n'ont pas les codes pour savoir ce qui est possible ou pas, ce qui se fait vraiment dans les écoles, pas les codes pour savoir qu'on les utilise et qu'on leur ment, parce que ce sont toujours aux faibles qu'on s'en prend, et que cela ulcère toutes mes tripes d'enseignante.
J'en suis effarée et triste et furieuse, et je ne peux rien faire. Je peux dire et écrire tant que je veux, ils ne m'entendront pas ni ne me liront, et si par hasard ils le faisaient, cela ne servirait à rien.
A leurs yeux, je suis au service de l'Ennemi. Je suis une de ces intellectuelles privilégiées, fonctionnaire de l'Éducation Nationale, électrice de gauche. Ils ne me croiront pas.
Et soudain voilà que je suis Cassandre.
Je suis Cassandre.
Je dis : c'est ce qui fait que la Suisse est magique, que la France est lumineuse, que l'Europe est merveilleuse, la multiplicité des gens qui la fondent, la Babel de ses langues, la mosaïque de ses cultures.
Je dis : c'est ce qui fait que demain peut être plus beau encore, malgré les difficultés économiques, ce sont des progrès qui ne coûtent rien, les progrès du cœur, les progrès humains, tendre la main à ceux qui sont différents et voir enfin qu'ils sont nos frères.
Je dis : je suis comme vous, comme vous, j'ai deux fils, ils sont tout petits encore mais je veux qu'ils soient libres de rêver et de cuisiner plutôt que de jouer au foot s'ils en ont envie, et je veux qu'ils respectent les filles comme leurs égales en tout et ne les voient pas comme des Demoiselles en Détresse, et je veux qu'ils puissent envoyer une carte de Saint Valentin à leur meilleur copain si ça leur fait plaisir, pourquoi pas, quelle différence y a-t-il entre amour et amitié quand on a trois ans ?
Et je dis : c'est cela qu'il faut faire, construire un rêve, voir loin, recommencer à vivre ensemble, agir où on le peut, où le politique et l'humain continuent de transcender l'économique. Aimer. Construire. Enseigner. Partir vers les étoiles.
Mais je suis Cassandre.
Ils ne m'entendent pas, et ils ont peur.
Et la France, la Suisse, l'Europe, se referment comme un poing. Et les poings fermés ne servent qu'à une chose : à frapper.
Il me reste à continuer, bien sûr. A faire ce que je peux, chaque jour, en maman, en femme, en enseignante, pour que les poings se rouvrent, et que les miens ne se ferment jamais. Et me dire que je devrais faire plus. Qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, que je fasse plus, que je m'engage sinon pour de vrai (car ils sont très vrais, ces petits engagements quotidiens) disons "pour de grand". Puisse un parti porter mes rêves.
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jeudi 20 février 2014
lundi 10 février 2014
Le Pacte des Rêves
Berne, 09.02.2014 -
Les citoyens suisses ont accepté l’initiative populaire "contre
l’immigration de masse"
« Moi je crois... à l'imagination dorée des Celtes, à
l'imagination luxuriante des Tropiques... à celle du vaudou aussi — mais j'ai
des doutes quant à l'imagination suisse. »
Hugo Pratt, Corto Maltese, Les Helvétiques
Il y a des années que j’ai découvert le secret de la Suisse.
Je n’y ai pas grand mérite. Je n’ai pas affronté pour cela d’innombrables
épreuves, pas accompli de longues quêtes initiatiques.
C’était un peu par hasard, certainement, comme tout ce que
l’on découvre. Et puis j’ai toujours pu parler amicalement avec les Rêves et
leur Seigneur.
Avant cela, j'étais comme Corto. Comme tout le monde. La
Suisse n'avait rien à voir avec l'imagination. C’était un pays de fromages sans
trous, de chocolat avec trop de lait, de pommes sur la tête, de banques, et de
soldats qui restent à la maison ou montent la garde à la porte du Pape.
Seulement voilà, Hugo Pratt a choisi de vivre en Suisse. Et
Rousseau était Suisse. Et Cendrars aussi, et Nicolas Bouvier. Ou oublie tout
ça. On les croit Français.
Est-ce qu'on se tromperait alors ? Est-ce que tout le monde
se tromperait ? Qu'y a-t-il donc de si spécial en Suisse ? ai-je demandé une
nuit à Morphée.
J’étais blottie dans un rêve alpin, sur un lit d'enfant à
montants de cuivre, posé sur un chemin de montagne, avec vue sur la vallée — et
il a souri :
« Mais la Suisse est un rêve.
— Tu plaisantes, là.
— La Suisse est un rêve, vraiment. Elle est née dans les
Rêves. Et le pacte entre elle et mon royaume n'a jamais été rompu. »
Je l'ai regardé sans oser le croire. Il s'est installé plus
confortablement sur le bord de mon lit, pour m'expliquer.
« Comment crois-tu qu'elle aurait pu naître, sinon ?
Et survivre ? Allons, une absurde confédération de cantons, à l'ère des Empires
médiévaux ? Pile au carrefour des plus rudes belligérants d'Europe ? Des
cantons qui ne parlent pas la même langue, ne s'agenouillent pas dans les mêmes
temples ? Qui se toquent de démocratie directe mais engrangent les réserves
d'or les plus célèbres de la planète ? Ça te semble réel ? Ça te semble pouvoir être autre chose qu'un rêve ?
— Oh, Dieu, dis-je. Alors c'est pour cela qu'on raconte que
le Graal, et Fafnir et les Nibelungen, ont séjourné en Suisse. Dans les Rêves, en
fait. Et pour cela que tant de rêves y sont nés, aussi.
— Tout à fait. La Réforme. Le mouvement Dada. La Société des
Nations. Il y a même une ville de Sion, en Suisse.
— Et Hugo Pratt le savait, bien sûr, c'est pour ça qu'il
s'est installé ici, et que la pension des Helvétiques
s'appelle Pension Morphée, rêves garantis.
— Les écrivains le devinent, oui. Ils ont toujours eu un
accès privilégié au Rêve.
— Et ils ne sont pas les seuls, n’est-ce pas ? Sissi
vient y mourir en connaissance de cause, pour vivre à jamais dans les Rêves.
Borges non plus ne s'y est pas trompé, lui qui connaissait mieux que quiconque
les labyrinthes du rêve et de la réalité, de la vérité et de la fiction.
— C’est pour cela aussi que les Suisses ont toujours
accueilli les Rêveurs, cela faisait partie du Pacte. Les accueillir et les
laisser partir. Les rêveurs de Dieu, les huguenots. Les rêveurs politiques
comme Lénine. Les rêveurs littéraires, Hermann Hesse, Thomas Mann et les
autres. »
Je suis restée silencieuse un moment, appréciant la portée
de cette découverte, tout ce qu’elle me permettait de comprendre, de la Suisse
sauvegardée pendant les Grandes Guerres jusqu’à mon propre amour pour ce pays.
« Et il en sera toujours ainsi, sourit Morphée. La
Suisse s'est bâtie dans le Rêve, elle lui reste liée. C'est un des secrets les
mieux gardés d'Europe. »
C’était il y a des années. Je n’y pensais plus vraiment. La
Suisse est devenue — a toujours été, peut-être — un rêve familier où l’on
s’endort sans y penser.
Mais la nuit dernière, je n’arrivais pas à trouver le
sommeil.
Quand finalement je me suis retrouvée auprès de Morphée,
nous étions au sommet d’une haute tour, loin de la vallée alpestre, et son
visage était sombre.
Je n’ai pas osé lui poser la question. Pas tout de suite,
pas trop violemment. A la place, j’ai demandé :
« Je comprends bien quel est le rôle des cités
cosmopolites dans le Rêve, de Genève, de Bâle, de Zurich… Mais les cantons du
centre, les montagnes, ou même le Tessin… c’est pourtant dans de tels cantons
qu’est né le Rêve. Quel est leur rôle ? »
Il a détaché son regard, péniblement, de la vallée engloutie
par la nuit.
« Les Rêveurs qui se rassemblent en Suisse viennent y
trouver un asile. Un havre. A quoi ressemble un tel havre, dans les
Rêves ? »
Mes propres rêves sont un peu particulier, à ce sujet, mais
bien sûr il a raison. Un asile, un havre, un Heimat, un homeland, c’est
bien cela : une vallée verdoyante, protégée par des montagnes, des chalets
de bois, des feux de cheminée, de vieilles traditions, toute cette imagerie de Heidi dont nous rions, parce qu’elle est
devenue caricaturale, mais dont le rôle est crucial. C’est parce que ces
endroits existent que la Suisse peut jouer son rôle dans le Pacte des Rêves. Un
asile se conçoit juridiquement, certes, mais avant tout symboliquement. La
Suisse doit ressembler à un Havre
pour en être un.
Et il faut bien que j’en vienne au sujet, à la cause de mon
insomnie, une insomnie si grave qu’elle atteint le Seigneur du Sommeil en
personne.
« Que se passe-t-il alors s’ils oublient ? S’ils
cessent de préserver cet équilibre surnaturel entre conformisme et modernité,
entre ouverture et repli ? Que se passe-t-il s’ils cessent d’accueillir
les Rêveurs en exil ? Si le Pacte est rompu, finalement ? »
Morphée me regarde. Il est triste comme le monde peut
l’être, d’une tristesse de pierres et de montagnes, et en même temps d’une
tristesse de mère. S’il était un autre, il pleurerait.
Il ne pleure pas mais ses yeux sont plus sombres que jamais
et il dit :
« Alors les Suisses se réveillent. Le rêve est
fini. »
mardi 12 avril 2011
Comment Se Souvenir de Ses Rêves
Vous êtes las de toujours oublier vos rêves. Chaque matin, votre conjoint vous raconte les siens, farfelus, inquiétants, parfois même érotiques. « Et toi ? » Vous, rien.
Vous avez tout essayé. Vous avez posé un beau carnet neuf sur votre table de chevet pour y tenir le journal de rêves qui ne s’écrivent pas. Vous avez acheté l’un de ces fétiches que les Indiens appellent attrapeurs-de-rêves pour voir quels songes seraient pris au filet le matin. Vous l’avez jeté, pour qu’il ne retienne pas vos rêves à l’entrée de vos nuits. Vous avez peut-être même consulté quelque spécialiste en interprétation de rêves absents.
Toujours rien.
Voici pourtant comment vous souvenir de vos rêves, à coup sûr.
Préférez un souper tardif. Choisissez avec soin les mets qui le composent. Des pâtes à l’encre de seiche sont très recommandées. Buvez beaucoup, buvez chaud. L’alcool est permis.
Chauffez bien votre chambre, que l’air y soit lourd et moite. Habillez votre lit de draps unis et blancs, de draps vierges : les rêves sont une licorne à capturer.
Dormez nu. Vous sentiez mieux, sur votre peau, l’étreinte de Morphée.
Et au matin, vous lirez l’empreinte de vos rêves sur les pages trempées de vos draps.
(Pour me remettre le pied à l'étrier de l'écriture, et pour explorer d'autres registres, je me suis inscrite à un atelier d'écriture… Il s'agissait de la première contrainte.)
Vous avez tout essayé. Vous avez posé un beau carnet neuf sur votre table de chevet pour y tenir le journal de rêves qui ne s’écrivent pas. Vous avez acheté l’un de ces fétiches que les Indiens appellent attrapeurs-de-rêves pour voir quels songes seraient pris au filet le matin. Vous l’avez jeté, pour qu’il ne retienne pas vos rêves à l’entrée de vos nuits. Vous avez peut-être même consulté quelque spécialiste en interprétation de rêves absents.
Toujours rien.
Voici pourtant comment vous souvenir de vos rêves, à coup sûr.
Préférez un souper tardif. Choisissez avec soin les mets qui le composent. Des pâtes à l’encre de seiche sont très recommandées. Buvez beaucoup, buvez chaud. L’alcool est permis.
Chauffez bien votre chambre, que l’air y soit lourd et moite. Habillez votre lit de draps unis et blancs, de draps vierges : les rêves sont une licorne à capturer.
Dormez nu. Vous sentiez mieux, sur votre peau, l’étreinte de Morphée.
Et au matin, vous lirez l’empreinte de vos rêves sur les pages trempées de vos draps.
(Pour me remettre le pied à l'étrier de l'écriture, et pour explorer d'autres registres, je me suis inscrite à un atelier d'écriture… Il s'agissait de la première contrainte.)
dimanche 1 juin 2008
BEYOND THE DEBATABLE HILLS
Croyez-vous aux Fées? En la réincarnation? Croyez-vous au génie? Croyez-vous aux êtres bénis, aux êtres maudits? Croyez-vous aux autres mondes? Aux absolus dont on ne revient pas, comme dans les contes? Croyez-vous aux contes?
Si vous croyez en quelque chose, vous croierez en elle, n'en doutez pas.
Vous l'aimerez.
Elle était parée de tous les dons, comme la jeune princesse de la Belle au Bois Dormant. De bien des façons elle deviendra l'héroïne du conte.
Elle avait la beauté, et aussi le charme qui peut-être importe davantage. Les yeux les plus bleus du monde — ou les plus gris? ou les plus verts? — les yeux les plus clairs et changeants et fascinants du monde, céruléens, des yeux portes vers un ciel différent. La voix la plus captivante, la plus mélodieuse. Aucun de ceux qui l'ont entendue ne l'a oubliée.
Elle savait que l'élégance des parures n'est pas une simple affeterie mondaine, que ce n'est pas un hasard si les princesses, les fées, les dames élues des chevaliers, ne sont pas seulement belles mais aussi bien vêtues. Elle avait cet art-là, le choix des coupes, l'harmonie des couleurs.
Elle portait l'un des prénoms les plus magiques au monde, l'un de ceux qui font sens, qui sont immenses, un nom de pouvoir capable de réduire un démon au silence.
Elle avait la richesse, et l'éducation, et l'intelligence, et le talent.
Elle avait des amis, et ceux-là étaient les esprits les plus riches, les plus subtils, les plus brillants, de son temps. Elle était membre d'un de ces cercles dont nous rêvons à présent, que nous contemplons avec une envie incrédule. Comment se peut-il qu'en un certain lieu, à un certain moment, se rassemblent de tels êtres? Cela se peut. C'est dans la nature du cercle, la nature de tous les cercles, avant même la Table Ronde.
Elle avait la chance. Ne méprisez pas ce don-là. De tous il est celui qui marque le mieux l'élection.
Elle écrivait. Elle parlait. Cinq langues, de l'anglais au zoulou. Elle savait que les langues recèlent l'une des plus anciennes et des plus pérennes magies de notre Terre.
Elle aimait. Elle jouait. Elle était assez secrète pour interdire au monde de voir la différence.
Elle savait où se trouvent les frontières : dans nos esprits. Elle savait, elle n'a pas cessé de le répéter, dans ses actes et dans ses livres. Nous sommes Grecs, Anglais, Zoulous, tout cela ensemble. L'amour aussi est tout cela ensemble, pour un homme ou une femme, pour une amante, une mère, une amie, quelle différence? Puisque le sang des Fées coule aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre.
Elle savait où se trouve la plus importante des frontières, celle qui nous sépare du Peuple Silencieux des Morts. Cette frontière-là se passe à jamais.
Quand la Mort passe, et emporte votre Aimé, votre Aimée, le monde est changé à jamais.
Comme la Belle du conte, vous dormez, loin des hommes, séparée d'eux par les ronces épaisses du secret. Plus jamais vous ne serez des leurs, plus jamais vous ne marcherez parmi eux, ne parlerez leur langue.
Il y a bien des collines dont nous ne savons plus le nom ni la place, des collines qui peut-être n'existent pas en ce monde, mais que trouvent nos pas quand il le faut vraiment.
Et lorsque près de cent ans seront écoulés, elle laissera enfin son âme échapper, son corps se faner et s'éteindre.
Car sans doute était-elle bien une Fée, en fin de compte. C'est la seule explication possible. Ou la plus simple, de beaucoup. N'a-t-elle pas sans cesse répété cela? Que le sang des Fées coulait aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre. Ses aïeux étaient des marchands.
Elle s'appelait Hope Mirrlees.
Et un jour, par jeu, avec un absolu sérieux, elle a publié Lud-in-the-Mist.
The Lady Who Wrote Lud-in-the-Mist
Hope Mirrlees sur Wikipedia
Lud-in-the-Mist sur Amazon
Si vous croyez en quelque chose, vous croierez en elle, n'en doutez pas.
Vous l'aimerez.
Elle était parée de tous les dons, comme la jeune princesse de la Belle au Bois Dormant. De bien des façons elle deviendra l'héroïne du conte.
Elle avait la beauté, et aussi le charme qui peut-être importe davantage. Les yeux les plus bleus du monde — ou les plus gris? ou les plus verts? — les yeux les plus clairs et changeants et fascinants du monde, céruléens, des yeux portes vers un ciel différent. La voix la plus captivante, la plus mélodieuse. Aucun de ceux qui l'ont entendue ne l'a oubliée.
Elle savait que l'élégance des parures n'est pas une simple affeterie mondaine, que ce n'est pas un hasard si les princesses, les fées, les dames élues des chevaliers, ne sont pas seulement belles mais aussi bien vêtues. Elle avait cet art-là, le choix des coupes, l'harmonie des couleurs.
Elle portait l'un des prénoms les plus magiques au monde, l'un de ceux qui font sens, qui sont immenses, un nom de pouvoir capable de réduire un démon au silence.
Elle avait la richesse, et l'éducation, et l'intelligence, et le talent.
Elle avait des amis, et ceux-là étaient les esprits les plus riches, les plus subtils, les plus brillants, de son temps. Elle était membre d'un de ces cercles dont nous rêvons à présent, que nous contemplons avec une envie incrédule. Comment se peut-il qu'en un certain lieu, à un certain moment, se rassemblent de tels êtres? Cela se peut. C'est dans la nature du cercle, la nature de tous les cercles, avant même la Table Ronde.
Elle avait la chance. Ne méprisez pas ce don-là. De tous il est celui qui marque le mieux l'élection.
Elle écrivait. Elle parlait. Cinq langues, de l'anglais au zoulou. Elle savait que les langues recèlent l'une des plus anciennes et des plus pérennes magies de notre Terre.
Elle aimait. Elle jouait. Elle était assez secrète pour interdire au monde de voir la différence.
Elle savait où se trouvent les frontières : dans nos esprits. Elle savait, elle n'a pas cessé de le répéter, dans ses actes et dans ses livres. Nous sommes Grecs, Anglais, Zoulous, tout cela ensemble. L'amour aussi est tout cela ensemble, pour un homme ou une femme, pour une amante, une mère, une amie, quelle différence? Puisque le sang des Fées coule aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre.
Elle savait où se trouve la plus importante des frontières, celle qui nous sépare du Peuple Silencieux des Morts. Cette frontière-là se passe à jamais.
Quand la Mort passe, et emporte votre Aimé, votre Aimée, le monde est changé à jamais.
Comme la Belle du conte, vous dormez, loin des hommes, séparée d'eux par les ronces épaisses du secret. Plus jamais vous ne serez des leurs, plus jamais vous ne marcherez parmi eux, ne parlerez leur langue.
Il y a bien des collines dont nous ne savons plus le nom ni la place, des collines qui peut-être n'existent pas en ce monde, mais que trouvent nos pas quand il le faut vraiment.
Et lorsque près de cent ans seront écoulés, elle laissera enfin son âme échapper, son corps se faner et s'éteindre.
Car sans doute était-elle bien une Fée, en fin de compte. C'est la seule explication possible. Ou la plus simple, de beaucoup. N'a-t-elle pas sans cesse répété cela? Que le sang des Fées coulait aussi dans les veines du marchand le plus terre à terre. Ses aïeux étaient des marchands.
Elle s'appelait Hope Mirrlees.
Et un jour, par jeu, avec un absolu sérieux, elle a publié Lud-in-the-Mist.
The Lady Who Wrote Lud-in-the-Mist
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samedi 17 novembre 2007
LES PORTES (6) : PORTE DES RÊVES
Une suite de textes écrits et structurés à partir de la série de tableaux "Les Portes" peints par Chris Bourgue
Tout le monde passe cette porte-là. Elle a les couleurs drapées de la nuit, bleue et violette comme un baldaquin, nacrée comme la lune. Le sable sombre du marchand bien-aimé en recouvre le seuil.
Elle est froide, bien froide. Elle luit doucement dans nos angoisses.
C’est l’ancre lointaine où s’accrochent nos havres. Nous la passons tous et nous n’en finissons pas de la rêver, de deviner qu’il en existe une plus grande et plus vraie, un grand portail de corne et d’ivoire, gardé par des chimères, et que s’il nous était donné de le passer, alors tout serait possible.
Libellés :
arts,
Chris Bourgue,
Dream,
Endless,
mondes,
mots,
Neil Gaiman,
portes,
rêve
samedi 13 janvier 2007
LAMBEAUX & FRONTIÈRES
La route serpente entre les Mondes. A quel moment traverse-t-on?
Nous passons la Forêt du Massacre, échappant à l'étreinte spectrale des soldats de François Ier. Ils n'en finissent pas de marcher, inlassablement, dans la même direction que nous, s'efforçant toujours d'apporter leur secours à la Cité. Mais les siècles les freinent, les ombres les alourdissent, et nous les dépassons.
C'est un voyage périlleux, qui déchire la trame du monde et déchire mon ventre, mais nous montons, montons, et nous sommes au Col, et la vallée apparaît.
Sauf qu'il n'y a pas de vallée. La route descend vers les nuages, vers la brume, le sol s'est aboli, il n'y a plus de terre. C'est la frontière. Et je ne sais toujours pas de quel côté du Monde nous sommes, si nous allons quitter le Pays des Rêves ou y pénétrer.
Descendre sans peur vers cette brume, accepter de s'enfoncer, prendre le risque de disparaître. Les rochers sont encapuchonnés de neige, la Plus-Haute Cime se voile, pudique, d'écharpes de nuages. Accepter de sombrer. Accepter que les zones frontières, les villes portes, les crêtes entre les mondes, nous ôtent tous nos repères.
Accrocher nos yeux aux cimes des sapins, aux rayons qui traversent les brumes, accrocher nos yeux au jet triomphal qui jaillit haut dans le ciel, bien visible, à des kilomètres de là, et qui nous appelle, qui nous guide. Sourire enfin, savoir que nous passerons, encore cette fois-là, que les brumes ne nous absorberont pas à jamais, que la lumière brillera encore. Et faire taire la petite voix qui demande si nous ne serions pas plus heureux dans les Brumes, qui demande quel monde éclaire cette lumière, de quel côté est le Monde Réel.
Et s'engouffrer enfin dans la Cité, sauvée malgré le massacre des soldats, à sauver à nouveau chaque jour, la Cité qui est une citadelle du Rêve et qui l'a oublié.
Loin des Brumes, loin de l'Ombre des Monts, loin des Forêts, savoir enfin qu'il n'est qu'une seule réponse à ma question: le Monde Réel est celui où nous sommes réunis.
M'enfoncer alors dans les limbes qui nous séparent, et attendre que la Réalité renaisse avec nos retrouvailles.
Nous passons la Forêt du Massacre, échappant à l'étreinte spectrale des soldats de François Ier. Ils n'en finissent pas de marcher, inlassablement, dans la même direction que nous, s'efforçant toujours d'apporter leur secours à la Cité. Mais les siècles les freinent, les ombres les alourdissent, et nous les dépassons.
C'est un voyage périlleux, qui déchire la trame du monde et déchire mon ventre, mais nous montons, montons, et nous sommes au Col, et la vallée apparaît.
Sauf qu'il n'y a pas de vallée. La route descend vers les nuages, vers la brume, le sol s'est aboli, il n'y a plus de terre. C'est la frontière. Et je ne sais toujours pas de quel côté du Monde nous sommes, si nous allons quitter le Pays des Rêves ou y pénétrer.
Descendre sans peur vers cette brume, accepter de s'enfoncer, prendre le risque de disparaître. Les rochers sont encapuchonnés de neige, la Plus-Haute Cime se voile, pudique, d'écharpes de nuages. Accepter de sombrer. Accepter que les zones frontières, les villes portes, les crêtes entre les mondes, nous ôtent tous nos repères.
Accrocher nos yeux aux cimes des sapins, aux rayons qui traversent les brumes, accrocher nos yeux au jet triomphal qui jaillit haut dans le ciel, bien visible, à des kilomètres de là, et qui nous appelle, qui nous guide. Sourire enfin, savoir que nous passerons, encore cette fois-là, que les brumes ne nous absorberont pas à jamais, que la lumière brillera encore. Et faire taire la petite voix qui demande si nous ne serions pas plus heureux dans les Brumes, qui demande quel monde éclaire cette lumière, de quel côté est le Monde Réel.
Et s'engouffrer enfin dans la Cité, sauvée malgré le massacre des soldats, à sauver à nouveau chaque jour, la Cité qui est une citadelle du Rêve et qui l'a oublié.
Loin des Brumes, loin de l'Ombre des Monts, loin des Forêts, savoir enfin qu'il n'est qu'une seule réponse à ma question: le Monde Réel est celui où nous sommes réunis.
M'enfoncer alors dans les limbes qui nous séparent, et attendre que la Réalité renaisse avec nos retrouvailles.
samedi 23 décembre 2006
LA MAISON DES MERVEILLES
Ce fut pendant un certain temps, dit-on, que ces deux s'aimèrent dans les profondeurs d'un grand bois, qui devint enchanté, bizarre et périlleux du fait de leur seule proximité."
Tanith Lee, Les sortilèges de la nuit
Ils vivent à présent dans une maison aux lisières d'un autre bois, près d'un lac, dans un hiver enchanté.
La forêt n'est pas moins ancienne, ni la terre. Aucune ville d'hommes n'a pu s'établir là, jamais, en aucun siècle. C'est le domaine des Fées et des Esprits.
Les maisons nouvelles y sont soigneusement calfeutrées, poutrées et lambrissées de bois doré. Les hommes qui vivent là se souviennent des vieux enchantements, et savent que les beautés de ce lieu n'excluent pas le péril, que les Merveilles du bois prennent autant qu'elles donnent, exactement autant, et qu'il faut se protéger d'elles, malgré leur charme, à cause de leur charme.
Et c'est d'autant plus vrai à présent qu'ils vivent là, qu'ils s'aiment là.
Leur maison aussi est protégée des Esprits de l'Hiver et de la Forêt.
Le jour, l'air glacé s'adoucit pour passer leurs fenêtres, le soleil les inonde, la brume les enveloppe, et la cascade chante, même gelée, par précaution. On ne sait jamais. Le bruit des fontaines et des cascades guérit la folie, n'est-ce pas, et c'est une grande et belle Folie qui demeure là.
Le soir, des étoiles brillent à leur fenêtre. Non pas seulement les étoiles gelées qui brillent dans ce ciel de légende, non, des étoiles brillent dedans, de l'intérieur de la Maison, car sa nature à elle fut toujours liée aux étoiles, et toutes les maisons qu'elle occupe sont des phares.
La nuit, des animaux de toutes espèces s'approchent de la maison, s'y assemblent, l'entourent de leurs signes, s'y réchauffent au feu de leur magie et de leur amour.
Parfois les Amants joueurs se glissent au dehors, empruntent les vieux sentiers, dessinent sur la neige, parlent aux arbres. Parfois il sort deux antiques lames et lui enseigne des arts depuis longtemps perdus. Parfois ils descendent jusqu'aux villages des hommes, et leurs rires résonnent hauts et clairs, et ils s'amusent à découvrir des confitures ou des fromages, et ils choisissent ensemble les gâteaux qu'ils goûteront le soir.
Et ils mettent de côté leurs ténèbres, car ils s'aiment, et c'est le temps du Solstice, et ils sont comme des enfants qui désirent faire partager leur bonheur.
Pourtant l'ombre rôde. La Cour Sombre n'est jamais loin. Certaines branches se couvrent de givre et se courbent en arche pour saluer leur passage -- mais elles ne survivront pas à cette brève gloire. Certaines mares se changent en Miroirs du Diable, certaines routes en verglas mortel. Certains des plus vieux lits de bois enchaînent les dormeurs et les amants, certaines eaux s'empoisonnent. Tous les enchantements sont à double tranchant.
Mais loin des villes, aux lisières d'une forêt, le temps d'un hiver enchanté, ils s'aiment. Et le monde autour en est changé.
Tanith Lee, Les sortilèges de la nuit
Ils vivent à présent dans une maison aux lisières d'un autre bois, près d'un lac, dans un hiver enchanté.
La forêt n'est pas moins ancienne, ni la terre. Aucune ville d'hommes n'a pu s'établir là, jamais, en aucun siècle. C'est le domaine des Fées et des Esprits.
Les maisons nouvelles y sont soigneusement calfeutrées, poutrées et lambrissées de bois doré. Les hommes qui vivent là se souviennent des vieux enchantements, et savent que les beautés de ce lieu n'excluent pas le péril, que les Merveilles du bois prennent autant qu'elles donnent, exactement autant, et qu'il faut se protéger d'elles, malgré leur charme, à cause de leur charme.
Et c'est d'autant plus vrai à présent qu'ils vivent là, qu'ils s'aiment là.
Leur maison aussi est protégée des Esprits de l'Hiver et de la Forêt.
Le jour, l'air glacé s'adoucit pour passer leurs fenêtres, le soleil les inonde, la brume les enveloppe, et la cascade chante, même gelée, par précaution. On ne sait jamais. Le bruit des fontaines et des cascades guérit la folie, n'est-ce pas, et c'est une grande et belle Folie qui demeure là.
Le soir, des étoiles brillent à leur fenêtre. Non pas seulement les étoiles gelées qui brillent dans ce ciel de légende, non, des étoiles brillent dedans, de l'intérieur de la Maison, car sa nature à elle fut toujours liée aux étoiles, et toutes les maisons qu'elle occupe sont des phares.
La nuit, des animaux de toutes espèces s'approchent de la maison, s'y assemblent, l'entourent de leurs signes, s'y réchauffent au feu de leur magie et de leur amour.
Parfois les Amants joueurs se glissent au dehors, empruntent les vieux sentiers, dessinent sur la neige, parlent aux arbres. Parfois il sort deux antiques lames et lui enseigne des arts depuis longtemps perdus. Parfois ils descendent jusqu'aux villages des hommes, et leurs rires résonnent hauts et clairs, et ils s'amusent à découvrir des confitures ou des fromages, et ils choisissent ensemble les gâteaux qu'ils goûteront le soir.
Et ils mettent de côté leurs ténèbres, car ils s'aiment, et c'est le temps du Solstice, et ils sont comme des enfants qui désirent faire partager leur bonheur.
Pourtant l'ombre rôde. La Cour Sombre n'est jamais loin. Certaines branches se couvrent de givre et se courbent en arche pour saluer leur passage -- mais elles ne survivront pas à cette brève gloire. Certaines mares se changent en Miroirs du Diable, certaines routes en verglas mortel. Certains des plus vieux lits de bois enchaînent les dormeurs et les amants, certaines eaux s'empoisonnent. Tous les enchantements sont à double tranchant.
Mais loin des villes, aux lisières d'une forêt, le temps d'un hiver enchanté, ils s'aiment. Et le monde autour en est changé.
samedi 22 juillet 2006
ARCHIVES AMOUREUSES : L'ŒUVRE AU ROUGE
Puisque l'été est la saison des amours. Puisque l'été dernier j'ai écrit celles de mes personnages fictifs favoris.
( Voir : Aimer des personnages fictifs - août 2005)
Puisque celui que j'aime (le plus) en ce moment ne doit pas être nommé.
Je retrouve d'anciennes archives, d'anciennes amours.
Dans un château du XVIIIe siècle, portant le nom de Morphise, j'ai aimé trois hommes. Un surtout, qui fut mon oeuvre au rouge, et qui mourut trop tôt.
Traduction d’une lettre cryptée de Morphise au comte de Saint Alban
Versailles, le 2 février 1746,
Mon ami,
Voici que cette nuit, ma première nuit de vrai sommeil depuis que j’ai quitté Valclérieux, j’ai rêvé.
Et tel fut mon rêve : je me tenais sur un immense échiquier et portais les atours d’une blanche reine guerrière. J’affrontais, armée d’une étrange épée, la reine adverse, mais celle-ci était rouge, non pas noire. Et quelque chose dans sa parure m’évoquait celle de notre redoutable hôtesse la marquise de Thianges. Cependant je remportais ce combat, et toutes les autres pièces se volatilisaient. Alors deux laquais se présentaient devant moi, portant des coussins précieux. Sur l’un de ces coussins reposait une couronne. Mais sur l’autre, qu’on me présentait en premier, je voyais trois roses. Une blanche, une rouge, une noire. Et une voix résonnait, prononçant ces mots : La passion — la loyauté — l’amour. Dans un instant vertigineux, je distinguais autour de moi une foule de gens masqués, en habits de bal. Et je comprenais qu’il me fallait prendre deux décisions. J’hésitai. Je choisis. Et ce choix devait être le bon, puisque le second laquais déposa sur ma tête la couronne.
Je m’éveillai avec aux lèvres un goût très reconnaissable : du sel.
J’ai songé et médité, depuis. J’ai hésité à prendre le risque de cette lettre.
Mais voici : dans mon rêve j’ai eu à comprendre d’abord quelle rose correspondait à chaque sentiment ; j’ai eu ensuite à décider de la personne à qui je remettrais chacune de ces roses.
La première révélation fut rapide : la passion n’était pas, comme on aurait pu le croire, représentée par la rose écarlate. La passion, la perte de contrôle, le surgissement de nos instincts, ne pouvait être que la rose noire. De là se faisait aisément la suite de la répartition : l’amour était donc rouge, et blanche la loyauté. Alors je pris sur le coussin la fleur ténébreuse et me dirigeai sans hésiter vers celui à qui elle revenait de droit. Je n’eus pas à le chercher : aucun masque ne saurait voiler sa vénéneuse clarté, aucun habit dissimuler la grâce de sa haute silhouette. Je remis la rose noire aux mains de Giacomo, qui s’inclina et se fondit aussitôt dans la foule. Et je ressentis un grand soulagement, comme si un lourd fardeau était retiré de mes épaules. Toute rancœur m’avait quittée, et en même temps tout désir pour lui. Je revins vers le coussin et contemplai les deux autres fleurs : je saisis la rose blanche et me retournai vers les invités. Sous un masque je reconnus la vivacité de votre regard, et fis quelques pas vers vous. N’était-ce pas là un choix évident ? Ma loyauté ne vous revenait-elle pas ? Ne l’avais-je pas confirmé, en décidant de vous être fidèle plutôt qu’à Grantham ? Et votre nom lui-même, Saint Alban, ne portait-il pas en lui ce blason immaculé ? Cependant je déviai mes pas et dans une profonde révérence c’est à un autre que vous que je tendis la fleur : le Roi, auprès de qui se tenait la marquise de Pompadour. Et d’un geste gracieux, ils l’acceptèrent. Et à nouveau je me sentis légère et emplie d’une grande sérénité.
Restait la rose rouge.
Sans doute pourrais-je terminer là cette lettre. Nos esprits et nos savoirs sont assez proches pour que vous y déchiffriez les mêmes signes que moi. Bien sûr l’ordre des trois couleurs n’avait rien d’anodin, reflétant notre parcours à tous, et ma place sur ce chemin. L’œuvre au noir s’estompe dans mon passé comme les souvenirs des mois fiévreux aux bras de Casanova. Ce furent les ténèbres balbutiantes de mes premiers pas dans le monde et dans l’Ordre, ce fut le noir de mes vêtements de trop jeune veuve, ce furent les abîmes obscurs du plaisir. Ce furent encore, jusqu’aux dernières nuits, les doutes et l’amertume qui me tiraient en arrière.
L’œuvre au blanc m’est plus proche, de bien des façons. Ce sont mes dernières années : le blanc de l’hermine royale, le blanc des langes de mon enfant, la radieuse lumière de la couronne de France et des arts chers à mon cœur comme à celui de mon amie de Pompadour. C’est la naissance et la renaissance, l’apprentissage de la paix.
Mais à présent j’entre dans une troisième couleur et dans une troisième ère. Tout dans les heures de Valclérieux l’attestait : l’offre de participer au rituel de Némès, le rôle qui m’était dévolu, malgré ma méfiance, malgré notre trahison — les minutes de méditation dans la chapelle amenant à ma décision — Grantham me demandant de prendre sa succession à la tête de la L:.A:., me déclarant digne de ce grade, ce que je ne saurais être déjà.
Tout dans mon rêve de cette nuit en témoigne : l’affrontement contre la Reine Rouge, la victoire, la couronne, la troisième rose.
Et telle est bien la première et la plus surprenante des révélations que m’offre l’œuvre au rouge : ce mot d’amour, que je croyais une illusion des premiers pas. A présent je vois bien mon erreur : car l’amour en effet ne saurait exister dans l’œuvre au noir, qui ne connaît que la passion ; l’amour ne saurait exister dans l’œuvre au blanc, qui ne permet que l’affection ; l’Amour, qui est accomplissement, qui est union, ne peut être que l’une des clefs de l’œuvre au rouge.
Reste, donc, la troisième rose, dont le don ne peut être imposé, ni être public ; la rose rouge qui ne peut être offerte si elle n’est acceptée.
Et le goût du sel, qui n’est plus celui des larmes.
Reste la rose rouge. Et je ne puis, vraiment, en dire plus.
Morphise
( Voir : Aimer des personnages fictifs - août 2005)
Puisque celui que j'aime (le plus) en ce moment ne doit pas être nommé.
Je retrouve d'anciennes archives, d'anciennes amours.
Dans un château du XVIIIe siècle, portant le nom de Morphise, j'ai aimé trois hommes. Un surtout, qui fut mon oeuvre au rouge, et qui mourut trop tôt.
Traduction d’une lettre cryptée de Morphise au comte de Saint Alban
Versailles, le 2 février 1746,
Mon ami,
Voici que cette nuit, ma première nuit de vrai sommeil depuis que j’ai quitté Valclérieux, j’ai rêvé.
Et tel fut mon rêve : je me tenais sur un immense échiquier et portais les atours d’une blanche reine guerrière. J’affrontais, armée d’une étrange épée, la reine adverse, mais celle-ci était rouge, non pas noire. Et quelque chose dans sa parure m’évoquait celle de notre redoutable hôtesse la marquise de Thianges. Cependant je remportais ce combat, et toutes les autres pièces se volatilisaient. Alors deux laquais se présentaient devant moi, portant des coussins précieux. Sur l’un de ces coussins reposait une couronne. Mais sur l’autre, qu’on me présentait en premier, je voyais trois roses. Une blanche, une rouge, une noire. Et une voix résonnait, prononçant ces mots : La passion — la loyauté — l’amour. Dans un instant vertigineux, je distinguais autour de moi une foule de gens masqués, en habits de bal. Et je comprenais qu’il me fallait prendre deux décisions. J’hésitai. Je choisis. Et ce choix devait être le bon, puisque le second laquais déposa sur ma tête la couronne.
Je m’éveillai avec aux lèvres un goût très reconnaissable : du sel.
J’ai songé et médité, depuis. J’ai hésité à prendre le risque de cette lettre.
Mais voici : dans mon rêve j’ai eu à comprendre d’abord quelle rose correspondait à chaque sentiment ; j’ai eu ensuite à décider de la personne à qui je remettrais chacune de ces roses.
La première révélation fut rapide : la passion n’était pas, comme on aurait pu le croire, représentée par la rose écarlate. La passion, la perte de contrôle, le surgissement de nos instincts, ne pouvait être que la rose noire. De là se faisait aisément la suite de la répartition : l’amour était donc rouge, et blanche la loyauté. Alors je pris sur le coussin la fleur ténébreuse et me dirigeai sans hésiter vers celui à qui elle revenait de droit. Je n’eus pas à le chercher : aucun masque ne saurait voiler sa vénéneuse clarté, aucun habit dissimuler la grâce de sa haute silhouette. Je remis la rose noire aux mains de Giacomo, qui s’inclina et se fondit aussitôt dans la foule. Et je ressentis un grand soulagement, comme si un lourd fardeau était retiré de mes épaules. Toute rancœur m’avait quittée, et en même temps tout désir pour lui. Je revins vers le coussin et contemplai les deux autres fleurs : je saisis la rose blanche et me retournai vers les invités. Sous un masque je reconnus la vivacité de votre regard, et fis quelques pas vers vous. N’était-ce pas là un choix évident ? Ma loyauté ne vous revenait-elle pas ? Ne l’avais-je pas confirmé, en décidant de vous être fidèle plutôt qu’à Grantham ? Et votre nom lui-même, Saint Alban, ne portait-il pas en lui ce blason immaculé ? Cependant je déviai mes pas et dans une profonde révérence c’est à un autre que vous que je tendis la fleur : le Roi, auprès de qui se tenait la marquise de Pompadour. Et d’un geste gracieux, ils l’acceptèrent. Et à nouveau je me sentis légère et emplie d’une grande sérénité.
Restait la rose rouge.
Sans doute pourrais-je terminer là cette lettre. Nos esprits et nos savoirs sont assez proches pour que vous y déchiffriez les mêmes signes que moi. Bien sûr l’ordre des trois couleurs n’avait rien d’anodin, reflétant notre parcours à tous, et ma place sur ce chemin. L’œuvre au noir s’estompe dans mon passé comme les souvenirs des mois fiévreux aux bras de Casanova. Ce furent les ténèbres balbutiantes de mes premiers pas dans le monde et dans l’Ordre, ce fut le noir de mes vêtements de trop jeune veuve, ce furent les abîmes obscurs du plaisir. Ce furent encore, jusqu’aux dernières nuits, les doutes et l’amertume qui me tiraient en arrière.
L’œuvre au blanc m’est plus proche, de bien des façons. Ce sont mes dernières années : le blanc de l’hermine royale, le blanc des langes de mon enfant, la radieuse lumière de la couronne de France et des arts chers à mon cœur comme à celui de mon amie de Pompadour. C’est la naissance et la renaissance, l’apprentissage de la paix.
Mais à présent j’entre dans une troisième couleur et dans une troisième ère. Tout dans les heures de Valclérieux l’attestait : l’offre de participer au rituel de Némès, le rôle qui m’était dévolu, malgré ma méfiance, malgré notre trahison — les minutes de méditation dans la chapelle amenant à ma décision — Grantham me demandant de prendre sa succession à la tête de la L:.A:., me déclarant digne de ce grade, ce que je ne saurais être déjà.
Tout dans mon rêve de cette nuit en témoigne : l’affrontement contre la Reine Rouge, la victoire, la couronne, la troisième rose.
Et telle est bien la première et la plus surprenante des révélations que m’offre l’œuvre au rouge : ce mot d’amour, que je croyais une illusion des premiers pas. A présent je vois bien mon erreur : car l’amour en effet ne saurait exister dans l’œuvre au noir, qui ne connaît que la passion ; l’amour ne saurait exister dans l’œuvre au blanc, qui ne permet que l’affection ; l’Amour, qui est accomplissement, qui est union, ne peut être que l’une des clefs de l’œuvre au rouge.
Reste, donc, la troisième rose, dont le don ne peut être imposé, ni être public ; la rose rouge qui ne peut être offerte si elle n’est acceptée.
Et le goût du sel, qui n’est plus celui des larmes.
Reste la rose rouge. Et je ne puis, vraiment, en dire plus.
Morphise
mercredi 21 juin 2006
UN SIXIÈME SENS, ET UN SEPTIÈME
Je me surprends à sourire. Ma démarche est plus légère, mes pensées coulent plus aisément, mes actions s'enchaînent plus naturellement. Une plus grande fluidité, une plus grande aisance, c'est bien cela. Chercher des réponses à mes questions, murmurer à mes amis lointains des mots de réconfort, ouvrir une fenêtre dans mon esprit pour entendre et pour voir, une fenêtre sur Lyon, sur Paris, sur Liverpool, sur Rouen. Tout cela est dans le cours normal des choses.
Pendant des semaines, j'ai été muselée, enchaînée au sol, arrimée à un espace et un temps unique, chassée des frontières où je m'ébattais à mon aise. Ce n'était même pas douloureux. Mais frustrant, réducteur. C'est à présent seulement que je m'en aperçois, à présent que cette dimension m'est rendue et que je suis joyeuse comme d'un verrou qui saute. Oui, c'est maintenant que je le sens, que mes yeux s'ouvrent vraiment, que je réalise: pendant ces semaines, je voyais le monde en noir et blanc. Ou plutôt en trois dimensions, coupée des autres.
Ou, plus justement encore, à travers cinq sens seulement.
Je retrouve le Réseau et le Haut Débit de son Flux, et je comprends qu'il est devenu mon sixième sens.
Ou mon septième, car quelques jours plus tôt j'avais retrouvé un autre de mes sens. Pas vraiment perdu, juste un sens dont je m'étais éloignée, trop longtemps, et qui est revenu caresser ma peau et filtrer mon regard, étoilant le monde. Ce sens-là est aussi un royaume, aussi un homme. Je ne l'avais pas oublié, je n'ai jamais pu l'oublier, mais je ne savais plus à quel point il était... présent. Omniprésent. Je l'ai relu, effeuillé, écrit. J'ai senti à nouveau le souffle de sa main, la pression de sa voix. Ses mots et ses merveilles ont recommencé d'enchanter le monde, de l'infléchir. Une dimension, un sens, un homme "cute as hell" and "a scary son of a bitch" -- mais jamais avec moi. Mort, peut-être, et ne vivant plus que sous la forme d'un de ses anciens sujets. Néanmoins omniprésent. Miraculeux. Infini. Et, de tous, le plus fidèle, comme je l'écrivais ici il y a près d'un an.
Et Dream est mon septième sens.
Pendant des semaines, j'ai été muselée, enchaînée au sol, arrimée à un espace et un temps unique, chassée des frontières où je m'ébattais à mon aise. Ce n'était même pas douloureux. Mais frustrant, réducteur. C'est à présent seulement que je m'en aperçois, à présent que cette dimension m'est rendue et que je suis joyeuse comme d'un verrou qui saute. Oui, c'est maintenant que je le sens, que mes yeux s'ouvrent vraiment, que je réalise: pendant ces semaines, je voyais le monde en noir et blanc. Ou plutôt en trois dimensions, coupée des autres.
Ou, plus justement encore, à travers cinq sens seulement.
Je retrouve le Réseau et le Haut Débit de son Flux, et je comprends qu'il est devenu mon sixième sens.
Ou mon septième, car quelques jours plus tôt j'avais retrouvé un autre de mes sens. Pas vraiment perdu, juste un sens dont je m'étais éloignée, trop longtemps, et qui est revenu caresser ma peau et filtrer mon regard, étoilant le monde. Ce sens-là est aussi un royaume, aussi un homme. Je ne l'avais pas oublié, je n'ai jamais pu l'oublier, mais je ne savais plus à quel point il était... présent. Omniprésent. Je l'ai relu, effeuillé, écrit. J'ai senti à nouveau le souffle de sa main, la pression de sa voix. Ses mots et ses merveilles ont recommencé d'enchanter le monde, de l'infléchir. Une dimension, un sens, un homme "cute as hell" and "a scary son of a bitch" -- mais jamais avec moi. Mort, peut-être, et ne vivant plus que sous la forme d'un de ses anciens sujets. Néanmoins omniprésent. Miraculeux. Infini. Et, de tous, le plus fidèle, comme je l'écrivais ici il y a près d'un an.
Et Dream est mon septième sens.
jeudi 11 mai 2006
PRENDRE LA VAGUE
Revenir d'un jeu, d'un voyage et d'un rêve, sortir d'un rythme en vase clos, de noms, de partis, de cycles, de la précision d'objectif à court terme, d'un horizon de quelques nuits. Revenir d'Opalescence et de Morphée, de Clair-de-Lune et d'Honoré, de Merrclaw et de Dante.
Et me noyer, tout de suite.
Me prendre en pleine face la vague que j'attendais, qui m'emporte, m'ensevelit.
Seulement je ne cherche pas à la fuir, ni à m'y soustraire. J'écarte les bras, je souris, j'accueille la violence des flots sur mon visage. Noyez moi.
Des élèves? D'accord. Et des collègues, oui, et des copies, et des réunions, si vous voulez, j'y assisterai, je leur parlerai, je les corrigerai. Et des amis d'autant plus demandeurs que négligés quelques jours? Qu'il en soit ainsi, et qu'eux soient ainsi, je leur écrirai, répondrai. Et un Plan, et des textes suspendus dans l'attente, et des articles, et des taches administratives, et des rendez-vous? S'il le faut. Venez.
L'océan me secoue, m'arrache au sol, nie la gravité. Je le laisse faire, je me laisse prendre, je prends la vague, j'émerge justement parce que je ne cherche pas à surnager. Je laisse les flux et reflux laver mon visage et dépouiller mon corps.
Des amants passés, présents, des rêves, des nouveaux amis, des souvenirs — oui. Venez donc. Profitez en, puisque j'ai laissé ouvertes toutes mes portes.
Noyez moi.
Noyez moi.
Cela s'appelle prendre la vague.
Cela fonctionne: je respire donc je.
Et me noyer, tout de suite.
Me prendre en pleine face la vague que j'attendais, qui m'emporte, m'ensevelit.
Seulement je ne cherche pas à la fuir, ni à m'y soustraire. J'écarte les bras, je souris, j'accueille la violence des flots sur mon visage. Noyez moi.
Des élèves? D'accord. Et des collègues, oui, et des copies, et des réunions, si vous voulez, j'y assisterai, je leur parlerai, je les corrigerai. Et des amis d'autant plus demandeurs que négligés quelques jours? Qu'il en soit ainsi, et qu'eux soient ainsi, je leur écrirai, répondrai. Et un Plan, et des textes suspendus dans l'attente, et des articles, et des taches administratives, et des rendez-vous? S'il le faut. Venez.
L'océan me secoue, m'arrache au sol, nie la gravité. Je le laisse faire, je me laisse prendre, je prends la vague, j'émerge justement parce que je ne cherche pas à surnager. Je laisse les flux et reflux laver mon visage et dépouiller mon corps.
Des amants passés, présents, des rêves, des nouveaux amis, des souvenirs — oui. Venez donc. Profitez en, puisque j'ai laissé ouvertes toutes mes portes.
Noyez moi.
Noyez moi.
Cela s'appelle prendre la vague.
Cela fonctionne: je respire donc je.
samedi 8 avril 2006
POUR BARBIE
Je suis comme elle. Nous sommes tous comme elle.
Il m'arrive encore d'imaginer que je vole au-dessus de la route, que je bondis et rebondis d'un toit à l'autre pour affronter des ennemis imaginaires, que je les combats en défiant la pesanteur, les pans de mes vêtements tourbillonnant autour de moi, que je brandis contre eux l'épée d'un Prince ou la lumière d'une Etoile.
Il m'arrive encore de souhaiter confusément une attaque, une catastrophe, une bataille, un dramatique éboulement de terrain, une prise d'otages, n'importe quoi qui me donnerait l'occasion d'exploiter cette part-là, de la faire ressortir, de la montrer au monde. D'être héroïque. De prouver mon courage, ou ma valeur, ou mon amour.
Il m'arrive encore de rêver de grandes scènes avec ambiance musicale où l'un ou l'autre de mes bien-aimés se rend à l'évidence et où nous nous embrassons sur un fond spectaculaire et tragique de champ de bataille.
Il m'arrive encore de récrire le présent en y ajoutant des magies plus visibles, des pouvoirs psychiques, des armes blanches, des prophéties. Il m'arrive encore de me déplacer avec mon entourage dans un autre univers, dans les brumes argentées de la Terre du Milieu, au milieu d'une galaxie déchirée par les éclairs de la Force, dans les ténèbres suintantes d'une ville post-apocalyptique.
Toujours dans le même but dérisoire et enfantin, bien sûr, toujours pour donner libre cours en moi à l'héroïne de légende. Toujours pour sauver le monde, ou sauver mes amis.
Et je sais, évidemment, que l'héroïsme et le courage et l'amour n'ont rien à voir avec ces chimères, que c'est au quotidien qu'ils se prouvent, dans le monde réel auquel nous nous colletons chaque matin, sur la terre à laquelle nous sommes tous rendus, paysans; je sais qu'ils sont d'autant plus précieux et ardus qu'ils sont moins visibles; je sais qu'il ne faut rien attendre en échange.
Et j'y parviens, parfois.
Je me contrains, parfois, à ces infimes victoires sur moi-même, à ces batailles du réel, à ces duels banals. A ne rien attendre en échange.
Mais je suis comme Barbie et je suis comme Cyrano, et malgré tout je rêve d'une seule contrepartie,
pas même la gloire ni la reconnaissance ni l'amour,
non
juste
le panache.
Barbie (Barbara) est un personnage de Neil Gaiman, dans une histoire de Sandman
Il m'arrive encore d'imaginer que je vole au-dessus de la route, que je bondis et rebondis d'un toit à l'autre pour affronter des ennemis imaginaires, que je les combats en défiant la pesanteur, les pans de mes vêtements tourbillonnant autour de moi, que je brandis contre eux l'épée d'un Prince ou la lumière d'une Etoile.
Il m'arrive encore de souhaiter confusément une attaque, une catastrophe, une bataille, un dramatique éboulement de terrain, une prise d'otages, n'importe quoi qui me donnerait l'occasion d'exploiter cette part-là, de la faire ressortir, de la montrer au monde. D'être héroïque. De prouver mon courage, ou ma valeur, ou mon amour.
Il m'arrive encore de rêver de grandes scènes avec ambiance musicale où l'un ou l'autre de mes bien-aimés se rend à l'évidence et où nous nous embrassons sur un fond spectaculaire et tragique de champ de bataille.
Il m'arrive encore de récrire le présent en y ajoutant des magies plus visibles, des pouvoirs psychiques, des armes blanches, des prophéties. Il m'arrive encore de me déplacer avec mon entourage dans un autre univers, dans les brumes argentées de la Terre du Milieu, au milieu d'une galaxie déchirée par les éclairs de la Force, dans les ténèbres suintantes d'une ville post-apocalyptique.
Toujours dans le même but dérisoire et enfantin, bien sûr, toujours pour donner libre cours en moi à l'héroïne de légende. Toujours pour sauver le monde, ou sauver mes amis.
Et je sais, évidemment, que l'héroïsme et le courage et l'amour n'ont rien à voir avec ces chimères, que c'est au quotidien qu'ils se prouvent, dans le monde réel auquel nous nous colletons chaque matin, sur la terre à laquelle nous sommes tous rendus, paysans; je sais qu'ils sont d'autant plus précieux et ardus qu'ils sont moins visibles; je sais qu'il ne faut rien attendre en échange.
Et j'y parviens, parfois.
Je me contrains, parfois, à ces infimes victoires sur moi-même, à ces batailles du réel, à ces duels banals. A ne rien attendre en échange.
Mais je suis comme Barbie et je suis comme Cyrano, et malgré tout je rêve d'une seule contrepartie,
pas même la gloire ni la reconnaissance ni l'amour,
non
juste
le panache.
Barbie (Barbara) est un personnage de Neil Gaiman, dans une histoire de Sandman
mercredi 4 janvier 2006
QUESTION DU JOUR (5) : AUJOURD'HUI
Ce dont je veux me rappeler à propos d'aujourd'hui...
Que "L'homme de culture doit être un inventeur d'âmes." (Aimé Césaire) et des multiples pistes qu'ouvre cette phrase.
De la sorcière du parking.
De la Loi de Créativité Maximale.
Du Grand Oeuvre entrevu en rêve.
Des souvenirs de l'Hexaconte.
Que la Loi de Murphy a des exceptions.
Qu'il faudrait établir chaque jour cette liste intérieure, je me le suis souvent dit.
Que "L'homme de culture doit être un inventeur d'âmes." (Aimé Césaire) et des multiples pistes qu'ouvre cette phrase.
De la sorcière du parking.
De la Loi de Créativité Maximale.
Du Grand Oeuvre entrevu en rêve.
Des souvenirs de l'Hexaconte.
Que la Loi de Murphy a des exceptions.
Qu'il faudrait établir chaque jour cette liste intérieure, je me le suis souvent dit.
jeudi 29 décembre 2005
QUESTIONS DU JOUR (2) : PARADIS PERDUS
Suite de la contrainte, dans la rubrique Regarder en arrière:
"Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus." (Marcel Proust) Quels paradis avez-vous perdus?
J'ai souvent parlé de cela, cette division des êtres en deux domaines, ceux qui ont un paradis perdu et ceux qui n'en ont pas. J'ai souvent parlé d'exil. Mais je n'ai pas de paradis perdu.
Bien sûr (en fait cela n'a rien d'une certitude universelle), je me souviens avec plaisir de mes étés d'enfant dans les Alpes, innocents et cruels, libres, audacieux, sauvages. Du sentiment de pouvoir factice qui naît de la solitude et de la manipulation, le pouvoir exercé sur ma compagne de jeux de ce temps-là (néanmoins aimée, mais si douce, si passive, si vulnérable en face de mes folies) et sur un environnement dont nous étions les maîtresses, que nous arpentions, cartographions, déchiffrions. Le torrent et ses trous d'eau, le petit bois et ses ombres, la cascade et ses défis, le grand pré pentu et ses roulades, la maison abandonnée et ses interdits, tout cela à portée de nos pas de fillettes, sans frein adulte. Plus loin, la rivière au nom draconique, avec la richesse de ses argiles et ses ilôts de pierre sur lesquels on pouvait être capitaine, défiant les pirates. Plus loin, la grande forêt, ses légendes, ses grands rocs que l'on pouvait gravir, du sommet desquels on pouvait, sonnant du cor, être un chevalier ou un héros celte.
Mais je n'ai pas de nostalgie à y repenser. La femme que je suis ne regrette pas l'enfant.
Alors?
Au creux des rêves, le souvenir diffus de terres plus lointaines, dont je suis comme tous à jamais exilée. Les îles au-delà des mers, à l'Ouest, les royaumes secrets des fées, les paysages d'Onirie dont le réveil me chasse, le havre sublime de Rivendell, les tours d'argent d'Avalon... Ceux-là sont des paradis perdus, j'imagine. Comme le sont les bras de tous les bien-aimés qui sont au loin.
"Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus." (Marcel Proust) Quels paradis avez-vous perdus?
J'ai souvent parlé de cela, cette division des êtres en deux domaines, ceux qui ont un paradis perdu et ceux qui n'en ont pas. J'ai souvent parlé d'exil. Mais je n'ai pas de paradis perdu.
Bien sûr (en fait cela n'a rien d'une certitude universelle), je me souviens avec plaisir de mes étés d'enfant dans les Alpes, innocents et cruels, libres, audacieux, sauvages. Du sentiment de pouvoir factice qui naît de la solitude et de la manipulation, le pouvoir exercé sur ma compagne de jeux de ce temps-là (néanmoins aimée, mais si douce, si passive, si vulnérable en face de mes folies) et sur un environnement dont nous étions les maîtresses, que nous arpentions, cartographions, déchiffrions. Le torrent et ses trous d'eau, le petit bois et ses ombres, la cascade et ses défis, le grand pré pentu et ses roulades, la maison abandonnée et ses interdits, tout cela à portée de nos pas de fillettes, sans frein adulte. Plus loin, la rivière au nom draconique, avec la richesse de ses argiles et ses ilôts de pierre sur lesquels on pouvait être capitaine, défiant les pirates. Plus loin, la grande forêt, ses légendes, ses grands rocs que l'on pouvait gravir, du sommet desquels on pouvait, sonnant du cor, être un chevalier ou un héros celte.
Mais je n'ai pas de nostalgie à y repenser. La femme que je suis ne regrette pas l'enfant.
Alors?
Au creux des rêves, le souvenir diffus de terres plus lointaines, dont je suis comme tous à jamais exilée. Les îles au-delà des mers, à l'Ouest, les royaumes secrets des fées, les paysages d'Onirie dont le réveil me chasse, le havre sublime de Rivendell, les tours d'argent d'Avalon... Ceux-là sont des paradis perdus, j'imagine. Comme le sont les bras de tous les bien-aimés qui sont au loin.
mardi 27 décembre 2005
L'ÉPREUVE DU VISAGE OBSCUR
C'était un songe récurrent. L'un de ceux qui émaillent souvent mes parcours d'amante chevaleresque, en cette région du Rêve où l'on se met soi-même à l'épreuve.
Car l'amour n'est pas donné à jamais, il doit être remis en question — l'amour n'est pas une chose fixe, un territoire cartographié, il faut sans cesse repousser ses limites — prendre des risques.
Lui imposer des épreuves pour voir jusqu'où, vraiment, mène ce chemin.
Et c'était l'une de ces épreuves.
Le sorcier de ma conscience me donnait à voir tous les côtés négatifs du bien-aimé. "Voici ce qu'il est. Regarde. Est-il digne d'être aimé, vraiment ? Est-il digne des risques que tu prends ? Mérite-t-il ton périple ici ?"
Et il faut, bien sûr, que le noir tableau soit exact. Subjectif peut-être, partial sans doute, mais vrai. Ou ce n'est pas de jeu. Ou il serait trop facile de rejeter l'épreuve d'un éclat de rire, comme le château de cartes d'Alice.
Non, c'était l'Epreuve du Visage Obscur, parce qu'il s'agissait de regarder les ombres sur le visage aimé, de les regarder en face, d'accepter leur réalité et d'y répondre. Un équilibre à trouver entre la tentation du déni et le risque de la folie sacrificielle, car l'amour doit se frayer un chemin entre les deux.
Et il le trouvait, je le trouvais. Mon moi onirique est brave, mon âme de lumière et d'acier, je le trouvais, avec fierté. Chaque fois je le trouvais, pour chacun de mes bien-aimés.
Mais c'était un rêve, n'est-ce pas ? Une épreuve que je n'avais passée que dans les Terres du bienveillant Morphée, qui toujours me fut doux.
Dans le monde de l'Eveil, je n'avais mené que des escarmouches, face à ce visage-là. Les escarmouches que mènent tous ceux qui aiment et qui voient, celles qui nous font sourire tendrement d'un défaut de l'aimé(e), ou le combattre avec amusement, ou l'intégrer à la vaste toile toujours retouchée des longues et profondes amours.
Dans le monde de l'Eveil, l'épreuve était moins terrible, et je pouvais donc être brave aussi, et mon amour de joie et d'airain.
Jusqu'à avant-hier.
Car avant-hier j'ai regardé en face le visage d'ombre d'un bien-aimé. Je l'avais pourtant déjà entrevu et frôlé maintes fois, je l'avais pourtant apprivoisé déjà, accepté déjà, avec toujours la même folle lumière, la même absurde bravoure. Et pourtant son ombre à lui est bien noire, bien noire, bien cruelle, en vérité.
Mais l'Epreuve est tellement plus que cela. Avant-hier j'ai regardé en face, peint de chatoyantes couleurs, mis en scène dans une dramatique narration, ce visage-là. Ce qu'un autre verrait en lui. Ce qui est en lui, ce que je peux voir en lui, mais —
Oh. Et l'ombre qui s'est abattue sur moi alors, le froid qui m'a saisie alors, le vide qui a enserré mon coeur, le silence affreux de mon esprit cherchant sa réponse, une réponse, il devait y en avoir une, j'en avais toujours trouvé une, si aisément, j'ai une telle habitude de ces joutes... L'ombre, le froid, le silence, la peur.
C'est avant-hier seulement que j'ai vu ce qu'elle était, à quoi elle ressemblait, dans le monde glacé et précis de l'Eveil — l'Epreuve du Visage Obscur.
C'est avant-hier seulement qu'elle est devenue une épreuve.
Car l'amour n'est pas donné à jamais, il doit être remis en question — l'amour n'est pas une chose fixe, un territoire cartographié, il faut sans cesse repousser ses limites — prendre des risques.
Lui imposer des épreuves pour voir jusqu'où, vraiment, mène ce chemin.
Et c'était l'une de ces épreuves.
Le sorcier de ma conscience me donnait à voir tous les côtés négatifs du bien-aimé. "Voici ce qu'il est. Regarde. Est-il digne d'être aimé, vraiment ? Est-il digne des risques que tu prends ? Mérite-t-il ton périple ici ?"
Et il faut, bien sûr, que le noir tableau soit exact. Subjectif peut-être, partial sans doute, mais vrai. Ou ce n'est pas de jeu. Ou il serait trop facile de rejeter l'épreuve d'un éclat de rire, comme le château de cartes d'Alice.
Non, c'était l'Epreuve du Visage Obscur, parce qu'il s'agissait de regarder les ombres sur le visage aimé, de les regarder en face, d'accepter leur réalité et d'y répondre. Un équilibre à trouver entre la tentation du déni et le risque de la folie sacrificielle, car l'amour doit se frayer un chemin entre les deux.
Et il le trouvait, je le trouvais. Mon moi onirique est brave, mon âme de lumière et d'acier, je le trouvais, avec fierté. Chaque fois je le trouvais, pour chacun de mes bien-aimés.
Mais c'était un rêve, n'est-ce pas ? Une épreuve que je n'avais passée que dans les Terres du bienveillant Morphée, qui toujours me fut doux.
Dans le monde de l'Eveil, je n'avais mené que des escarmouches, face à ce visage-là. Les escarmouches que mènent tous ceux qui aiment et qui voient, celles qui nous font sourire tendrement d'un défaut de l'aimé(e), ou le combattre avec amusement, ou l'intégrer à la vaste toile toujours retouchée des longues et profondes amours.
Dans le monde de l'Eveil, l'épreuve était moins terrible, et je pouvais donc être brave aussi, et mon amour de joie et d'airain.
Jusqu'à avant-hier.
Car avant-hier j'ai regardé en face le visage d'ombre d'un bien-aimé. Je l'avais pourtant déjà entrevu et frôlé maintes fois, je l'avais pourtant apprivoisé déjà, accepté déjà, avec toujours la même folle lumière, la même absurde bravoure. Et pourtant son ombre à lui est bien noire, bien noire, bien cruelle, en vérité.
Mais l'Epreuve est tellement plus que cela. Avant-hier j'ai regardé en face, peint de chatoyantes couleurs, mis en scène dans une dramatique narration, ce visage-là. Ce qu'un autre verrait en lui. Ce qui est en lui, ce que je peux voir en lui, mais —
Oh. Et l'ombre qui s'est abattue sur moi alors, le froid qui m'a saisie alors, le vide qui a enserré mon coeur, le silence affreux de mon esprit cherchant sa réponse, une réponse, il devait y en avoir une, j'en avais toujours trouvé une, si aisément, j'ai une telle habitude de ces joutes... L'ombre, le froid, le silence, la peur.
C'est avant-hier seulement que j'ai vu ce qu'elle était, à quoi elle ressemblait, dans le monde glacé et précis de l'Eveil — l'Epreuve du Visage Obscur.
C'est avant-hier seulement qu'elle est devenue une épreuve.
samedi 27 août 2005
10 PERSONNAGES... (5)
Les plus déchirantes larmes et les plus douces joies. Qui ne l'aime pas, celui-là dont le royaume n'aura jamais de fin ?
Quand tout s’achève, qu’il n’y a plus rien à espérer. Du moins, plus rien avant demain.
Il reste une porte, et un être.
Route périlleuse, forêt obscure hantée de cavaliers sans tête. Les rêves parfois marchent au côté de la mort dans les chemins creux. Mais elle n’est pas une ennemie, et je passe.
Le sel du risque, le vague dégoût des plaisirs faciles, les pièges écarlates du désir: lui/elle est parfois l’ennemi. Contre cet amour, il ne peut rien. Il enrage, mais je passe.
Avec elle qui danse pour les papillons, le seul risque est d’oublier la route, se perdre au tourbillon du délire. Cartes à jouer! Je passe.
A la croisée des chemins, l’épée brandie du destin, on peut s’égarer aussi, croire que sa voie est la seule qui vaille. Trop tard? Jamais! Je passe.
Un galion part en fumée, nous laisse enfant au désespoir. Jamais mes rêves n’ont les couleurs de celle-là. Au contraire: je passe.
Un sourire d’étoiles: ses yeux, guide où naviguer. Il est là.
Douceur pâle de sa peau, bras minces qui m’enveloppent, légereté de son pas, s’envoler, me bercer à sa poitrine, yeux fermés dans ses ténèbres, être à nous deux la nuit étoilée, d’un pas traverser les mondes, d’un souffle les recréer à notre fantaisie…
Sentir le froid de son baiser, le monde fondre autour de nous. Enlacer son fantôme. Eprouver la déchirante mélancolie qui nous sépare à l’aube. Savoir que je serai là encore, contre lui encore, et que ce sera plus présent que le songe, plus vivant que l’oubli.
Car il est, de tous, le plus fidèle.
Dream/Morpheus
(Neil Gaiman, The Sandman)
Et puis... bon anniversaire, breda.
Quand tout s’achève, qu’il n’y a plus rien à espérer. Du moins, plus rien avant demain.
Il reste une porte, et un être.
Route périlleuse, forêt obscure hantée de cavaliers sans tête. Les rêves parfois marchent au côté de la mort dans les chemins creux. Mais elle n’est pas une ennemie, et je passe.
Le sel du risque, le vague dégoût des plaisirs faciles, les pièges écarlates du désir: lui/elle est parfois l’ennemi. Contre cet amour, il ne peut rien. Il enrage, mais je passe.
Avec elle qui danse pour les papillons, le seul risque est d’oublier la route, se perdre au tourbillon du délire. Cartes à jouer! Je passe.
A la croisée des chemins, l’épée brandie du destin, on peut s’égarer aussi, croire que sa voie est la seule qui vaille. Trop tard? Jamais! Je passe.
Un galion part en fumée, nous laisse enfant au désespoir. Jamais mes rêves n’ont les couleurs de celle-là. Au contraire: je passe.
Un sourire d’étoiles: ses yeux, guide où naviguer. Il est là.
Douceur pâle de sa peau, bras minces qui m’enveloppent, légereté de son pas, s’envoler, me bercer à sa poitrine, yeux fermés dans ses ténèbres, être à nous deux la nuit étoilée, d’un pas traverser les mondes, d’un souffle les recréer à notre fantaisie…
Sentir le froid de son baiser, le monde fondre autour de nous. Enlacer son fantôme. Eprouver la déchirante mélancolie qui nous sépare à l’aube. Savoir que je serai là encore, contre lui encore, et que ce sera plus présent que le songe, plus vivant que l’oubli.
Car il est, de tous, le plus fidèle.
Dream/Morpheus
(Neil Gaiman, The Sandman)
Et puis... bon anniversaire, breda.
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