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vendredi 20 novembre 2009

LA RÉPONSE DU POETE

Pierre Bottero est mort, et je l'apprends bien tard.

Le site de son éditeur est empli déjà d'hommages et de témoignages. Foisonnants. N'y lisez nulle convention: dans les mots de ses collègues écrivains, perce une vraie douleur et de vrais souvenirs ; dans les mots de ses lecteurs de tous âges, non seulement une vraie tristesse, mais une vraie force. Celle que ses livres leur ont enseignée.

Je n'ai pas grand chose à ajouter.
Je n'ai pas connu Pierre Bottero, ce qui a quelque chose d'étrange: nous sommes nés de la même terre, nourris aux mêmes sources, nous avons choisi les mêmes métiers — ou presque.
Je n'ai pas connu cette chaleur et ce sourire qu'ils décrivent.
J'ai seulement lu ses livres.

Il n'est pas tant de livres dont on garde au coeur une leçon.
Il n'est pas tant de livres dont on garde au coeur une phrase, une clef supplémentaire pour déchiffrer le monde et en transmettre la magie.
Le Pacte des Marchombres de Pierre Bottero est de ces livres-là.
Tout de suite, j'ai placé cette phrase — qui est beaucoup plus qu'une phrase — bien à l'abri, bien au chaud, précieusement, en réserve pour mes enfants à venir, si cette grâce m'est donnée.
Il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions. La réponse du savant et la réponse du poète.

Et la mort est la grande question, le grand mystère, que tous les savants et tous les poètes du monde approchent et tentent d'expliquer, de justifier, ou simplement de décrire.
La réponse du savant est évidente et triviale, toute en angles de route, une route que je connais, quelque part près de Lambesc, en vitesse, en virage, en adhérence d'une roue de moto. La réponse du savant ici est insoutenable: si simple, si impossible à admettre. Si bête, si bête, toujours.
Heureusement il y a la réponse du poète.
Le message d'autant plus beau et clair qu'il est transmis, qu'il est compris.
Elle est dans les mots des lecteurs. Elle est dans les trois citations de Bottero que les éditions Rageot, avec retenue, avec intelligence, avec une justesse qui confine à la grâce, ont transformé en hommage :

- Que deviennent les rêves qui se brisent ?
- Les rêves ne se brisent pas.
- Que deviennent les rêves qui se brisent ?
- Le terreau des rêves à venir.
Ellana la Prophétie

La mort est un cadeau que nous offrent ceux qui partent. Un cadeau exigeant, écrasant, mais un cadeau. La possibilité de grandir, de comprendre, de s'ouvrir, d'apprendre.
Ellana l'Envol,
édition commentée par l'auteur.

Si je vis dans un monde aux limites finies, connues, d'autres existent ailleurs, infinis, multiples, complexes, riches, foisonnants, merveilleux. Les auteurs sont les passeurs, leurs livres les portes qu'ils nous proposent de franchir.
Ellana l'Envol
, édition commentée par l'auteur.

Les Mondes Imaginaires des Editions Rageot
Et dans les rubriques "L'auteur" et "Votre avis" des sites consacrés à ses trilogies.

dimanche 22 mars 2009

10 LIVRES… (6)

« La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Sûrement l'un des plus grands livres jamais écrits.
Je l'ai cru alors, je le crois encore.
L'un des plus grands, des plus riches, des plus profonds — des plus incandescents.
Et pour cette liste c'est cela qui importe.
La trace incandescente que ce livre a laissée dans ma vie.

Pendant de longs mois je n'ai pleuré, cherché, contemplé qu'Antinoüs.
Pendant des mois je n'ai pu aimer, comme l'empereur Hadrien, que des adolescents solaires et condamnés qui brûleraient mes yeux et mon coeur.
Pendant des mois j'ai vécu et écrit cette histoire, comme un éternel manuscrit jamais achevé, sans cesse décliné, dont je conserve pieusement les fragments.

Des fragments, dès l'origine : c'est tout ce que permettent l'Histoire, les souvenirs, le passage du temps depuis l'Antiquité. Des fragments de textes et de marbres, de légendes et d'icônes.

Voici l'un de ces fragments, l'une de ces variantes, lâchement dissimulée parmi les souvenirs d'une vampire, d'un voyage en Ecosse et des Libertins de Planchon.

.IV. Le Dict d’Aubier
(…nuit du 13 au 14 juin 1707 )

Me voici encore une fois à cette page à redire ta légende, bâtir ta mémoire, couronner ton nom. Comme notre histoire est devenue banale, Aubier — et cela est aussi à cause de moi, j’ai tellement parlé de toi, j’ai tant voulu te donner ce dont je n’avais pas eu le temps.
Après toutes ces phrases, comment te dire encore ? Comment te dire, toi qui savais ce que j’étais avant même l’aveu — toi qui ne trouvais de sens à ta vie, ta vie jeune et lumineuse et belle, que dans ma compagnie. Pour eux tous j’étais la mort et la nuit, pourvoyeuse des enfers, dents cristallines de carnassière. Pour Philippe même j’étais devenue cela — mais de toute façon Philippe était mort depuis plus d’un demi-siècle.
Comment te dire alors ? Ton rire de gamin quand tu rentrais de la chasse, le gibier sur ton épaule, tu disais « Nous sommes pareils » — tu étais le soleil, Aubier.
Et c’est moi, je crois, qui ai souhaité de t’épouser. Le mariage n’avait pas vraiment d’importance à tes yeux, il était de ton monde et tu nous voulais autres, auréolés d’une lumière différente, d’un amour différent.

Qui était-il, ce sanglier, cette bête noire surgie des taillis clairs pour te heurter, te mettre à bas ? Ce sanglier qui t’a piétiné, Aubier, déchiqueté, j’ai voulu le haïr, moi qui n’avais jamais haï que quelques hommes.
Et tu le savais — je ne voulais pas le croire mais tu le savais. Tu avais tout accepté, même les noces, tu aurais peut-être demandé plus. Le mariage devait avoir lieu au solstice. Tu n’y croyais pas vraiment — et pourquoi, sinon parce que tu savais ?
Tu es mort loin de moi, Aubier, aussi loin que possible. Je dormais tout près. Je n’ai pu entendre. A mon réveil bien sûr il était trop tard, et ta peau était plus froide que la mienne. Tu es mort en plein jour, Aubier, tu étais le soleil.

Ils ne m’ont pas laissée te dresser un tombeau de roi, un temple de dieu. D’ailleurs je me méfiais un peu des mausolées depuis cette première pierre. Roi sans couronne, dieu sans temple, je t’ai donné une légende. Et j’ai pris le nom que je continue de porter pour ne jamais, jamais cesser d’être la trop jeune veuve d’Aubier d’Arbonne.


Malgré tout, la même histoire.
Presque oubliée à présent que le temps a passé, que je me suis éloignée du soleil, que mes yeux ont recommencé de voir.
Il m'arrive encore de rêver d'Antinoüs, de reconnaître sa silhouette.
Mais Hadrien survit en moi, comme il a survécu au garçon tant-aimé.

De tous les livres, l'un des plus humanistes jamais écrits.
L'un des plus humains.

mardi 17 février 2009

ERRANTE ET ÉTERNELLE ? (1)

Pour le Gabian, qui vient d'évoquer une autre Errante Eternelle, et de réveiller en moi non seulement le souvenir de St John Perse, mais aussi, plus humblement, celui de ce texte.


In the last months of his reign, the King was walking through the gardens of the White City with his youngest daughter. Their walk was peaceful, for they knew each other very well and few words were needed between them.
The people of Minas Tirith bowed to them, and the shine of twilight falled on their heads. The head of the King was noble and white, but the head of his daughter was golden, for she never had the dark hair of her family.
And finally they came to the Fontain and sat under the White Tree of Gondor, and there in the last sunbeams they were an image of the peace and beauty of a fading world.
The King looked at his youngest child and found she was tall, golden and white, and her face seemed to be at both that of a lady from ancient world and of the anxious child he had rocked some years earlier.
And he smiled to her, but it wasn’t a joyful smile.
“We have always tried to find whom you were bearing resemblance with, and I only see it today — the King said. For you are not like Eowyn was, even if you are slim and blonde and share her love for swords and a free life. And you are not like your brother and sister, and not like me, even if we understand each other more than father and daughter usually do. But it is only today I see what is your inheritance. And what will be your fate.”
After that they kept silent for a while, until she stared at him and said :
“For one thing I am grateful. No untold words lie between us, so grief but no sorrow shall beget your loss.”
Then a shadow fell on the King and he muttered :
“Always your sight was deep, my child.”
And she still was a child, so she answered :
“World will be so dark a place, without you and Mother.”
And the King held her arm tightly and said :
“Your mother will be allowed to stay with you. Her fate is not mine, and she still can live on this Earth, or another.”
But she looked at him, and in her grey eyes he read understanding and sadness.
“No — she said— it isn’t time for this any more. There still can be ships to the West, but none for her. She has chosen to share your fate."
"She didn’t know what she was choosing."
"She chose love. This cannot be undone.”
And the King kept silent, for he knew in his heart she was right.
But she repeated softly : “So dark a place” and he saw tears in her eyes. Then he stood up again, and on his face a great power could be read, which was not only his own but that of all his ancestors. And he answered : “ So you’ll have to be the light.”
And his voice was like the voice of a Seer coming across many ages of the world.
“Eldarion is not my only heir, dear. The three of thou art. He has to be the King of Men, and thy sister is the Mother of a New World. But thou, my child, thou art the Light. Not only my heir, and the Kings of the West’s, but the heir of thy mother’s bloodline, of Elwë and Finwë, heir of the Eldar’s part in the world.
And unlike thy brother’s, this part of the story will not be told. For Men do not need to hear it, not yet. But a time will come when they will need thou, beyond all the stories.”
And as he finished, the sun set at West.

(A suivre)

vendredi 28 juillet 2006

DE SEL ET D'ACIER

— Aide moi, père. Aide moi à garder mon armure.
— Je ne suis pas inquiet. Tu as compris la seule chose qui importe: les larmes ne rongent pas les armures d'acier.

Les larmes, et les mots, sont comme la fièvre. On croit qu'ils sont la maladie, alors que c'est précisément le contraire, alors qu'ils sont notre soupape, la façon dont nous luttons contre la maladie.
En réfrénant les mots, ou les larmes, on repousserait la seule chose qui puisse nous sauver.

— Pleure, et ton armure ne se fendra jamais.

mardi 4 juillet 2006

ET AUJOURD'HUI...

J'ai pleuré.
Il faut croire que finalement je ne suis pas un bon petit soldat.

dimanche 14 mai 2006

TRIADES

Je me souviens de deux.
C'était il y a longtemps, dans un autre monde, deux fois un autre monde, donc.
Mais je m'en souviens aujourd'hui parce que c'est leur magie et leur fonction, dire les choses trop immenses, trop graves, trop pesantes et trop dérisoires pour être dites.
Deux triades, donc, prononcées dans la beauté étrangère, dans l'harmonie décalée, d'une salle de banquet aux marches des Cours du Chaos. Je me souviens des mots et des regards, et des voix qui les ont prononcés.

Douloureux comme...
— L'aube qui sépare les amants.

Un lieu commun. Il est des choses bien plus terribles que l'aube pour séparer les amants, des herses bien plus tranchantes et plus lourdes.
— Le désir inassouvi.
Encore une banalité. Ou pas. Ou il faut rappeler que le désir compte, quoi que disent les fables, qu'on n'esquive pas le désir, ni son absence. Qu'il a son rôle à jouer dans l'amour, ni un trop grand rôle ni un trop petit.
Et puis la femme aux cheveux d'or, qui connaît depuis longtemps les cent nuances de désirs et d'amours achève la triade:
— Le désir, assouvi.
Et c'est plus qu'un retournement facile, qu'une astuce rhétorique. C'est dire la douleur du désir qui s'étiole, de l'amour qui s'éteint, l'inacceptable absolu de ce qui était, immense et infini, et qui, sans raison, sans cataclysme, sans deuil, cesse d'être.
C'est le première triade dont je me souviens, aujourd'hui.

La seconde est sombre aussi. Poignant comme...
Le premier homme à parler est un guerrier et un amant, un ami et un exilé, un homme qui a traversé trop de batailles. Un survivant.
— Les mots qui sont dits trop tard.
La seconde est une femme enthousiaste, passionnée, entière.
— Etre trahi par l'être qu'on aime.
Et le retournement est le même, si facile en apparence, si éprouvant en réalité, si... poignant, oui. Qui faut-il être pour parvenir à prononcer ces mots, à en connaître l'affreuse nécessité?
— Trahir l'être qu'on aime.
C'était, cette fois-là, dans ce monde-là, une femme de devoir, qui sait que l'amour ne suffit pas.

Un bien-aimé, un mashiaru m'a dit un jour très justement que je racontais souvent la même histoire d'amour, une histoire disant que l'amour ne suffisait pas, un personnage amené à sacrifier cet amour, non pour quelque chose de plus grand, ni de plus intense, juste... pour quelque chose de plus nécessaire. Ou de nécessaire à un plus grand nombre. Banale tragédie.
Ne pas oublier, ne jamais oublier, à quel point elle est poignante. Trahir l'être qu'on aime. Ou le quitter. Ou, et les triades se rejoignent, ne plus l'aimer. Ne pas assez l'aimer.

Et malgré tout, malgré ces deux fois trois réponses, cette note ne dit rien, cette note triche et contourne, te contourne, contourne tes larmes.
Tes larmes seraient une triade sans troisième terme, une triade dont la fin serait tue, une triade dont on espérerait confusément qu'elle soit interrompue par n'importe quoi, la guerre, l'apocalypse, les ténèbres, pour ne jamais avoir à prononcer la fin.

mercredi 12 avril 2006

DOULEURS

Migraineuse d'aussi loin que remontent mes souvenirs, je croyais connaître la douleur, la connaître comme une vieille bête familière mais jamais apprivoisée, qui se laisse brider quelquefois pour mieux vous mordre au sang quand vous relâchez votre vigilance.
Je connaissais ses pièges, ses appeaux, les signes qui annoncent sa venue, la piste qu'elle laisse dans le corps. Je connaissais sa trompeuse facilité, parfois, le soulagement, l'abandon, quand on cesse de combattre et se laisse porter par la vague, quand on se laisse couler à pic et que la noyade est presque heureuse.
Je connaissais ses variantes, ses à-coups, la douleur qui pulse et celle qui lance, la douleur qui vous frappe sur l'enclume et celle qui vous envahit comme un serpent, la douleur qui vous interdit toute pensée et celle qui vous laisse glisser dans des rêves souffrants, aux marges du cauchemar.

Mais non. Il y a d'autres douleurs, d'autres sens. J'ai exploré, ces derniers jours. J'espère pouvoir maintenir ce passé. J'espère pouvoir en rester là. Je sais qu'il y a pire encore, bien pire, dans certaines chambres d'hôpital, des douleurs qui ne finissent pas.
Il y eut le sang. Son goût amer et visqueux, son goût de maladie, les taches qu'il laissait sur ma langue, sur mes lèvres, sur mon menton. La marée sombre qui noyait mes dents. L'écarlate qui suintait de ma gencive. Ce n'était pas vraiment douloureux. Juste répugnant. Sottement inquiétant. Nous n'aimons pas voir s'échapper ce fluide.
Il y a eu les interventions de Thomas et de Jean-Christophe, leurs instruments aigus s'insinuant dans la plaie à vif, espérant endiguer de flux. C'est la seule larme que j'ai versée. C'était, pourtant, la douleur la plus brève.
Il y a eu la compresse qu'il fallait serrer très fort sur la plaie, la douleur masochiste et nécessaire, la douleur que l'on s'inflige soi-même, mais pour la bonne cause. Celle-là est périlleuse et en appelle à nos faiblesses: on pourrait la faire cesser, on pourrait desserrer la mâchoire, appuyer moins fort, on pourrait... Mais le docteur a dit. Alors on serre les dents. Ô l'ironie de ce cliché. On serre les dents pour résister, pour obéir, on serre les dents pour se faire plus mal encore.
Il y a eu les surprises. Car la douleur est une bête vicieuse à la tactique bien rodée. De temps en temps, elle fait retraite, se replie, disparaît, tout semble rentré dans l'ordre. Vous découvrez, incrédule, la joie ineffable qui naît simplement de son absence. Quelle paix, quelle énergie vous avez alors. Et puis, quand vous vous y êtes bien habitué, quand vous avez avalé quelque aliment, écrit un ou deux mails, fait un ou deux projets — elle resurgit. La plaie s'ouvre à nouveau. Et rien, rien ne pouvait le laisser prévoir. Vous n'avez pas commis d'erreur, pas brisé de règle, ce n'est pas votre faute — mais elle est là. Tout recommence.
Et puis? Et puis la douleur de cette nuit.
Ce qui est étonnant avec la douleur, c'est qu'elle peut toujours empirer. Elle aime bien vous laisser votre lucidité. C'est plus drôle. Comme vous êtes lucide, vous pouvez essayer d'élaborer des parades. Souvent, la douleur les laisse fonctionner, quelques minutes. La douleur aime se nourrir de votre espoir. Vous absorbez de la glace, précautionneusement, en localisant les bouchées avec précision pour que l'anesthésie se répande. C'est glacé. En d'autres circonstances, vous auriez mal. Mais là, bien sûr, le froid cuisant ne compte pas puisqu'il efface l'autre douleur, la pire, les aiguilles qui percent violemment votre gencive, en cadence. Cela fonctionne. Vous en êtes presque surpris. Et puis vous avez fini votre glace. Et, en moins d'une minute, tout recommence. Vous ne pouvez pas vous empiffrer de sorbets toute la nuit. Vous essayez autre chose, vous vous souvenez de la poche glacée au congélateur, pour rafraîchir les fronts brûlants, vous l'enveloppez d'un torchon et la serrez contre votre joue. Anesthésie artisanale. Vos doigts aussi sont anesthésiés. Et vous grelottez. Mais la douleur reflue, figée par la glace. Vous pouvez presque penser normalement. Et puis la poche se réchauffe. Tout recommence.
Vous avez toujours cru que l'esprit avait pouvoir sur la chair. Vous êtes, fondamentalement, une stoïcienne. Cette souffrance ne vous abattra pas. Vous vous lancez dans d'absurdes exercices de concentration. Vous vous racontez des histoires où vous êtes une courageuse blessée de guerre, et vous pouvez presque sentir dans votre main celle d'un bien-aimé, à votre chevet. Vous lancez à la bête des défis. Vous commencez à découper le temps en petits carrés de résistance. Vous devenez la chèvre de Monsieur Seguin. Vous vous obstinez sur des pensées abstraites, vous constatez à quels points sont précis et étonnants les sens humains, à quel point vous pouvez sentir chacune des perforations, vous les comptez comme des moutons. Vous vous posez des questions morales et vous interrogez sur la résistance à la torture. Est-ce que vous révéleriez des secrets pour faire cesser cette douleur? Mais vous n'avez pas de graves secrets à révéler. Est-ce que vous dénonceriez des amis? Non, vous ne le feriez pas, s'ils risquaient la mort, vous ne le feriez pas, même maintenant, c'est une pensée rassurante.
Et si vous aussi risquiez la mort, vous le feriez, alors? Vous ne savez pas. Vous espérez que vous tiendriez. Vous espérez ne jamais savoir.
Il est plus d'une heure du matin. Vous vous dites que la poche réfrigérée a peut-être assez refroidi et vous vous levez pour aller la chercher. Elle fait moins d'effet que la première fois. Vous vous demandez pourquoi le corps s'accoutume aux anti-douleurs et pas à la douleur elle-même. Mais peut-être qu'il s'accoutume. Peut-être que vous hurleriez, sinon, pleureriez, peut-être que vous vous évanouiriez, sinon.
Alors vous tenez.
Et puis, à 2h20, vous craquez. Vous appelez un médecin. On vous fait une piqûre. Bientôt, vous dormirez.

Mais vous n'êtes pas fier de vous. Vous vous sentez faible, avilie. Vous auriez préféré que l'histoire finisse sur votre victoire.
La bête ricane.