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samedi 3 mars 2012

Rêver un Vers (ou Deux)


Lecture: Jaccottet, L’Ignorant (inclus dans le recueil Poésie : 1946 – 1967)

Choisissez trois très brefs passages (chacun d’un ou deux vers) qui vous ont touché, intéressé, fait rêver, fait réagir d’une façon ou d’une autre.
Développez vos réactions à chacun de ces trois extraits. Votre développement doit comporter une dimension d’analyse du ou des vers, mais aussi une dimension personnelle que vous pouvez développer autant que vous le souhaitez. Pour une fois dans l’année, la première personne du singulier est acceptée, la digression aussi.
Longueur attendue : au moins 20 lignes par passage choisi.

 J'aime bien traiter les sujets que je donne aux élèves. Surtout ceux d'invention, ceux qui s'ouvrent, ceux qui ouvrent.
Sans compter qu'en attendant que le premier candidat de la demi-journée ait fini de se préparer, je m'ennuie, je m'ennuie.

Voici donc mon tiers de copie, Madame qui êtes et n'êtes pas moi.

La nuit n'est pas ce que l'on croit, revers du feu
chute du jour et négation de la lumière…               ("Au petit jour", p.56)

Il faut croire que de la poésie j'attends encore des révélations, il faut croire que Jaccottet y trouvait encore de telles professions de foi, du temps de L'Ignorant. C'est quand il se trahit qu'il me touche le plus. Me ressemble le plus.

Quand il cède comme ici aux énoncés gnomiques, présent de vérité générale et "on" impersonnel — qui n'a pas grand chose d'impersonnel, n'est pas une facilité, pas ici. Car c'est bien ce que l'on croit, ce que Jaccottet croit lui-même, souvent, lui qui se défie de la nuit dévoreuse, celle qui se glisse entre les amants et fait le jeu du Temps. Alors j'aime ces vers parce qu'ils me flattent, parce que ce on m'exclut, parce que jamais je n'ai cru, moi, toujours j'ai su…

D'ailleurs étrangement j'aime les deux premiers vers du quatrain plus que les suivants qui pourtant donnent à entendre ce secret que je partage. Ce n'est pas seulement une question de vanité (veux-je croire). C'est le rythme aussi qui me touche, alexandrin qui s'emporte et qu'on retient comme un cheval trop fougueux, comme Jaccottet sans doute retient (s'efforce de retenir) cette tentation de l'image et du savoir révélé. Huit et quatre, puis le grand souffle de l'enjambement.
Étrangement, encore, moi qui n'écris qu'en vers libre ou en prose, depuis longtemps, je suis touchée toujours par le rythme des alexandrins, rythme intérieur, connu par cœur, fluide comme ma parole scandée.  Et je suis saisie ici par ces vers presque classiques, alexandrins, groupement ternaire et jeu d'antithèses, un grand vers qui se développe, comme au XIXème siècle. Pourtant, et malgré ce lexique d'ombres et de rayons, rien d'hugolien dans ces vers. Le secret est immense, mais chuchoté, en consonnes douces, qui ne sonnent ni n'éclatent, sans trompettes. Un quatrain d'ailleurs suffit à le dire. La révélation elle-même sera à peine formulée, prudente, négative, à l'envers, presque passive : "ce qui reste irrévélé…"

Ce sont toujours les mêmes vers qui m'importent, les premiers, avec leur grand rythme en chiasme, long, court, court, long ; avec leurs mots ardents à la rime ; avec leur grand blason médiéval, avers et "revers du feu". Je vois tout cela, et combien ces vers sont loin d'être les plus représentatifs de la poésie de Jaccottet, mais leur rythme bat en moi : "La nuit n'est pas", quatre, murmure ; "ce que l'on croit", quatre, chuchotis, rime intérieure ; "revers du feu", quatre encore — trois coups qui résonnent sourdement comme les battements d'un cœur plutôt qu'une entrée en scène. Malgré les figures et les effets, le mode est bien mineur, comme toujours chez Jaccottet.
 Ce battement de cœur musical murmure à mon oreille une vérité que je sais depuis longtemps mais qui sans doute prime sur toutes les autres. Les seules choses qui importent vraiment, en fin de compte, et me structurent comme elles structurent le monde, les vieux Infinis qui marchent dans l'ombre sur les chemins creux que l'oeil devine sans le saisir. La nuit, la lumière, encadrent ces vers qui feignent de les opposer et rappellent leur lien essentiel.

Doucement, le front couronné de lumière, je baise les lèvres secrètes de la Nuit — "la grande femme de soie noire", "d'ébène et de cristal".

mardi 21 février 2012

Morningstar

Je ne sais pas trop pourquoi, ces temps-ci, il revient rôder près de moi.
Je sais pourtant bien, je l'écrivais sur ce blog il y a des années, que "cette relation-là est bien moins tendre, bien plus complexe [que toutes les autres, sauf une], et il vaut mieux qu'elle n'aille jamais trop loin..."
J'ai pourtant continué d'écrire sur lui, et de croiser sa route. Pas trop souvent. Heureusement.

Et voici que me revient ce texte, lu et traduit autrefois, dans un autre monde (plusieurs) et d'autres rêves, et j'en suis encore bouleversée.

THE LAMENT FOR LUCIFER

Close my eyes to the sunliqht,
My Morning Star, my storm.
Fold your wings in grace and take your leave of me.
Taste my blessings; as you go.
We will not lie as one again
For my womb is a garden of rot.
My heart is ashes.
My tears are blood.
Hunt well, my breath, and take with you
The bones of our children, wrapped in palm leaves.
Scatter them to the horizon and allay their cries.
I shall tend a grave of deep water
And shall wash away our enemies.
Bide well, my desert wind,
Hold aloft your blade and oil it with tears.
I shall be the owl upon the night wind,
The cat with silent paws
And the serpent at the heels of Caine.
I shall be the seed of tears, but my eyes shall be sand and silence,
My heart shall be the desert and the sea,
And my cry shall be the owl gone hunting
As the sun departs my sky.
Weep not, my beloved,
But hold me close in your distant chase.
We shalt be the thorns of ruined Eden
Forget me not
Sun to my moon
Cry to my silence.
Que fais-tu là exactement, Lux ?

dimanche 8 janvier 2012

Atelier d'Ecriture: Un Nom, un Destin

La consigne suivante de mon atelier d'écriture imposait d'écrire un début de nouvelle mettant en scène un personnage au nom prédestiné, en jouant justement sur les possibilités, connotations, sonorités de ce nom.

Avez-vous déjà rencontré de ces obsessions poursuivies jusqu'à la folie ? Elles peuvent naître d'un rien, d'une rencontre trop prometteuse en un moment trop solitaire, d'un pas de côté qui nous laisse entrevoir un instant l'Autre Monde dont nous rêverons toujours de retrouver le chemin, parfois d'un livre trop mystérieux, ou d'une absence inexpliquée.
Parfois la folie naît d'un simple nom.
Encore qu'il soit difficile de qualifier de simple le nom de Dragomira Chaudezembre.

Bien des femmes de sa famille avaient été prénommées Hestia. Hestia Chaudezembre, voilà un nom qui, pour être dense, avait l'avantage d'être cohérent, d'annoncer un univers de certitudes. Une Hestia Chaudezembre savait quel monde serait le sien, celui des magies riches et tranquilles du foyer. Elle serait mère puis grand-mère, porterait des jupes amples ornées de guirlandes d'enfants, sa maison serait un phare dont on verrait de loin la lueur rougeoyante, accueillante, et sa cuisine un havre plus précieux encore. Les hommes l'aimeraient d'autant plus qu'elle ne leur semblerait pas menaçante, que jamais ils ne comprendraient vraiment quelle puissance ronflait dans sa cheminée et mijotait dans ses marmites. La grand-tante de Dragomira se nommait ainsi, et elle était telle que son nom l'annonçait.
Mais voilà : à cause d'un oncle trop beau, trop tendrement aimé, trop téméraire, qui avait eu la sottise de mourir dans quelque guerre un mois avant sa naissance, la fillette hérita de son prénom à peine féminisé. Comme s'il était possible de féminiser un prénom pareil, comme s'il était possible d'avoir une taille fine et des boucles soyeuses, quand votre mère vous avait baptisée Dragomira ! De fait, elle devint une adolescente aux grands pieds, aux épaules carrées, la mâchoire en avant, butée sur une révolte permanente et pour ainsi dire innée. Elle n’avait pas même hérité la chevelure cuivrée de son père : ses cheveux étaient raides et châtains, mais dans ses yeux noirs brûlait parfois une étonnante flamme qu’il était peut-être trop facile d’attribuer à la colère.

Le statut de notables des Chaudezembre avait épargné aux filles de la famille les déclinaisons grivoises que permettait leur patronyme. Mais Dragomira manquait tant de prestance qu’elle fut la première à les subir — encore qu’on se demandât bien d’où elle pouvait être chaude, ricanaient les garçons du village. Elle n’imagina pas d’autre recours que la bagarre : elle rendit coup pour coup, et pour une fois sa carrure la servit, à cet âge où les filles dépassent souvent d’une tête les garçons. Les plaisanteries cessèrent : on ne ricanait plus que dans son dos, et sur un air différent. Ce fut sans doute à ce moment que l’association naquit, pas auparavant : « Dragomira est un dragon, Dragomira est un dragon ! » Et de mimer la bête avec sa démarche pataude, ses ailes gigantesques traînant derrière elle sur le sol. Les plus hardis l’accompagnaient de grondements féroces — alors la jeune fille se retournait et leur cassait la figure, presque rituellement.
Il y avait pourtant bien un grondement dans ce nom-là, dans cette gorge-là, qui commençait de se faire entendre. Si Chaudezembre était un félin, le ronflement inquiétant mais contrôlé d’un feu, la sauvagerie ronronnante et madrée d’un chat, Dragomira grondait comme un tonnerre, révélant le roc sous la fourrure, la Bête sous la jeune fille.
Bientôt elle partirait en chasse : puisqu’on le voulait ainsi, elle irait au Dragon et le combattrait. Que l’existence d’une telle créature soit improbable n’entrait pas en ligne de compte, et sa réflexion ne manquait pas d’une certaine logique : s’il existait des jeunes filles appelées Dragomira Chaudezembre, il devait bien exister des Dragons.

mardi 13 décembre 2011

Encore la Question de l'Homme

L'été dernier, j'évoquais ma conviction que ce nouvel objet d'étude en classe de première était, en fait, au coeur de notre enseignement.
En octobre j'illustrais par un Wordle la diversité des réponses de mes élèves à cette question.

Je persiste. Il y a beaucoup à redire à la réforme des lycées en général et aux nouveaux programmes en particulier. Mais cet infléchissement de l'étude jusque là technique de l'argumentation autour de cette question centrale, la volonté répétée de "contribuer ainsi à donner sens et substance à une formation véritablement humaniste" me semble positive, cruciale, rendant à l'étude littéraire pour les non-spécialistes que sont nos lycéens une fonction essentielle, en ces temps où la littérature est en "état de siège".

Seule la littérature, seuls les arts, me paraissent poser réellement cette question dans toute sa complexité.
Ainsi la posé-je inlassablement à mes élèves et avec eux, semaine après semaine, tandis que nous naviguons de théâtre en argumentation, de réécritures en Renaissance.

De toutes les oeuvres que j'ai lues ou relues cet été, la pièce de Vercors Zoo ou l'Assassin philanthrope dont vous pouvez lire aussi la version romanesque Les Animaux dénaturés est celle qui m'a le plus enthousiasmée.
Elle pose la question de l'homme et de son impossible définition dans toute sa fausse candeur, rappelant sa nécessité au fondement de toute pensée et de toute décision, sa tétanisante absence au sein de nos textes de loi qui ne se soucient pas de définir l'évidence (j'ai vérifié auprès de Maître Eolas et il en est bien ainsi: pas de définition de l'homme dans le droit français.) Elle lui rend, par le biais de la fiction, son urgence: l'enjeu est ici de vie ou de mort, pour un homme et pour tout un peuple, et il est bon de s'entendre redire que les questions métaphysiques peuvent aussi changer le monde. Elle ne diminue pas sa complexité, ne cède pas à la démagogie: à cette infernale question, ni les scientifiques ni le bon sens populaire ne peuvent apporter de réponse simple, unique, satisfaisante… sans doute parce qu'il n'y en a pas. Il est aussi salutaire, en ces temps où l'on oscille entre la révérence aveugle pour les spécialistes et la croyance démagogique au sens commun, de constater que certaines questions échappent à la fois aux uns et aux autres, qu'elles sont trop vastes et trop complexes pour être réglées. Les élèves aiment trop souvent que tout soit réglé, que le sens leur soit donné une fois pour toutes, qu'aucune question ne reste en suspens.
Celle-ci est perpétuellement en suspens. Sa réponse ne peut être que circonstancielle, décidée pour de mauvaises raisons, comme le déplore le héros, vouée à ne satisfaire personne. Pourtant elle doit être posée, pourtant la réponse que propose finalement Vercors est belle et féconde: la principale caractéristique de l'homme est son "esprit de rébellion".

Cet animal rebelle, nous le déclinons dans tout notre parcours de cette année.
C'est Antigone, bien sûr, dont le "Non" résonne en nous de Sophocle à Henry Bauchau en passant par Anouilh.
C'est l'homme double du théâtre qui ne sait plus s'il est chair ou masque, si ses actes ont un sens, si la vie à un sens, mais qui pourtant se dresse contre les tyrans. C'est Caligula, c'est le Lorenzaccio de Musset, ce sont les "meurtriers délicats" de Camus qui ne savent plus si finalement la fin justifie les moyens, s'il faut ou non se salir les mains, s'il faut être Hugo ou Hoederer, Néron ou Auguste, Britannicus ou Cinna, Jules César ou Richard III.
Ce sont les premiers humanistes, ceux qui nous ont légué leurs doutes avec ce mot, des Cannibales de Montaigne à la Folie d'Erasme, qui se sont demandé si la servitude de l'homme devait être volontaire, si une utopie était possible, ou s'il fallait choisir Machiavel.
Ce sont les savants raisonnables ou fous du temps où les utopies se changèrent en dystopies, ceux qui se demandent si l'homme peut créer l'homme et se poser en rival prométhéen de Dieu, si le progrès fait toujours le bonheur.
Ce sont ceux qui s'efforcèrent de penser l'Homme après la colonisation, après les camps.
Ce sont les poètes qui cherchent inlassablement à répondre à toutes les questions sans réponse, à dire tout ce qui est indicible, et s'avouent humblement ignorants.
Ce sont les romanciers qui nous rappellent la bête en nous, et combien la frontière entre l'ogre et le héros, le monstre et le justicier, est fragile et poreuse.

C'est ce qui fait qu'en fin de compte j'enseigne la littérature plutôt que la Défense contre les Forces du Mal, et que ce n'est pas si différent.

mardi 19 avril 2011

Saveurs et Couleurs

Un texte très, très imparfait, pour la deuxième consigne de l'atelier d'écriture qui m'a donné beaucoup de mal…

Je suis en charge du gâteau. Il en a toujours été ainsi, d’aussi loin que je me souvienne. Après tout, la pâtisserie est une de mes spécialités.
J’aime regarder d’abord mes ingrédients, les ranger en arc de cercle devant moi, sentinelles du plat à venir. Les pots de terre granuleuse où je conserve mes farines, le papier épais, crissant, qui enveloppe les tablettes de chocolat, les cerises qui macèrent à l’abri de leur bocal de verre, l’or brun du sucre, la blancheur de la crème.
Et les œufs. D’ordinaire je ne prends pas le temps de réfléchir à ce qu’ils représentent, j’enchaîne des gestes presque mécaniques : un coup sec, précis, sur le bord du saladier, pour obtenir cette brisure nette de la coquille sans abîmer le jaune, que l’on transvase adroitement dans une moitié, puis l’autre, et encore, jusqu’à ce que tout le blanc ait coulé dans le saladier. Mais aujourd’hui les symboles importent. La vie, les cycles, ce qui palpite en secret derrière la coquille. Je m’accorde un instant pour cela, pour sentir la fraicheur de l’œuf, sa rondeur dans ma paume, et je reprends mon ballet.
La cuisine est tout entière un art de métamorphose, bien sûr, mais il est peu d’aliments dont la transformation soit aussi spectaculaire que celle des œufs. Les blancs ne sont pas même blancs, pour l’instant, seulement un fluide translucide et glaireux. Je les bats, je les fouette, et voilà qu’ils se changent en neige. C’est un de mes moments préférés. Je guette les stades de leur métamorphose, la seconde où ils blanchissent, s’opacifient, se dilatent, deviennent cette neige plus douce, plus blanche, plus belle que la véritable neige.
Le chocolat aussi a sa magie. Tous les enfants la connaissent. Lui aussi change de texture en tournant doucement sur le feu : froid et craquant, il se fait onctueux et chaud, libérant ses arômes, adhérant à la cuillère en bois. Tout à l’heure je pourrai lécher cette crème sur les parois de la casserole, y passer mon doigt, trois fois, pour le plaisir, pour la force, pour la plénitude qui tapisse le palais et repousse la nuit.
Le plus difficile est toujours de mêler les blancs en neige au reste de la pâte. Toutes les pâtissières connaissent le mouvement, pourtant, ce geste tournant du poignet, enveloppant, presque tendre. On craint toujours de briser les blancs. On les brisera, d’une façon ou d’une autre, ils disparaîtront, engloutis dans la pâte. C’est cela qu’il faut accepter. C’est cela qui importe, ce soir. Le chocolat recouvre la neige, l’absorbe, la fond en lui.
Puis je m’octroie une petite tricherie et répartis la pâte dans trois plats circulaires identiques. Les gens croient qu’on ne peut pas tricher, en pâtisserie, et c’est vrai, on ne peut pas plaisanter avec les mesures, avec l’équilibre. Mais on peut faire cela, à condition d’avoir un four assez grand. Le mien ne pose pas problème, évidemment : il est assez grand pour qu’une femme adulte puisse s’y faufiler, ou pour y faire cuire cent pains d’épices. C’est étonnant que les gens se souviennent de ça.
Après quoi ce n’est plus qu’une question de patience, de strates, de vérités posées l’une sur l’autre jusqu’à ne plus savoir laquelle est vraiment cachée. Un tiers du gâteau. La crème. Les cerises. Et encore : le gâteau, chaud et odorant ; la crème, bien battue, légère, onctueuse ; les cerises, rondes et luisantes de sirop. Noir. Blanc. Rouge. Les alchimistes ont deviné tant de choses, pourquoi diable ne se sont-ils jamais intéressés à la pâtisserie ? Une dernière fois. Noir. La terre fertile, l’ombre dense des sapins. Blanc. La neige qui recouvre le monde. Rouge. Mais je ne suis pas obligée de me couper le doigt pendant la confection du gâteau.
Je recouvre la dernière couche de crème, délicatement je la saupoudre de copeaux de chocolat. Je n’ai jamais été très douée pour cette étape : les copeaux sont si fragiles entre mes doigts. Il faudrait des mains d’enfants, mais les enfants sont loin, au chaud dans leurs propres foyers. Pourtant c’est terriblement important : c’est le chocolat qui doit l’emporter sur la neige.
La nuit tombe déjà, la plus précoce de l’année, et mes sœurs frappent à la porte juste quand le gâteau est prêt. Forêt Noire.

samedi 21 août 2010

UNE LEÇON DE DÉFENSE CONTRE LES FORCES DU MAL

Certains d'entre vous savent que c'est la matière que j'aurais vraiment voulu enseigner… A défaut, je me contente de la Littérature, qui a malgré tout quelques points communs avec la D.C.F.M.
Voici donc un de ces cours…

Nous abordons dans ce chapitre le cœur même de la Défense contre les Forces du Mal. Malheureusement, il s’agit aussi de la part la plus difficile à enseigner.
Au niveau le plus fondamental, la Défense puise dans vos ressources intérieures, dans votre cœur, votre courage, la confiance et la joie que vous abritez en vous. C’est ce qui explique que les réussites dans cette branche particulière de la magie ne reposent pas seulement sur les talents que vous utilisez par ailleurs. C’est ce qui explique que de brillants sorciers comme Bridget Wenlock(1) aient été si désemparés face aux forces des Ténèbres, et à l’inverse, que Bod Owens(2), toujours maladroit avec les Potions et incapable de maîtriser tout sortilège plus complexe qu’un maléfice d’Entrave ait pu sortir vivant et sain d’esprit de la Nécropole du Sleer et en rapporter les artefacts alors que maints sorciers et sorcières plus expérimentés avaient fui, péri ou sombré dans la folie.
Ces forces intérieures ne s’enseignent pas. Mais elles peuvent être identifiées, apprivoisées, renforcées, développées, et, en partie, expliquées.

(1) Bridget Wenlock (1202-1285) Célèbre Arithmancienne. Première à établir les propriétés magiques du chiffre 7.
(2) Dont l’écrivain Moldu (?) Neil Gaiman a relaté l’histoire de façon hautement fantaisiste dans The Graveyard Book (L’Etrange Histoire de Nobody Owens).


LEÇON 1 : RECONNAÎTRE LES TÉNÈBRES


À ce stade de votre apprentissage, vous devez déjà avoir compris combien il importe de connaître son ennemi, d’être capable de le reconnaître en toutes circonstances, d’identifier et d’exploiter ses faiblesses. Mais comment connaître les Ténèbres elles-mêmes ?
À quoi reconnaît-on leur empreinte ? Dans quelles situations leur est-on le plus vulnérable ? Quelles faiblesses peuvent-elles bien avoir ?
Certains parmi vous hochent la tête et murmurent : Elles n’en ont pas, c’est même exactement le contraire, elles exploitent les nôtres.
Ceux-là sont sages, mais pas assez. Si les Ténèbres exploitent nos faiblesses – et ce prémice est entièrement et profondément vrai – c’est qu’elles en ont besoin, qu’elles s’appuient sur nos failles pour exercer leur pouvoir. Qu’elles sont vulnérables à nos forces.

Exercice pratique

ATTENTION : EN AUCUN CAS CET EXERCICE NE DOIT ETRE PRATIQUÉ AVEC DES PERSONNES SOUFFRANT D’UNE FAIBLESSE CARDIAQUE OU AYANT RECEMMENT SUBI UN CHOC ÉMOTIONNEL. L’AUTEUR ET L’EDITEUR DÉCLINENT TOUTE RESPONSABILITÉ SI UN ACCIDENT SURVENAIT DANS CE CAS.

Si vous n’êtes pas en mesure de jeter les sortilèges indiqués en note et si personne dans votre entourage ne peut vous y aider, vous pouvez vous en remettre à des moyens non-magiques. Ignorez les notes, baissez les lumières, concentrez-vous, fermez les yeux s’il le faut et faites appel à votre imagination.

D’un coup, les lumières s’éteignent.(3) Sans grésiller, sans trembler ni fléchir : elles étaient, et elles ne sont plus, comme si le souffle d’un géant les avait anéanties.
Mais vous n’êtes pas seul dans la pièce. Vous entendez (NOM DU PROCHE) s’agiter près de vous, vous sentez sa chaleur, sa respiration qui s’accélère, il/elle semble encore plus terrifié que vous.(4)
Puis vous ne le sentez plus, ne l’entendez plus. Vous l’appelez, mais en vain. Il/elle n’a pas crié. A-t-il/elle été muselé sans bruit ? Est-il/elle tombé sans un cri, assommé ou…(5)
A présent, vous êtes seul. Vous faites quelques pas précipités vers l’arme la plus proche, votre baguette, le couteau avec lequel vous peliez les légumes, le lourd vase de Tante Harriet… Il n’est pas la. Vous butez contre un obstacle inattendu. Vos mains tâtonnent, affolées. Elles ne reconnaissent rien. Vous n’êtes plus chez vous, mais dans un lieu inconnu.(6) Voila pourquoi vous n’entendez plus (NOM DU PROCHE). Ce n’est pas lui/elle qui a disparu : c’est vous. C’est vous qui avez été arraché de son côté.
Vous laissez échapper un cri. Ou vos lèvres s’ouvrent, mais un souffle seul s’en échappe, inaudible. Aucun son ne retentit plus autour de vous.(7)
Vous avancez malgré tout dans votre prison de silence et de nuit, à tâtons frénétiques, et c’est alors que vous commencez à le sentir. Juste un frisson qui hérisse vos poils puis le froid monte et se répand, insidieux, dans vos membres, suintant de l’air, glaçant votre échine, et vous tremblez, sans savoir si c’est de froid ou de terreur.(8)
De la lumière, de la lumière, marmonnez-vous, criez-vous, incantez-vous sans bruit, et les Puissances doivent vous être favorables, car en effet les ténèbres semblent se dissiper un peu, et vous distinguez… vos propres mains blêmes, agitées de tremblements, trempées de sueur… des formes sombres et immobiles, un mince rai grisâtre, un interstice, une issue… et une silhouette(9) confusément s’y dessine et s’ébranle et glisse vers vous…(10)



Prenez quelques instants pour reprendre vos esprits. Respirez profondément. Regardez autour de vous : la lumière est revenue, vous êtes chez vous. Vous n’en avez jamais bougé.(11)


Maintenant, réfléchissez. Pourquoi avez-vous eu peur ?
Dix causes de peur sont survenues dans cette expérience. Efforcez-vous de toutes les identifier et notez-les ci-dessous.
Puis classez-les (en 1 celle qui vous a le plus effrayé).

Si vous en trouvez moins de six, vous vous êtes tant laissé déborder par vos émotions que vous n’arrivez pas à prendre de recul.
Cette capacité est importante pour la Défense contre les Forces du Mal. Malheureusement, il vous faut donc renouveler l’expérience jusqu'à ce que vous parveniez à identifier au moins six causes de peur.
Ce sera plus facile la deuxième fois. Il s’agit même d’une des raisons d’être de cet enseignement : on combat plus aisément les peurs déjà rencontrées.

Vous pouvez m'envoyer votre liste en commentaire ou par mail…

(3) Un sortilege de Nuit suffit. Vous pouvez y ajouter un effet sonore de Souffle.
(4) Soit une solution de Senteffroi à diffuser soit un sortilège d’illusion
(5) S’il y a réellement d’autres personnes (par exemple si vous entrainez plusieurs élèves en même temps), des Murs Sensoriels seront nécessaires à ce stade pour les séparer.
(6) Un sortilège de Confusion devrait suffire. Je déconseille de recourir aux grands moyens (Portoloin, Transplanage imposé). Au pire, des illusions tactiles peuvent renforcer la Confusion.
(7) Simple sortilège de Silence
(8) Simple sortilège de Caillegèle
(9) Encore un sortilège d’illusion – attention : il doit être suffisamment précis et bien ciblé pour passer outre à la Nuit magique. Si vous n’y parvenez pas, ou si vous entrainez plusieurs élèves simultanément, il faut lancer un sort de Voile d’Ombre puis lever le sortilège de Nuit avant de créer l’illusion de la silhouette. Il n’est pas recommandé, à ce stade, d’utiliser un Epouvantard. Ils feront l’objet d’un autre exercice pratique.
(10) Finite Incantatem.
(11) En cas d’élève particulièrement paniqué et ne parvenant pas à reprendre ses esprits, voir Remèdes d’urgence contre le Choc Emotionnel

CORRECTION ET SUITE DU COURS A VENIR

vendredi 20 novembre 2009

LA RÉPONSE DU POETE

Pierre Bottero est mort, et je l'apprends bien tard.

Le site de son éditeur est empli déjà d'hommages et de témoignages. Foisonnants. N'y lisez nulle convention: dans les mots de ses collègues écrivains, perce une vraie douleur et de vrais souvenirs ; dans les mots de ses lecteurs de tous âges, non seulement une vraie tristesse, mais une vraie force. Celle que ses livres leur ont enseignée.

Je n'ai pas grand chose à ajouter.
Je n'ai pas connu Pierre Bottero, ce qui a quelque chose d'étrange: nous sommes nés de la même terre, nourris aux mêmes sources, nous avons choisi les mêmes métiers — ou presque.
Je n'ai pas connu cette chaleur et ce sourire qu'ils décrivent.
J'ai seulement lu ses livres.

Il n'est pas tant de livres dont on garde au coeur une leçon.
Il n'est pas tant de livres dont on garde au coeur une phrase, une clef supplémentaire pour déchiffrer le monde et en transmettre la magie.
Le Pacte des Marchombres de Pierre Bottero est de ces livres-là.
Tout de suite, j'ai placé cette phrase — qui est beaucoup plus qu'une phrase — bien à l'abri, bien au chaud, précieusement, en réserve pour mes enfants à venir, si cette grâce m'est donnée.
Il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions. La réponse du savant et la réponse du poète.

Et la mort est la grande question, le grand mystère, que tous les savants et tous les poètes du monde approchent et tentent d'expliquer, de justifier, ou simplement de décrire.
La réponse du savant est évidente et triviale, toute en angles de route, une route que je connais, quelque part près de Lambesc, en vitesse, en virage, en adhérence d'une roue de moto. La réponse du savant ici est insoutenable: si simple, si impossible à admettre. Si bête, si bête, toujours.
Heureusement il y a la réponse du poète.
Le message d'autant plus beau et clair qu'il est transmis, qu'il est compris.
Elle est dans les mots des lecteurs. Elle est dans les trois citations de Bottero que les éditions Rageot, avec retenue, avec intelligence, avec une justesse qui confine à la grâce, ont transformé en hommage :

- Que deviennent les rêves qui se brisent ?
- Les rêves ne se brisent pas.
- Que deviennent les rêves qui se brisent ?
- Le terreau des rêves à venir.
Ellana la Prophétie

La mort est un cadeau que nous offrent ceux qui partent. Un cadeau exigeant, écrasant, mais un cadeau. La possibilité de grandir, de comprendre, de s'ouvrir, d'apprendre.
Ellana l'Envol,
édition commentée par l'auteur.

Si je vis dans un monde aux limites finies, connues, d'autres existent ailleurs, infinis, multiples, complexes, riches, foisonnants, merveilleux. Les auteurs sont les passeurs, leurs livres les portes qu'ils nous proposent de franchir.
Ellana l'Envol
, édition commentée par l'auteur.

Les Mondes Imaginaires des Editions Rageot
Et dans les rubriques "L'auteur" et "Votre avis" des sites consacrés à ses trilogies.

mardi 17 mars 2009

10 LIVRES… (4)

Enfant, adolescente, je dévorais les romans d'aventures historiques.
Des héros brillants et courageux, un cadre passionnant d'intrigues politico-historiques, des combats à l'épée, de grands serments d'amour ou d'amitié (qui finissaient mal, en général.)

En choisir un pour cette liste, un seul, est un crève-coeur.

Cela aurait pu être Dumas (Grabuge m'en voudra terriblement qu'il n'en soit pas ainsi.) C'est lui, après tout, qui a lancé en France cette habitude d'enfanter à l'Histoire de beaux bâtards. Cela aurait pu être Dumas, pour Les Trois Mousquetaires qui furent ma première émotion de théâtre avant d'être une émotion de lectrice, pour la fougue de D'Artagnan que j'ai même incarné, pour la sombre mélancolie d'Athos, pour la subtile séduction d'Aramis, pour les larmes versées par auteur et lecteur à la mort du brave Porthos. Ou, plus tard, pour le long et vain et rageant et sanglant duel, à la fin de La Dame de Monsoreau.

Ou bien cela aurait pu être Paul Féval. Lagardère reste inscrit en moi de bien des façons, et aussi ses interprètes au cinéma — je parle de ceux d'autrefois, ceux qui étaient rediffusés dans mon enfance. Je pense aux sourires et à l'enthousiasme qui me soulevait dans mon fauteuil en regardant Jean Marais, à la tendresse que j'ai gardée pour lui. Je pense à l'émotion plus grave qui m'étreignait en regardant Pierre Blanchar veiller sur son Aurore.

Ou bien, dans un genre un peu différent, cela aurait pu être Les Rois Maudits de Maurice Druon. Pendant des mois, j'ai su Le Roi de Fer par coeur. J'entends par coeur au sens littéral : je l'avais adapté et mis en scène pour deux comédiennes, nous nous partagions tous les rôles, et savions l'intégralité des dialogues par coeur. J'avais treize ans. J'aimais la verve de Robert d'Artois, les défis de Marguerite de Bourgogne, l'intelligence politique de Philippe. Je ressemblais, surtout, à Isabelle d'Angleterre, j'étais déjà partagée entre la maîtrise et la passion, et ces désirs qui peuvent conduire aux grands règnes, aux grands sacrifices, aux grandes amours, aux grandes tragédies.

Cela aurait pu.
Mais c'est, finalement, Michel Zévaco et son Pardaillan.

Pour ce héros nouveau qui ressemble à tous les autres et les dépasse.
Pour sa bravoure sans illusion, pour son panache plus magnifique d'être plus désespéré, pour son ironie salutaire qui ne se change jamais en cynisme, pour sa solitude essentielle et sans amertume.
Parce que Pardaillan ressemble à Cyrano et le dépasse — en humanité.
Non qu'il soit plus grand ; mais il vient plus tard.
Composé à l'aube du XXe siècle, cette époque de fureur sans concession, de plumes acides, de rêves nouveaux et de désillusions.
Il a en lui le panache et l'énergie du XIXème siècle, les ombres et les désillusions du XXe.
Il sait être flamboyant, impitoyable — tendre.

Je suis revenue à lui longtemps après, en maîtrise, pour l'exercice universitaire qui m'a le plus amusée.

Un jour, peut-être, écrirai-je un roman de cape et d'épée.

mercredi 20 février 2008

DISSERTATION (3 ET FIN)

Cependant les membres de cette Maison ne se bornent pas à un rôle de préservation et de transmission, si important soit-il. Les Serpentards ne sont pas tout entiers tournés vers le passé. Il nous faut à présent aborder l’ultime facette de cette Maison, sans doute la plus difficile à cerner et la plus précieuse.
Le Choixpeau magique la rappelle pourtant chaque année aux élèves de Poudlard : contrairement à l’opinion communément admise, le trait de caractère qui place les élèves dans cette maison n’est pas l’orgueil, mais la ruse. «Vous finirez à Serpentard / Si vous êtes plutôt malin / Car ceux-là sont de vrais roublards / Qui parviennent toujours à leurs fins.»(1) On peut même se demander s’il n’y a pas eu là une forme d’amalgame historique, de malentendu dans la transmission, tant les deux qualités exigées par Serpentard alternent : « Ainsi Serpentard voulait un sang pur / Chez les sorciers de son académie / Et qu'ils aient comme lui ruse et rouerie.» Laquelle de ces deux caractéristiques domine l’autre? En quoi peuvent-elles être liées? On regrette l’absence d’une autre statistique, jamais mesurée par le Ministère : le nombre d’élèves de Serpentard qui n’étaient pas issus de familles au «sang pur». Ceux-là auront bien été choisis pour cette autre qualité, la ruse, que le Choixpeau (encore de parti pris?) rebaptise parfois du terme péjoratif de rouerie, mais qui consiste, explique-t-il, à parvenir à ses fins.
La Maison Serpentard a-t-elle donc, depuis ses origines, un double visage ? Ou n’est-ce pas plutôt le regard que nous portons sur elle qui est double, comme en témoigne à nouveau le Choixpeau dans cette autre description : «Serpentard, assoiffé de pouvoir et d'action, / Recherchait en chacun le feu de l'ambition.» Le qualificatif assoiffé de pouvoir est non seulement peu flatteur mais aussi dangereux, évoquant la plus célèbre des tentations de la magie noire. Mais le feu de l’ambition n’est-il pas une noble passion, une de celles qui permettent au monde et aux êtres de progresser? N’est-ce pas la part essentielle que les Serpentard sont chargés d’apporter au monde des sorciers?
Ces caractéristiques ont fait des élèves de Serpentard, génération après génération, les meilleurs diplomates, les plus retors des négociateurs, doués de la plus charmeuse des langues, des diplomates capables de faire signer la paix à des Géants, de contraindre les Anciens Dragons par des pactes enchantés, de mettre au point patiemment les chartes de la Confédération Internationale des Mages et Sorciers malgré les susceptibilités et intérêts contradictoires de chaque Etat.(2)
On parle souvent du mage noir Clivedden et de son cercle, des Serpentards anglais qui se sont ralliés à Gellert Grindelwald. Mais on oublie que le groupe secret des Défenseurs de la Terre, qui ont lancé et maintenu pendant de longs mois le sortilège d’ancienne magie empêchant l’invasion de la Grande-Bretagne, était composé pour moitié d’anciens élèves de Serpentard. On parle des héroïques Brigades à Balais et de leurs capitaines, presque tous Gryffondors ; on parle d’Alan Rungit, le brillant sorcier de Serdaigle qui a mis au point le sortilège de Décryptage pour intercepter les messages ennemis ; on ne dit pas assez que le Ministre de la Magie de l’époque était un Serpentard, et que seul un Serpentard, sans doute, était à même d’accomplir ce qu’il a accompli. Il ne s’agit plus ici de rouerie ni d’ambition, mais bien d’être capable de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour atteindre une fin, même quand ces moyens sont durs, et sombres. Il s’agit d’être capable de sacrifier un village et ses douze familles de sorciers quand le sort de la guerre est en jeu. Ce n’est pas une décision facile à prendre. Ce n’est pas beau, ni noble. Ce n’est pas quelque chose qui attirera remerciements ni médailles, ni notre amour. Mais c’est nécessaire, quelquefois. Et seuls les Serpentards sont capables de répondre à cette nécessité.
Ils en payent le prix : l’opinion les regarde avec horreur, et sans doute en sera-t-il toujours ainsi. Mais ils atteignent le but, et c’est ce qu’il fallait.

Souvent ils errent. Parfois ils cèdent à la tentation. Ils ne cherchent pas à être sympathiques. Parfois ils rêvent de vengeance, parfois ils s’agrippent désespérément au passé et nous tirent en arrière. La méfiance qu’ils inspirent est ancienne, comme est ancienne la division qu’ils incarnent dans le monde des sorciers.
Pourtant le Choixpeau de Poudlard sait lui aussi qu’en temps de guerre, quand tout nous pousse à la discorde, l’union est plus importante que jamais. Il n’a jamais manqué de le rappeler aux élèves, à chaque conflit : «Et depuis que les quatre fondateurs / Furent réduits à trois pour leur malheur / Jamais plus les maisons ne fur'nt unies / Commes elle's l'étaient au début de leur vie.»(1) Leur malheur, dit-il : notre malheur à tous, pour le passé, le présent et l’avenir. Ces dernières années, nous avons souffert plus que jamais peut-être, nos familles et nos vies ont été déchirées, et à présent tous cherchent des explications, des coupables, la justice ou la vengeance. Mais n’allons pas trop vite en besogne, n’abusons pas des simplifications. N’oublions pas le double rôle de la Maison Serpentard : elle veille sur notre passé, elle entretient la flamme de l’ambition future. Ne soyons pas trop prompts à proclamer que seuls les Serpentards et les faibles succombent à l’attrait des Arts Obscurs, car le prix à payer serait terrible. N’oublions pas que nous sommes tous responsables, et que pour la plupart, nous devons surtout bénir la chance qui nous a épargné la tentation.


A la surprise générale, lors du DésanonyMage des copies, ce devoir se révéla être écrit par une élève de Gryffondor…

1 : Histoire de Poudlard, Annexe II, Compendium des chansons de rentrée du Choixpeau Magique, op. cit.
2 : Histoire de la Magie Moderne et Les Grands Evénements de la Magie au XXe siècle


J'ai tellement aimé rédiger cette dissertation que je suis volontaire pour en composer d'autres. A vous donc de me proposer des sujets dans l'univers de Harry Potter, je choisirai celui qui m'inspire le plus.

mardi 19 février 2008

DISSERTATION (2)

L’association entre la Maison Serpentard et les Pratiques Obscures serait-elle entachée des mêmes préjugés ?
Force est de constater que le Choixpeau n’en fait jamais état dans ses descriptions des quatre Maisons, mais cela n’est pas probant : le Choixpeau est le garant des traditions de Poudlard et de sa ligne directrice, qui a toujours exclu l’enseignement de la magie noire à ses élèves. L’analyse des statistiques du Ministère de la Magie est à nouveau éclairante : sur les deux derniers siècles, 70 % des artefacts de magie noire ont été saisis chez des familles liées à la Maison Serpentard, mais seulement 37 % des condamnations pour pratiques de sortilèges de magie noire concernent ces familles. Cette disparité est aisée à expliquer : les artefacts en question sont pour la plupart très anciens, transmis de génération en génération, et se trouvent donc majoritairement en possession des vieilles lignées de sorciers.
Le même argument peut être appliqué, sous une forme atténuée, à la pratique des Maléfices. D’après les Sorts & enchantements anciens et oubliés (Olde & Forgotten Bewitchments & Charmes), nombre de ces sortilèges « oubliés » l’ont été par la volonté des sorciers ou de leurs autorités, parce qu’ils témoignaient d’une « vision obsolète du monde ». C’est à ces sources et à cette vision que s’abreuve la magie noire : un temps où les valeurs étaient différentes et où la voie des ténèbres était souvent considérée comme une réponse acceptable aux ténèbres du monde.(1) Les sorciers des anciennes familles ont plus facilement accès à ce savoir, soigneusement exclu des bibliothèques officielles ou protégé par de puissants enchantements restrictifs. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de cette facilité. La pratique de la magie noire repose sur une forme de tentation, comme le souligne l’excellent Affronter l'ennemi sans visage (Confronting the Faceless): «Certains, très rares, ont la force de volonté nécessaire pour résister à cette tentation. Mais heureusement pour notre monde, d’autres, beaucoup plus nombreux, n’y sont simplement jamais confrontés.» Ne s’agit-il pas là de la plus lucide analyse de l’affinité des Serpentards avec la magie noire? Ils ne sont ni plus faibles ni plus vicieux que les élèves des autres Maisons, ils sont seulement plus souvent confrontés à cette tentation.
Et la plus grande des tentations fut celle initiée par les deux grands mages noirs de notre siècle. On l’a dit, tous deux ont choisi de défendre une vision traditionaliste de la société et d’encourager les familles de «sang pur» à lutter contre l’influence croissante des Moldus. Sans doute faudra-t-il de longues années avant que quelqu’un ait le recul et la sérénité nécessaire pour écrire une histoire critique de ces périodes sombres, mais on peut déjà se demander si cette décision de Grindelwald et de Volde Vous-Savez-Qui n’a pas été motivée par l’intérêt autant que par l’idéologie. Il s’agissait d’un moyen sûr de recruter des partisans, parmi les plus riches en savoir, en terres et en or du monde sorcier, d’exploiter leur amertume nourrie par les événements des trois siècles précédents et d’utiliser leur désir de revanche. Parmi tous les suivants de Grindelwald, rares furent ceux qui ont pris son parti par affinité avec les pratiques obscures, bien plus nombreux ceux qui l’ont fait par conviction politique, par incompréhension face à l’évolution rapide du monde et à la place croissante prise par les Moldus, par peur d’un avenir inconnu.

Et s’il est une valeur qui peut-être réellement associée à la Maison Serpentard, c’est bien le traditionalisme. Au XIXe siècle, alors que l’agitation sociale commençait à se calmer, Victor Caspar Bulstrode fut le plus traditionaliste des Ministres de la Magie, Phinéas Nigellus le plus traditionaliste des directeurs de Poudlard(2). Tous deux avaient fait leurs études au sein de la Maison Serpentard. Ce traditionalisme n’est-il qu’une régression, un frein pour l’avancée de la société des sorciers? Ou peut-il lui apporter des forces positives?
Les Serpentards et leurs sympathisants sont aussi par essence des gardiens de la tradition, permettant la préservation du savoir et la transmission de la mémoire du monde sorcier. Ce sont là de nobles missions qui ne doivent pas être sous-estimées.
Ce rôle a pris de nombreuses formes au fil des siècles, la plus évidente étant celle de la conservation et de la garde d’artefacts magiques qui auraient certainement été perdus sans leurs soins. Certes il y avait parmi ces artefacts des objets liés aux Arts Sombres, mais aussi des trésors, tels que les Cœurlumières, rares et précieux objets de Défense contre les Forces du Mal(3). La famille McLaggen est célèbre pour le Cœurlumière qu’elle détient depuis quatre siècles et qui veille sur ses héritiers à chaque génération : si ce n’est plus le cas de son chef de clan actuel, elle a été longtemps affiliée à la Maison du Serpent. Le plus grand et le plus puissant des Cœurlumières a longtemps reposé au sommet d’un phare en Ecosse, sous la garde de la famille Stevenson, assurant la sauvegarde non seulement des sorciers des environs mais aussi des marins Moldus. Il est utile de rappeler que Septimus Stevenson, le dernier représentant de cette famille et lui-même ancien élève de Serpentard, est mort en essayant de défendre le phare contre les partisans de Grindelwald en 1943.
Les Serpentards ont aussi préservé de nombreux manuscrits et grimoires de magie et d’histoire. Nombreux furent ceux qui risquèrent leur vie pour soustraire de tels livres à l’Inquisition, tels que Bence Malefoy, décoré de l’Ordre de Merlin, première classe, pour s’être introduit au début du XIVe siècle dans une place-forte de l’Inquisition en Italie du Nord et y avoir soustrait cent six grimoires de sorcellerie, pour la plupart exemplaires uniques ou originaux de grand prix. Le sortilège de Gèle-Flamme, célèbre pour avoir trompé maints Inquisiteurs sur des bûchers de sorcières, a été conçu au départ pour sauver des bibliothèques par Isabella D’Arcy, une élève de Salazar Serpentard lui-même(4). Parmi les sorciers antiques honorés dans la Maison Serpentard, et dont le portrait figure dans leur Salle Commune, se trouvent Hipatia et Eratosthène, les mythiques sorciers qui ont transplané à soixante-sept reprises dans la bibliothèque d’Alexandrie en flammes pour en sortir des manuscrits, et n’ont pas survécu à la soixante-huitième…(5)
C’est encore à des Serpentards que l’on doit la conservation de sorts tels que Priori Incantatem ou le sortilège de Réclusion, tous deux «perdus» pendant les grandes guerres contre les Géants, et réintroduits en Angleterre par la famille Strange qui les a mis au service des enquêteurs (pour le premier) et des chambres-fortes (pour le second) du Ministère, à une époque où les soulèvements gobelins avaient conduit la plupart des sorciers à retirer leurs biens de Gringotts et à chercher d’autres protections.
Cette position de gardien des traditions et de garant de la mémoire a conduit les Serpentards à être souvent nommés à des postes clefs tels que Directeur des Archives du Ministère, chef du Département des Mystères, ou, dans des temps plus anciens, Sénéchal d’Angleterre(6).

Cependant les membres de cette Maison ne se bornent pas à un rôle de préservation et de transmission, si important soit-il. Les Serpentards ne sont pas tout entiers tournés vers le passé. Il nous faut à présent aborder l’ultime facette de cette Maison, sans doute la plus difficile à cerner et la plus précieuse... À SUIVRE



1 : Grandes Noirceurs de la magie (Magick Most Evile)
2 : Histoire de Poudlard, chapitre XXXII, «Le retour à l’austérité : Poudlard à l’ère victorienne»
3 : Les Forces du Mal surpassées (The Dark Arts Outsmarted), chapitre IV, « Artefacts et sortilèges de la Lumière »
4 : Guide de la Sorcellerie Médiévale, « Le temps de l’Inquisition »
5 : Les sites historiques de la sorcellerie, « L’Empire romain »
6 : Archives officielles du Ministère de la Magie, Postes officiels

lundi 18 février 2008

DISSERTATION À SUJET IMPOSÉ (1)

Pour ceux qui ne le savent pas, nous nous préparons à un jeu de rôles grandeur-nature des plus prometteurs, se déroulant dans le monde de Harry Potter en 1982, donc à la fin de la première guerre contre Voldemort.
Une autre joueuse ayant proposé un concours exigeant de chanter les louanges de la mal-aimée Maison Serpentard, j'ai trouvé amusant de présenter ma contribution sous la forme d'une copie d'élève...

Que ceux qui n'ont pas fini le tome 7 ne s'inquiètent pas, cette dissertation étant censée dater de 1982, elle ne contient aucun spoiler!



À l’heure où les horreurs de la guerre laissent place aux purges, aux tribunaux et aux règlements de compte, nombreux sont ceux qui remettent en cause les valeurs de la Maison fondée par Salazar Serpentard, dénoncent son implication aux côtés de Celui Dont Il Ne Faut Pas Prononcer le Nom, et vont jusqu’à réclamer son éradication.
Cependant le Choixpeau Magique et les traditions de Poudlard nous rappellent que l’Ecole n’est entière que si elle conserve ses quatre Maisons. Il semble donc nécessaire de nous interroger sur les valeurs réelles de la Maison Serpentard : est-elle historiquement et intrinsèquement liée à la magie noire et à l’obsession du sang pur? N’apporte-t-elle pas à la société des sorciers des éléments essentiels à sa survie?

Deux accusations reviennent dans les critiques formulées contre la Maison du Serpent : elle nourrirait de violents préjugés envers les Moldus et les sorciers d’ascendance moldue, et elle s’attacherait à des pratiques de magie noire condamnées par le Ministère de la Magie et le Code International.
De fait, il est impossible de nier que d’anciens élèves de la Maison Serpentard se rendent régulièrement coupables d’agressions contre les Moldus. Selon les dernières statistiques publiées par le Ministère, 56 % de ces agressions ont été commises par des ressortissants de Serpentard, et le pourcentage s’élève à 62 % si l’on prend en compte uniquement les agressions avec violence aboutissant à la mort ou un handicap permanent. Ce phénomène n’a rien de récent (ainsi le groupe de marins sorciers qui a créé en 1801 un nouveau poisson magique, le Sharak, entièrement couvert d'épines, destinées à déchirer les filets des Moldus, était déjà d’obédience Serpentard (1)), mais il s’est amplifié au cours du XXe siècle. Cette rancœur envers les Moldus est l’une des causes principales de l’adhésion des Serpentards aux thèses de certains mages noirs, au premier rang desquels Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-le-Nom et Gellert Grindelwald, qui ont tous deux développé des thèses prônant l’asservissement des Moldus ou l’interdiction d’enseigner la magie aux sorciers d’ascendance moldue.
Cette idéologie est-elle intrinsèque à la Maison ? On peut le penser, car de telles idées sont prêtées au Fondateur de la Maison lui-même: « Serpentard disait : Il faut enseigner / Aux descendants des plus nobles lignées », nous rappelle le Choixpeau. Cette conviction est même présentée comme la cause du départ de Serpentard, et donc de la rupture de l’harmonie entre les quatre Fondateurs de Poudlard, ce qui fournit un nouvel argument aux détracteurs de Salazar Serpentard.
Malgré tout, une étude objective prenant en compte la dimension historique permet de relativiser cette accusation. Il convient avant tout de rappeler que la Fondation de Poudlard date du Haut Moyen-Age, période à laquelle l’idée d’une noblesse de sang était considérée comme naturelle tant chez les Moldus que chez les sorciers. L’ensemble de la société était persuadée de l’existence d’une telle division, et Serpentard n’était en rien une exception, il représentait même le courant de pensée majoritaire à son époque : « Point ne devons mêler, écrit le chroniqueur des Annales Britanniae, le noble et le vilain, comme dans nos potions nous savons séparer ces substances, de même nous devons le faire dans le monde. » Randolphus Pittiman, l’auteur de la biographie d’Uric le Follingue, rappelle qu’à l’époque, on considérait même que la magie pratiquée par les sorciers de sang pur (appelée Sorcellerie) était intrinsèquement différente de la «magie vulgaire» qui se révélait chez certains Moldus et passait pour une forme de prestidigitation. A cette époque, plusieurs sorciers et sorcières ont été condamnés au bannissement par des cours de justice officielle pour le crime de mésalliance.
D’autre part, on oublie trop souvent que les anciennes familles de sorciers, dont sont majoritairement issus les Serpentards, ont elles-mêmes été la cible de nombreuses violences au cours des siècles. Si l’Inquisition de l’Eglise Moldue est souvent tournée en dérision par les ouvrages d’Histoire de la Magie, et si effectivement la plupart des véritables sorciers et sorcières arrêtés ont pu se soustraire à la mort, il n’en a pas été de même de leurs biens matériels. Maintes demeures ancestrales ont été brûlées, maintes fortunes dispersées : la famille Goyle, qui possédait la moitié du Northumberland, a été réduite à la misère et contrainte à demander l’asile à d’autres sorciers, refusant par fierté d’envoyer ses enfants à Poudlard pour dissimuler sa pauvreté. Jusqu’alors, les sympathisants de Serpentard tournaient plutôt leurs foudres contre les sorciers d’origine «impure», mais à cette époque, ils ont commencé à considérer les Moldus eux-mêmes comme une menace, et à chercher des moyens de les combattre ou de les contrôler. Plus tard, dans les années de désordre et de terreur qui ont accompagné les révoltes gobelines et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les mêmes familles ont été la cible de violentes campagnes de propagande de la part des autres sorciers. Pendant cette période, de nouveaux biens ont été confisqués au nom de prétextes plus ou moins convaincants, des titres de noblesses ont été abandonnés sous la pression générale (Ambrosius de Logres qui affirmait descendre d’Arthur et de Morgane a dû renoncer à ses prétentions et changer son nom en «Sorgel»), et certains sorciers ont même été bannis ou exécutés. Ces pages de l’histoire des sorciers d’Angleterre sont tellement sujettes à polémique qu’elles ont été édulcorées dans les récits officiels (notamment dans le manuel d’Histoire de la magie en usage à Poudlard), et seuls les sorciers des familles concernées continuent à les transmettre de bouche à oreille à leurs héritiers, entretenant ainsi un sentiment d’injustice et un désir de vengeance certes regrettable mais aussi compréhensible, compte tenu de la position «amnésique» adoptée par le Ministère.
Il semble que ce soit cette même rancœur latente vis à vis des Serpentard qui resurgit à présent, réveillée par l’horreur de la guerre et les tragédies hélas bien réelles auxquelles de nombreuses familles viennent d’être confrontées. On pointe du doigt la discrimination réclamée par Salazar Serpentard, en oubliant que deux autres Maisons pratiquaient aussi des formes de discrimination (Rowena Serdaigle par l’intelligence, Godric Gryffondor par le courage) et que seule Helga Poufsouffle prônait l’égalité entre les élèves. On cite les propos du Choixpeau magique, en oubliant qu’il coiffait jadis la tête de Gryffondor, et que malgré sa sagesse et son expérience, il est nécessairement prisonnier du point de vue de son ancien possesseur. Ne cite-t-il pas neuf fois sur dix la Maison Gryffondor comme premier choix? (2)

L’association entre la Maison Serpentard et les Pratiques Obscures serait-elle entachée des mêmes préjugés ? ... Vous le saurez en lisant demain la suite de cette dissertation.


1 : Et sans doute est-il bon de préciser, sans les excuser, que les sorciers en question ont agi en réponse à des insultes répétées de pêcheurs Moldus. Comme on le verra plus tard, cette précision n’est pas indifférente pour comprendre les fondements du comportement Serpentard envers les Moldus.
2 : Comme le confirme l’Histoire de Poudlard, Annexe II, Compendium des chansons de rentrée du Choixpeau Magique

jeudi 14 février 2008

MILENA (EPISODE 6 AND LAST)

Milena Horakova moved her wand towards her head, her silvery hair suddenly lengthened in silvery mist, until they floated in the whole room and they were now sitting inside a giant Pensieve. Harry shivered, for Dumbledore was back again, younger and red-bearded.
He looked grave and concerned, but not about Harry, whom he ignored. Dumbledore was facing a handsome and golden-haired woman, the same woman Harry was sitting with in a cosy room. And he said to her, gently :
“What are you hoping for, Milena?”
“Does it sound silly if I say ‘redeem’?”
“Not to me. I believe it one of the most serious words in our world. But…”
Dumbledore paused, as if looking for words.
“You don’t think Gellert might regret, nor change?” she asked. Harry expected her to speak fiercely, with a kind of defiance, but she did not. She seemed just sad.
Dumbledore perceived this sadness, of course. He answered in a comforting but equally sad voice: “Don’t misunderstand me. I think he might. But even if… even if he does, he will never be allowed to be out of jail. No one would accept it. Even if you were right, if Gellert learns to feel remorse… he will never be free. He will endure his guilt in the darkest of jails. Lifelong. Are you aware of that? Are you… prepared to that?”
She threw her head back, and now she looked fierce, her deep blue eyes piercing Dumbledore’s.
“Do you really think that is the only important thing? Don’t you think that Gellert’s redemption does matter, even if he stays a prisoner? Don’t you think it could change things, in a way or another? Don’t you think it could change… not his own fate, but something of ours?”

And she was right, of course.
It had changed things, in a tiny but decisive way. Many years later, Grindelwald lied to Voldemort, laughed at him.
She had been right. And there was more in the stake than Gellert’s soul.
The mists were dissolving, as long as the younger Milena and Albus, and Harry was staring again to a very old woman.
“So he let you visit him…”
“He did. And I went, ans talked to him, week after week. Once per week, until the very end. Until he finally met his end.”
Proving her right in a way she couldn’t rejoice about, in the bitterest of ways.
Harry felt suddenly ashamed to have come and awaken such memories, memories that didn’t concern him in anything.
Something else was disturbing him, something about his own story, compared to this one, but he couldn’t find it.

The little girl entered the room in her dancing walk, picking a cake, looking curiously at Harry and smiling to the old witch, then walking away in the same fluent move. Had Milena walked like this, in her youth? Could it be… Harry thought at last, could she be Milena and Gellert’s grand-grand-daughter or something? He heard nothing about children. Or had she married after the war, with another wizard?
She was quite a mindreader after all, because she smiled and said: “I raised my sister’s children, and their children after them. I never had children of my own. I don’t know if that makes us better teachers.”

Then she stood up, came to him and took his hand.
“You shall not regret, Harry Potter. You shall not be too prompt to compare Tom Riddle and Gellert.”
And so he found it, the worm in his mind, the anguish he was going around for years. Dumbledore defeated Grindelwald without killing him. Had he the right to kill Voldemort, was he right to do it? Was it the only choice?
“I am sure Albus told you, Milena went on. Tom Riddle renounced his own soul while parting it into so many Horcruxes. He was far beyond redemption.”
“But where is the difference? Harry wondered aloud. I mean: what is it that made Grindelwald able to redeem, whil Voldemort wasn’t? What is it that mark the border beyond which there is no return?”
“I am not sure about that. I know little about Tom Riddle. However, Albus told me about his pasr, about his childhood, and I suppose one might find the difference there. Many darkness have their roots in childhood.”

And he wouldn’t have got a better answer, but that one felt really unsatisfactory. After all, Harry himself had a terrible childhood.
What was it that made him different, that made him change, and turn towards a way rather than another?
Then he saw again Milena and Dumbledore, how they both were, fierce and brilliant and sad.
And it was like a serene light illuminating him.
“It was you, he said quietly. It was because of you, and Dumbledore. He had met you. He had been… loved by you. Both of you. That’s a difference, a huge one. Haven’t you said that yourself? Encounters bind the course of your life forever. Well, Gellert Grindelwald encountered Albus Dumbledore and you, as a teenager.”

And I had my own encounters, he thought.
Not Voldemort, after all. But Ron, Hermione, Sirius — Ginny.
And he turned back to them. Every quests are about returns.

mardi 12 février 2008

MILENA (EPISODE 5)

There were so many secrets about Dumbledore. So many hidden truths waiting for his death to reappear. So many sides he hadn’t expected. Had he heard about that one a few years earlier, Harry would probably have been horrified. Now he was able to welcome it with no more than mild surprise. So Dumbledore used to be in love with a man, and this man was the dark wizard Grindelwald : Harry found he could deal with it. And he went on listening the old witch’s melodic voice, without even a start.
“We shared many things indeed, Albus and I. But three of these things left the deepest print upon us, us both. To love Gellert, to have to fight him… and to lose a sister to him. Perhaps you don’t know about Ariana Dumbledore…”
“I do” Harry answered, and he couldn’t resist to ask : “Was it really him? Was it Grindelwald who killed her?”
“I never knew. Neither did he. I met Gellert a year after Ariana’s death, and she was only like an uneasy memory for him. He felt responsible in a way, as Albus did, and he was trying to forget this feeling. We spoke about her… later.”
Darkness and grief were haunting the room again. Harry almost felt the coldness he would always associate with Dementors. You don’t need a Dementor to feel the touch of despair. How do Muggles manage? he wondered briefly. How can they fight it without a Patronus? Then music sounded high and clear, darkness drew back, and that was part of the answer.
“He certainly killed my own sisters. We were all grown-ups at this time, and I carry this responsibility as well as Albus does for Ariana. You see… we were quite close, my sister and I. She was only a year older and she was a fierce and brave person. The war was perhaps at its worst, and our people were running desperate. Many times she tried to convince me to confront Gellert. She thought the same as you: that I would have been able to… Each time I refused. I fought my part, defeated many of his fellow wizards and thwarted a few of his plots but I was avoiding him. Or I should say we were avoiding each other, for he acted the same way. I wasn’t brave enough, as I said. But my sister was. A night came when she got information about Gellert’s actions, and she went to intercept him. Alone. She wasn’t really trying to kill him. She had never been somewhat of a duellist. She was trying to force me to come and do… my duty.”
Harry remembered his own decision, his own departure to duty and death. He wondered, as he often had, what it was to have a sister, or a brother, what sort of bond it could be. He promised to himself he would have at least two children. Then he thought about Fred and George, about Fred’s death and George’s pain, and the music was now echoing his own grief.
“I got her note, of course, Milena continued. But I wasn’t alone then, and my friends stopped me before I managed to Disapparate. They were trying to protect me, I suppose. Or they didn’t want to lose both my sister and me. I almost killed them for that. And when I finally escaped and went to my sister, it was too late. She was dead, Gellert was away, and I had to live with it.”
And she still has to, Harry realised. She still pays back. He awkwardly tried to distract her: “But Dumbledore said…”
“… I was right, yes, and you probably wonder when I managed to be right after so many errands.”
He blushed. She was the kind of women to make you blush with the utmost ease.
“It was later. After the end of the war. After Albus defeated Gellert and my conflict was over. I don’t believe I could have been right in anything during the war. I couldn’t even put things right inside my head. Then it has to be later. Gellert was in life custody, and we were trying to rebuild something, and rebuild ourselves. A few months passed, before I knew what I had to do. Or before I was actually ready to do it. That usually is the same moment. I went to the prison, and asked to talk to Gellert.”
Harry held on his breath. What could it be she wanted to say him, after they loved each other and fight each other, after he killed her own sister, after he lost the war? He could hardly imagine such feelings. He felt very young, for the first time since Voldemort’s fall.
“They refused, of course. Then I called to Dumbledore, knowing that he was the only one they would listen to. I remember this conversation very well, and I now know he did too. For what I told him happened to be right, after all.”

jeudi 24 janvier 2008

MILENA (EPISODE 4)

There he stood, alone in a foreign country, with an old and powerful witch who used to be Grindelwald’s consort, and he had just told her about the Deathly Hallows, about how he united the three of them. Perhaps Dumbledore had said she was right, but never that she was righteous. There he stood, a trustful and childish fool, after so many traps. He grasped his wand, nervously.
Milena’s eyes, acute and bright, followed his movement.
“That isn’t the Elder Wand” she said slowly.
“No, Harry muttered. It was just… I was just… only for a brief moment… they are away now. I don’t own them anymore.”
Except for the Cloak, he thought, but he had fortunately turned off the Translatongue, and she wasn’t able to read his mind… was she?
And in a second, in a few quiet music notes, everything was over. The room was warm again, with hot tea and sweet cakes. She was old again, frail again, smiling again. But her smile was a sad one, he was now able to tell. Was it really like that, a sudden wave of darkness, barely a few seconds of tentation, enough to throw someone on a dead end? Was it like that when Dumbledore had tried to use the Stone?
“Then it happened. I’m not sure if I shall be happy.”
“Only for the briefest moment” Harry repeated. He was almost breathless, as he had been after his greatest perils.
She nodded dreamily. “Perhaps that was the only way. For the briefest moment. Death wouldn’t allow more. But it was enough, wasn’t it? You survived, and defeated Voldemort. It was enough for the world, who has its own ways of… regulation. Yes, I suppose that was all we could expect.”
But she looked even sadder. She was no more frightening at all, and Harry felt the urge to comfort this very old woman.
“But you were right. I had to own the Cloak first. I had it with me, when I… used the Stone. Sort of. The third Hallow. I had the Cloak with me. You were right. ”
But she shaked her head. “No. I might have been right about that, but I don’t think that is the matter Albus had in mind. I think he meant… a much deeper question. Much more essential.”
Deeper than Death? More essential than the Quest of the Hallows for people into it since they were teenagers?
Milena probably saw doubt in Harry’s eyes.
“Yes, she smiled, there are deeper things, closer to our hearts, even for old obsessive wizards like us. I told you the story had little to do with you. That is an ancient one, one that took place at the end of our first war, when Albus finally defeated Grindelwald.”
“I was wondering…” But Harry blushed again, felt tactless again. He was nothing of a diplomat.
“Please go on. Every wonder is appreciable.”
“Well, I was wondering… why you needed Dumbledore. Sure he was powerful and everything, but your people certainly had its great witches and wizards, too, able to challenge Grindelwald… I mean, yourself…”
“I would have been able to beat him? Perhaps you are right. Many people believed it then. Including my own sister.” The music became dark, bringing bitter grief and bleeding remorse. “Perhaps they were right. I will never know. But there was a great difference between Albus Dumbledore and me. He was brave, while I am not.”
“You cannot say that ! Harry exclaimed. You had been in love with Grindelwald, of course you…”
“And so was Albus. Why do you think he waited for so long? Why do you think he was so reluctant to confront Gellert, even when his very country was threatened? But he did it. He managed to do it, at end, and I didn’t. That’s the sole difference between the brave one and the coward. Some are able to go through their fears and act. Some aren’t. I was not.”

mercredi 21 novembre 2007

LES PORTES (10) : PORTE DU GRAND CHEMIN


Une suite de textes écrits et structurés à partir de la série de tableaux "Les Portes" peints par Chris Bourgue

Il y a du sang, tu sais.
Il y a des gouttes de sang qui giclent sur le mur et en plein cœur une pierre aiguë pour percer la peau. Les grands chemins sont pavés de sang et c’est ainsi, il ne faut pas fermer les yeux.
Les plaies sont aussi des portes, les cicatrices sont aussi des chemins traçants, le sang qui coule chaque mois est aussi un recommencement.
Il y a du sang, tu sais, et c’est le secret des plus grands chemins. Nous vivons, encore.

Vous pouvez cliquer sur les tableaux pour les voir en plus grand…

mardi 20 novembre 2007

LES PORTES (9) : PORTE DU LABYRINTHE


Une suite de textes écrits et structurés à partir de la série de tableaux "Les Portes" peints par Chris Bourgue

Car les tons s’adoucissent, les cieux se referment, la porte était un leurre. Tous les taureaux, même solaires, même divins, finissent dans un Labyrinthe à se demander à quoi peut bien servir une porte.
Une porte pour les nourrir, de sang et de beauté, d’air pur, d’extérieur, de danger. Une porte pour la compagnie et pour l’espoir.
Une porte pour le fil du souvenir qui nous rattache au monde. Le même qui se noue au héros et au monstre.
Car c’est un fil qui ouvre toutes les portes, crochète et relie. La porte n’est qu’un jalon du chemin.

Vous pouvez cliquer sur les tableaux pour les voir en plus grand…

mardi 6 novembre 2007

CANDIDATURE

Professeur de Défense Contre les Forces du Mal cherche poste, de préférence aux environs de Genève.

Le métier dont je rêve : enseigner la Défense Contre les Forces du Mal. Against the Dark Arts est meilleur, le mot dark est important, les ténèbres sont importantes.
J'en rêve depuis quelques années.
Et, enfin, je me demande pourquoi.

Pourquoi ce désir persiste.
Pourquoi je rêve d'enseigner ça, pourquoi j'y repense régulièrement, pourquoi il m'arrive d'imaginer des séances de cours, de prendre quelques notes, de rassembler en esprit du matériel.
Pas seulement écrire un manuel, non, enseigner, à de vrais élèves. C'est un appareil pédagogique qui m'occupe.

Et voilà, je crois, une partie de la réponse : parce que c'est utile. Peut-être l'enseignement le plus utile au monde. Même pour les Moldus.
Car il y a des ténèbres, et nous y sommes tous confrontés un jour ou l'autre. Il y en a dans le monde et il y en a dans nos âmes. Il y a le monstre bouffi de la Haine. Il y a les Monstres sous les Lits. Il y a le Désespoir qui nous tend d'affreux miroirs. Il y a les choses sombres qui se glissent dans les ténèbres et auxquelles nous refusons de croire. Il y a nos instincts les plus noirs. Il y a la souffrance, et la solitude, et la trahison. Il y a la Mort (qui n'est pas une Force du Mal, ni un Dark Art, mais qui en engendre, même si c'est contre son gré.) Il y a des abîmes bien plus profonds et bien plus anciens qu'on ne le prétend. Il y a la peur. Celle de la Nuit, par exemple.
Il y a des ténèbres, nous y sommes confrontés, ou le serons, même les Moldus, et il y a effectivement des Défenses pour s'en protéger.

Parmi lesquelles, bien sûr, la littérature, que j'enseigne "pour de vrai".
Alors voilà : je voudrais enseigner la Défense contre les Forces du Mal parce que de toutes les fonctions de la littérature, c'est celle qui m'est la plus chère.

mercredi 13 septembre 2006

PHASES

Je m'endors. Paisiblement, pour une fois. Je suis si fatiguée, et je n'ai rien à craindre de mes rêves. Dream continue de veiller sur moi, malgré tout, malgré Desire.

Je bouillonne de rage. Je marche et respire au rythme de cette rage. Colère colère colère. Pourquoi devrait-il en être ainsi ? Pourquoi devrais-je payer ce prix ? Injuste, injuste. Je refuse. Je me battrai. J'enrage.

Bien sûr que je l'ai mérité. Après tout, j'ai dévasté sa vie. J'ai toujours su qu'il y aurait un prix à payer. Il est temps que je l'accepte.

J'abdique tout. Jusqu'à l'espoir. Que je le perde donc. Que je perde tout. Qu'il en soit ainsi. Qu'on me laisse juste dormir un peu.

Bien sûr que non. Combien de fois ai-je douté de lui, de son amour, et combien de fois l'a-t-il prouvé à nouveau, splendidement, au-delà de toutes mes espérances? Tout ira bien. Il suffit que je sois forte encore un peu, que j'attende encore un peu. Tout ira bien.

Redresse la tête. Souris. La grâce. C'est tout ce qui compte. C'est tout ce qui te reste. La grâce, oui. N'est-ce pas l'une des premières choses qu'il a aimées en toi ? Behave like a lady. C'est ta seule chance.

Je brille. Il est tout près. J'ai foi.
Oh, non.

J'enrage. Je vais rompre tout de suite ce pacte idiot.
Non.

Je pleure. Tout est fini, forcément.
Non.

Phases, phases.

Et pourtant je ne suis pas seule. Si peu seule. Pourtant chaque jour ils me réconfortent, chaque jour l'un d'eux me dit qu'il m'aime ou m'enveloppe de compliments.

Bats toi. Tu es une guerrière.

Ne pas pleurer.
Museler la colère qui couve, si près, qui menace de jaillir à chaque contrariété.
Rire, encore.
Chanter de toutes mes forces dans ma voiture.
M'attendrir, encore.
En faire trop. Devenir, le temps d'un état de grâce, le professeur Keating du Cercle des Poètes Disparus.

Ne pas pleurer, non, même quand je désespère.
Je désespère. Comment peut-il tenir, s'il m'aime ? Comment peut-il vouloir tenir ?

Je lis ses livres. Je ris, parfois. Mon esprit s'évade, parfois, et je recommence à penser et à sourire, à créer et à vivre. Mais cela dure si peu.

C'est le soir que je vais le mieux. Je suis, après tout, une fille de Dream, une enfant des Etoiles. Je m'endors heureuse et confiante. Pourquoi faut-il que l'éveil me dévaste, que le jour me ronge, chaque fois?

Phases, phases.
Je désespère.
J'enrage.
J'ai foi.
Ad lib.

mardi 5 septembre 2006

OU BIEN TOUT S'ÉCROULE

Parce qu'on ne joue pas impunément avec les Endless.
Parce que Desire est un putain d'enfoiré, parce que Despair est sa jumelle, parce que Destiny a fermé un chemin, parce que Destruction est toujours là et laisse derrière lui des champs d'âmes dévastées, parce que Delirium rôde dans l'ombre, émiettant les esprits, et parce que Death est passée tout près.

Alors tout s'écroule.
Parce que, je le sais depuis longtemps, l'amour ne suffit pas.
Et tout s'écroule.
Ou pas. Je n'arrive pas à croire à un tel absurde gâchis.
J'ai beau entendre le rire de ce salopard de Desire et du tour magnifique qu'il m'a joué... je n'arrive pas encore à y croire.
Mais cette nuit, quand ce sera vraiment, vraiment fini, quand sa voix se sera éteinte, je...
Je n'aurai plus d'autre choix que de le croire.
Plus d'autre refuge que tes bras, Dream.

dimanche 5 mars 2006

LES BRANCHES DE LA NUIT

C'était un soir, après le coucher du soleil.
Et j'étais seule dans l'appartement, arpentant cet espace sans le peupler. J'ai toujours su, comme chacun de nous, que mes pas résonnaient différemment dans la nuit, que les pièces familières s'élargissaient, s'approfondissaient.
Et je lisais, annotais, un livre sombre, soulevant des pans de l'humaine schizophrénie.
Et j'ai vu un épisode d'une série aimée, qui mettait justement en scène cette familière et permanente schizophrénie, nos rêves qui en quelques minutes retracent toute une vie, avec sa richesse et sa complexité, auprès de l'être aimé. La façon dont notre esprit isole et suit et amoureusement caresse un fil des possibles, pour lire un avenir, pour vivre une fois, avec une éblouissante netteté, une existence que nous ne vivrons pas.
Et dans cette même nuit un ami très cher m'appelait, me chuchotait des mots de douleur inquiète, de piège qui se refermait sur ses erreurs, et parlait de retour en arrière, de prix à payer. Ma force ne suffisait pas à l'apaiser. Rien n'aurait suffi.
Alors je marchais dans le silence, avec la nuit qui amplifiait mes pas, mon esprit qui se tordait autour de ces idées, mon coeur autour de ses sentiments -- et c'était là.
Les branches de la nuit. Les monstres qui s'y accrochent. Les ténèbres qui rampent aux frontières de notre monde de Lumières.
Oh, oui, c'était là.
Bien plus terrifiant que les créatures des romans d'horreur, des films d'épouvante. Bien plus insidieux que tout combat contre le Mal, en un monde plus large. Bien plus sombre que les magies de nos bibliothèques.
Et plus réel.
Pendant un instant c'était là, je les regardais en face, les monstres d'ombre qui font trembler l'assise de ce monde.
Et puis on a sonné à la porte, j'ai rallumé la lumière, j'ai parlé. J'ai fini ce livre, j'en ai lu d'autres, l'ami a fait taire ses angoisses -- les monstres sont repassés au-dehors, à l'abri de mon regard.

Ils sont là pourtant, je ne dois pas l'oublier, ils pourraient nous tomber dessus d'une nuit à l'autre. En fait, je ne doute pas qu'ils le feront.
Ceux qui s'accrochent aux branches de la nuit, et regardent le monde des hommes de leurs dents luisantes.