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lundi 23 mars 2009

10 LIVRES… (7)

« La réalité de notre amour échappe à ce texte qui n’a plus de raison d’être, même si parfois l’évidence d’une merveille a frôlé ces lignes ; perdure ce qui ne transige pas.»
« Maudits soient celles et ceux qui rendent le malheur malheureux. Le malheur est vigueur, capacité, appel, il ne faut pas attendre de réponse. »

Yves Navarre, Ce sont amis que vent emporte

En même temps que Yourcenar, et que Gide, je lisais donc Yves Navarre.
J'y puisais les mêmes folies, j'y cherchais les mêmes élans, j'y retrouvais les mêmes exigences d'intensité, à vif.
Entre dix-huit et vingt ans, j'ai lu toute son oeuvre, copié des dizaines de citations.
Je suis allée dénicher quelques-uns de ses livres jusque dans les bouquineries parisiennes.
(c'était avant Amazon, c'était l'âge où l'on faisait cela)

Mais j'ai une dette envers Navarre, qui va bien au-delà d'un élan adolescent ou de ma période gay friendly.
Une dette immense et que je n'ai jamais payée.

Je sortais de khâgne avec en moi l'inquiétude confuse de nous tous qui venons trop tard: y avait-il vraiment encore de quoi dire, de quoi écrire? Y avait-il encore une voix possible, qui soit davantage que l'écho dérisoire des voix du passé?
Mais voilà que Navarre aussi venait tard, et que sa voix ne ressemblait à aucune autre.
Son écriture ne ressemblait à aucune autre.
On la reconnaissait sans hésiter.
C'était donc possible.

Pendant des années j'ai écrit comme Navarre. Sans doute mon écriture conserve-t-elle encore quelque chose de la sienne, dans le rythme des phrases.
Je n'ai jamais payé cette dette.
Pour l'anniversaire de sa mort (le premier ? le deuxième ? je ne me souviens pas), j'ai écrit un article d'hommage pour le journal de l'IEP.
Je crains d'avoir perdu ce texte.
Mais il ne suffit pas de toute façon, ni cette note.

Yves Navarre, entre autre choses, et autres êtres, aimait les chats.
L'un de ses chats a créé un site Internet pour lui rendre hommage — hébergé en Suisse, qui plus est. Je vous assure que je ne l'ai pas aidé.
Je le regrette.

Le site d'Yves Navarre - administré par son chat

dimanche 8 mars 2009

LES MAITRES MEURENT AUSSI (et même les presque-maîtres, les maîtres-possibles, les non-maîtres)

Vendredi dernier, je parlais de Bruno Etienne à des amis. Cela m'arrive de temps en temps. Soudain, l'un d'eux s'exclame: "Mais il est mort ! Il vient de mourir, je crois."
J'ai quitté la table pour me précipiter sur la Toile.
Vendredi dernier, je parlais de Bruno Etienne à des amis. C'était le jour de son enterrement. Je ne le savais pas.

Mais les maîtres meurent, bien sûr. S'ils y manquaient, il nous faudrait les assassiner — au moins symboliquement.
Bruno Etienne n'a pas été mon maître. Je me suis éloignée trop vite. Et j'étais trop indépendante, je ne cherchais pas vraiment de maître, même à dix-huit ans. Mais de tous mes professeurs, il fut ce qui s'en rapproche le plus. Le seul qui aurait pu devenir un maître, sur un autre chemin possible. Il n'y a pas tant de professeurs dont on parle encore, après tant d'années.

Voilà que l'affreux exercice imposé de l'hommage funèbre s'impose à moi, se presse, s'exige. Nécessité.
Je le détourne en deux images, deux souvenirs, l'un réel, l'autre inventé. Deux facettes et deux possibles.


Examens de fin de première année à l'IEP d'Aix-en-Provence. L'oral qui nous terrifie le plus est celui de Bruno Etienne. Il n'y a pas de cours à apprendre : son heure hebdomadaire d'initiation à la science politique avait le contenu mouvant d'une digression sans cesse renouvelée. Stimulante intellectuellement, mais qu'il serait absurde et impossible de reproduire. Elle ne se reproduisait pas elle-même, d'une semaine sur l'autre, d'une année sur l'autre. Elle rebondissait sur tous les prétextes, de l'actualité ou de la réminiscence personnelle.
Et puis l'homme était impressionnant. Imposant, provocateur, impitoyable.
"Parlez-moi de ce que vous voudrez, avait-il annoncé. Mais intéressez-moi."

Je me tenais sur le palier de son bureau. Des élèves sortaient, plus ou moins blêmes. Plutôt plus.
C'est mon tour.
Il me fait signe de m'asseoir. J'ai décidé de lui parler de Lilith. Il l'a mentionnée un jour incidemment, et cela me permettra de parler mythes, genèses, rapports entre les sexes. Et puis Lilith m'intéresse. La preuve : d'elle aussi je parle toujours, après tant d'années.
Bruno Etienne sourit : "Pas de chance, j'ai une étudiante qui écrit un mémoire sur elle. Mais allez-y." Je déglutis.
Le téléphone sonne sur son bureau."Excusez-moi" et il décroche.
Je ne sais plus combien de temps l'oral était censé durer. Je ne sais plus ce que j'ai dit, finalement, ni si j'ai réussi à parler de Lilith. Pendant ce temps, le téléphone a sonné deux ou trois fois, et il a même dû s'absenter, me laissant seule dans le bureau.
J'ai regardé autour de moi. Longtemps. Ses livres. L'aquarelle du jeune marin devant les pyramides, sortie de La Jeunesse de Corto. Cela je m'en souviens : nous avons parlé de Corto Maltese. Un jour, il avait raconté en amphi qu'il avait tué un homme avec Hugo Pratt, quelque part en Amérique du Sud. Je n'ai jamais su si c'était vrai. Je n'ai jamais cherché à le savoir. Ca n'a pas vraiment d'importance.
Je me souviens de la fin, bien sûr.
Quand je me suis levée pour partir, il s'est levé aussi et m'a tendu la main. Je l'ai serrée. J'ai hésité un peu, mais c'était le genre de choses qu'on pouvait attendre de Bruno Etienne.
Il m'a regardée dans les yeux et m'a dit : "Au-revoir. Vous avez un beau karma."

Et quand j'ai déclaré à un autre élève que la poignée de mains m'avait un peu surprise, on m'a regardée avec des yeux ronds. Apparemment, il ne serrait pas les mains de tous les élèves.

Ce n'était pas le souvenir inventé. Mais cela y ressemble, n'est-ce pas ?


Un ou deux ans plus tard, pour échapper à l'ennui de certains cours, mon amie Valérie et moi nous sommes lancées dans un série de parodies : Les Aventures de Jean Bon, l'espion-charcutier. OSS 117 avant la lettre. Nous composions des synopsis joyeusement foutraques, mêlant James Bond à nos condisciples de l'IEP, et même à quelques professeurs.
J'ai oublié toutes ces parodies, sauf une : L'Homme à la Gamelle d'Or.
On y retrouvait, excusez du peu, le président Edouard-Pôle des Chamelles qui partageait avec Paul Deschanel certains loisirs insolites, comme l'escalade des arbres du parc de l'Elysée — un émule de Gilles de Rais — un père de Fauculd SM qui hésitait entre le révérend de Foucauld et Michel Foucault — Yasser Arafat et Omar Sharif — les Spice Girls — et, encore, Lilith.
La parodie ne s'arrêtait pas à James Bond, mais y mêlait Indiana Jones et la Dernière Croisade ainsi que Starwars. Sean Connery en personne jouait Jean Bon Sr.
Et Bruno Etienne, alors ?
Il y apparaît pour la première fois sur une photographie : un "vieux type de haute taille", un bras passé autour des épaules de Sean Connery. Et sa disciple parle souvent de lui.
Car il n'est plus. Et je joue moi-même le rôle de la disciple, qui s'efforce de terminer l’essai anthropologique commencé par son regretté maître sur le Caché et le Visible dans les mœurs des Arabes. Bruno Etienne était islamologue, entre autres. Et il admirait Richard Francis Burton. Il aurait aimé mener sa vie, nous a-t-il dit un jour.
On le cite. Il avait le sens de la formule. "“ Un chef d’Etat est un terroriste qui a réussi.” rappellent, amusés, ses vieux amis, en plein désert jordanien.
Il rêvait de s'emparer de la Gamelle d'Or, d'éveiller les consciences politiques, de permettre au Proche-Orient d'entrer dans une ère nouvelle.
Et il apparaissait finalement sous la forme d'un fantôme, et le nom — pardonnez moi — de Ben Etienne Kenobi.
Mais c'était sa disciple qui lui rappelait que "Personne par la guerre ne devient grand."

Et cette histoire, bien sûr, est entièrement fausse, parodique, délirante, réductrice.

Mais je souris, car il aurait pu être mon maître.
Je ne sais pas si j'ai un beau karma, ni s'il en avait un.
Et cela n'a, finalement, aucune importance.

lundi 26 janvier 2009

RÉSISTER ?

Il y a tant à faire, et si peu de voies.
Tant à crier, et si peu de voix.
On ne sait où commencer, on a peur de commencer, peur de finir — de finir où ?
On ne sait par où résister, on est attaqué de toutes parts, on n'a pas le temps de se retourner.
Et puis on n'a jamais été très doué pour résister. On est par excellence le pronom de la majorité silencieuse.

On est bien obligé d'ouvrir plusieurs fronts, de feux en contre-feux, on ne sait plus où donner de la voix, où donner de la révolte.

Je choisis l'Université.
Parce que le péril est immense, un gouffre qui s'ouvre sous nos pieds — sous les pieds de la France, dirait Hugo que chacun cite ces jours-ci.

Et parce que malgré tout je souris et me souviens, je choisis cette preuve que l'heure est vraiment grave :

Communiqué

Réunis en assemblée générale le 23 janvier 2009, les professeurs et les maîtres de conférences de l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence ont approuvé à l'unanimité les motions adoptées par la coordination nationale des universités le 22 janvier 2009, qui exigent, notamment, que le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche retire sans préalable le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs.

Certains volets de ce texte mettent gravement en cause les libertés académiques et le mode d'évaluation par les pairs dont bénéficie tout universitaire.

Faute de retrait du projet avant le 2 février 2009, le corps enseignant de l'IEP, pour la première fois de son histoire, s'associera à la grève totale, reconductible et illimitée décidée par la coordination nationale.

Ce retrait doit être le point de départ d'une concertation d'ensemble visant à assurer le renouveau et le développement de l'Université, mais aussi à donner aux enseignants-chercheurs les moyens et le statut garantissant l'accomplissement de leurs missions.

Cet enjeu concerne tout particulièrement les Instituts d'études politiques dont les spécificités au sein de l'enseignement supérieur doivent être protégées. A cet effet, nous demandons à l'ensemble des directeurs d'IEP de se coordonner afin d'agir en ce sens auprès du Ministère.


Je confirme : jamais, jamais, ils n'ont pris pareille décision. Ce sont des hommes et des femmes qui connaissent la chanson, et que la vieille ironie a toujours gardés de l'engagement. Des esprits pratiques, qui tous ont lu Machiavel et se préparent calmement à négocier avec les Princes.
Mais pas cette fois.
Cette fois, ils franchissent le Rubicon.
Puissent-ils emporter la victoire.