jeudi 27 août 2009

UN JEDI APPREND ET SE SOUVIENT (7 et fin)

7. Tu es forte là où les autres seront les plus faibles


« Dame Oroshi ? »
L’officier regarde la jeune fille avec intérêt. Elle s’est révélée une élève remarquable, rapide mais plus disciplinée que ses pairs. Il se demande s’il ne serait pas bon d’envoyer tous les jeunes Oligarques passer quelques années au Temple Jedi.
« Le vaisseau de Rao va être rattrapé ! » s’exclame la jeune Kideetah Sol’Tanar. Celle-ci est pleine de bonne volonté, mais trop émotive. Elle ne fera jamais un bon officier.
« Le Seigneur Rao a commis une erreur, dit froidement Oroshi. Si nous intervenons pour le sauver, nous sommes tous perdus. Les ordres restent les mêmes.»
Les autres jeunes gens se mordent les lèvres. La colère flamboie chez quelques-uns. À l’écran, les tirs ennemis fusent sur le vaisseau isolé. Les appels à l’aide clignotent. Le visage de Rao apparaît : il est pâle.
« Nous ne pouvons pas leur échapper ! Ils seront bientôt à portée de vos canons. Je modifie ma trajectoire pour vous rejoindre.
— Négatif, Seigneur Rao, maintenez votre cap.
— Vous n’allez pas… ? L’Aile Héron est presque à portée ! s’insurge Rao.
— Si l’Aile Héron ouvre le feu avant le moment prévu, notre stratégie s’écroule. Ils nous verront à temps pour battre en retraite.
— Il y a une chance… Le croiseur de tête…
— Le croiseur de tête serait sacrifié à la place du vôtre. Je ne peux pas me permettre de perdre le général Til’Illan.
— Alors vous me perdez moi ! Oroshi…
— Larguez tous vos membres d’équipage, ne gardez que le minimum requis pour assurer la manœuvre. Nous récupérerons les capsules de survie.
— Mais je…
— Que la Force soit avec vous, Seigneur Rao. »
Le silence retombe sur la passerelle. Les minuscules traces des capsules s’éloignent du vaisseau en perdition. Les éclairs des tirs déchirent l’espace, sans un bruit. Une explosion de lumière. Kideetah étouffe un cri. L’indicateur du vaisseau de Rao s’éteint. Oroshi n’a pas bronché.
« Aile Héron, préparez-vous à ouvrir le feu. »
Le visage émacié de Til’Illan apparaît à l’écran.
« Nous sommes prêts. Nous attendons votre signal. »
L’officier tactique décompte les secondes à haute voix. Quatorze, treize, douze…
« Ils sont trop près ! » crie un jeune homme.
Huit, sept, six… Les vaisseaux ennemis ont pris une taille effrayante sur les écrans.
Cinq, quatre…
« Feu. » dit Oroshi.

Rao ne décolère pas. La plupart des jeunes Oligarques en formation n’osent pas lui donner tort. Les officiers-instructeurs, qui n’ont cessé de se plaindre de ses coups de tête et de son arrogance, cachent mal leur satisfaction.
« Félicitations, dame Oroshi, déclare le commandant du Centre d’Al-Poll. C’est la plus difficile des leçons pour un jeune officier : accepter de sacrifier des hommes pour sauver une bataille. »
Elle incline la tête, humblement.
Le général Til’Illan en personne vient la complimenter.
« Une tactique efficace est indispensable, bien sûr, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi le sang-froid nécessaire pour la maintenir. C’est ce deuxième ingrédient qui pèche souvent chez les jeunes officiers.
— Vous me faites trop d’honneur, Général. »
Oroshi lui sourit, avec respect et affection. Til’Illan reprend :
« Maintenant dites-moi : pourquoi avoir déclenché le tir avant la fin du compte à rebours ?
— À cause de la trajectoire des capsules de survie, Général. Nos écrans de protection la modifiaient. Je l’ai vu, donc ils allaient s’en apercevoir aussi et comprendre le piège. »
Tous les officiers sourient largement. Kideetah ouvre de grands yeux. Rao quitte la pièce.

À la nuit tombée, Oroshi Qel’Sayan quitte souvent les quartiers des jeunes Oligarques. Personne n’y fait allusion, mais certains l’ont remarqué. Quelques médisants évoquent un amant, mais la plupart savent qu’elle cherche seulement la solitude. Elle ne prend pas toujours le même chemin. Elle s’éloigne, c’est tout.
Et ce n’est pas la solitude qu’elle cherche.
Cette nuit-là, elle pousse une petite porte dans le quartier artisan. Une porte étonnamment discrète, que nul autre n’aurait remarqué.
Elle s’incline devant son Maître, va s’asseoir en tailleur en face de lui.
« Bienvenue, Oroshi, sourit Oppo Rancisis. J’ai entendu que tu avais fait une remarquable démonstration, aujourd’hui, et que tous les officiers sont impressionnés. »
Elle hoche brièvement la tête.
« Mais pas toi, je vois. Pourquoi n’es-tu pas fière de toi ? Ton commandement et ta manœuvre étaient excellents.
— Maître, vous n’êtes pas dupe, et je ne le suis pas non plus. Je ne nie pas cette réussite, mais elle ne fait que me rappeler l’écart entre ce que je pourrais obtenir et ce que j’obtiens. Je n’ai réussi que parce qu’il s’agissait d’un exercice. Et que quel que soit le réalisme de leurs assauts, ils ne peuvent simuler… la Force. »
La jeune fille soupire.
« Si la bataille avait été réelle, j’aurais senti les cris et la mort de l’équipage à travers la Force. Et ce choc m’aurait fait perdre une partie de mes moyens. »
Elle ne déplore pas : elle constate. Et le Maître Jedi sourit.
« Maintenant, je suis fier de toi. Maintenant, tu as démontré ta maîtrise du Niman. Souviens-toi : la Forme des Diplomates ne porte pas ce nom par hasard. La plupart des combattants ne la comprennent pas. Ils l’appellent la Forme de l’équilibre, mais ils ne voient pas ce qu’implique l’équilibre. Redis-le moi.
— L’équilibre en soi et hors de soi. L’équilibre hors de soi qui implique l’analyse de la situation : le Niman est un art de tacticien, il suppose appréciation et adaptation. L’équilibre en soi qui exige la connaissance de ses propres forces et faiblesses, et qui se renouvelle par la concentration.
— Et pourquoi, donc, est-elle la Forme des Diplomates ?
— Polyvalence et adaptation sont aussi les qualités du diplomate, et telle est aussi la perception de la faille. La faille de l’autre, mais aussi nos propres failles. Car nos faiblesses aussi peuvent devenir des atouts.
— Oui, Oroshi. Tu es forte là où les autres seront les plus faibles. Ne l’oublie jamais. Tes faiblesses peuvent être retournées en ta faveur. »
La jeune fille sourit enfin, avec malice :
« N’est-ce pas sur mes faiblesses qu’a misé le Conseil ? »
Oppo Rancisis lui rend son sourire :
« J’aime cela : qu’en toi l’obéissance n’exclue jamais la lucidité. C’est la marque du vrai chevalier Jedi. »
Le sourire d’Oroshi s’évanouit.
« Maître… que signifie…
— Ta formation au Centre n’a-t-elle pas pris fin ?
— Cette formation n’a rien à voir avec votre enseignement.
— Si : son terme. »
Le silence tombe dans la pièce sombre. Ces deux-là n’ont nul besoin de lumière pour se voir.
« Ne suis-je pas trop jeune ?
— Ce n’est pas la peur qui motive tes questions, Oroshi. Quoi, alors ? »
La jeune fille hésite.
« Où irez-vous, Maître ?
— Je rentrerai sur Thisspias. J’ai promis d’y finir mon existence. C’est cela qui t’attriste, n’est-ce pas ? Tu songes que c’est peut-être notre dernière rencontre.
— Je ne m’étais pas préparée à cela, murmure-t-elle.
— Lis dans ton cœur, et tu verras que tu t’y étais préparée. Demain, tu retourneras sur Al-Jeit, au Palais Qel’Sayan. On t’y annoncera une nouvelle. »
Le vieux Thisspasien se lève, vient poser ses mains sur les épaules de la jeune fille assise devant lui. Leurs regards se croisent.
« Tu me sentiras encore quelque temps, je le sais. Je voudrais pouvoir te promettre de veiller sur toi au-delà de la mort de mon corps, mais telle n’est pas la voie que j’ai suivie. Je retournerai à la Force. »
Les yeux d’Oroshi s’emplissent d’étoiles.
« J’ai vécu une longue et riche vie. Je suis heureux d’en avoir passé les dernières années avec toi, ma jeune Jedi. Je ne te dis pas de ne pas me pleurer : tu pleureras. Mais que tes larmes ensemencent un champ nouveau. »
Elle lui sourit.

Et cela restera, je n’en doute pas, notre dernière rencontre.
Au Palais Qel’Sayan, mon oncle m’a très officiellement félicitée pour ma performance au Centre, avant de m’annoncer une prévisible nouvelle. Le mandat du Sénateur d’Al-Avir, Shyn Sol’Tanar, venait d’arriver à son terme. Un accord tacite entre les Oligarques stipule que la charge de Sénateur revient tour à tour à chacune des Maisons, et le tour des Qel’Sayan était revenu.
Mon oncle nous a reçus, Argo et moi, et nous a tenu un discours sévère. Jiro serait le nouveau Sénateur mais nous ferions partie de la délégation. Il comptait sur nous pour observer et apprendre, mais aussi pour épauler et conseiller Jiro. Aucune décision ne devrait être prise sans l’accord du Sénateur, et si notre oncle apprenait que nous nous liguions à nouveau contre Jiro, nous serions sévèrement sanctionnés. Il allait de soi également que nous resterions en contact régulier avec le Palais.
Je me tiens dans le salon panoramique du croiseur diplomatique. Je songe.
Je sens la présence de mes cousins à bord. Jiro est sur la passerelle. Il a gagné en stature et en assurance, et nos relations en sont améliorées. Argo est devant un terminal, en train d’assimiler toutes les informations possibles sur la situation actuelle au Sénat. Il se réjouit de ce voyage et de ce changement.
Maître Rancisis est rentré sur Thisspias. J’en suis heureuse : trop longtemps déjà je l’ai tenu éloigné des siens.
Je sens la Force qui pulse doucement dans le monde et en moi. J’ai dix-neuf ans. Je suis aussi près que possible de l’alchimie que souhaite le Conseil : une jeune Oligarque chez qui la Force est puissante, plus puissante qu’elle ne l’a été depuis des siècles dans cette Maison. Je suis une Qel’Sayan. J’ai passé quelques années chez les Jedi, et j’ai renoncé à cette existence pour revenir à ma famille sans achever ma formation. La vérité, presque en tous points : telle est la clef du plan. S’il y a, comme ils le pensent, un Sith au Sénat, il ne manquera pas de s’intéresser à moi.
Je suis calme. Le risque est immense, mais je m’y prépare depuis quinze ans.
Nous sortons de l’hyperespace : je sens l’afflux soudain de la Force autour du vaisseau. Des millions de vies, de peines, d’espoirs.
Je m’approche du panoramique pour contempler les lumières de Coruscant.
Je pense au Temple, à mes anciens Maîtres, à mes anciens condisciples, à Aoy.
Je pense aux berges du lac, et depuis longtemps je n’ai plus besoin de m’y rendre pour en retrouver la paix. Depuis longtemps aussi ce souvenir n’est plus solitaire : j’y vois nettement les silhouettes d’Obi-Wan Kenobi et de Qui-Gon Jinn, même cinq ans après sa mort.


La paix du jardin
Souvenir des guerres passées
Puissante est la Force


— Oroshi Qel'Sayan

1 commentaire:

Julien a dit…

Ca fait plaisir d'avoir de relire les pérégrinations d'Oroshi.

J'avais vraiment beaucoup de lecture en retard sur ce blog!