Migraineuse d'aussi loin que remontent mes souvenirs, je croyais connaître la douleur, la connaître comme une vieille bête familière mais jamais apprivoisée, qui se laisse brider quelquefois pour mieux vous mordre au sang quand vous relâchez votre vigilance.
Je connaissais ses pièges, ses appeaux, les signes qui annoncent sa venue, la piste qu'elle laisse dans le corps. Je connaissais sa trompeuse facilité, parfois, le soulagement, l'abandon, quand on cesse de combattre et se laisse porter par la vague, quand on se laisse couler à pic et que la noyade est presque heureuse.
Je connaissais ses variantes, ses à-coups, la douleur qui pulse et celle qui lance, la douleur qui vous frappe sur l'enclume et celle qui vous envahit comme un serpent, la douleur qui vous interdit toute pensée et celle qui vous laisse glisser dans des rêves souffrants, aux marges du cauchemar.
Mais non. Il y a d'autres douleurs, d'autres sens. J'ai exploré, ces derniers jours. J'espère pouvoir maintenir ce passé. J'espère pouvoir en rester là. Je sais qu'il y a pire encore, bien pire, dans certaines chambres d'hôpital, des douleurs qui ne finissent pas.
Il y eut le sang. Son goût amer et visqueux, son goût de maladie, les taches qu'il laissait sur ma langue, sur mes lèvres, sur mon menton. La marée sombre qui noyait mes dents. L'écarlate qui suintait de ma gencive. Ce n'était pas vraiment douloureux. Juste répugnant. Sottement inquiétant. Nous n'aimons pas voir s'échapper ce fluide.
Il y a eu les interventions de Thomas et de Jean-Christophe, leurs instruments aigus s'insinuant dans la plaie à vif, espérant endiguer de flux. C'est la seule larme que j'ai versée. C'était, pourtant, la douleur la plus brève.
Il y a eu la compresse qu'il fallait serrer très fort sur la plaie, la douleur masochiste et nécessaire, la douleur que l'on s'inflige soi-même, mais pour la bonne cause. Celle-là est périlleuse et en appelle à nos faiblesses: on pourrait la faire cesser, on pourrait desserrer la mâchoire, appuyer moins fort, on pourrait... Mais le docteur a dit. Alors on serre les dents. Ô l'ironie de ce cliché. On serre les dents pour résister, pour obéir, on serre les dents pour se faire plus mal encore.
Il y a eu les surprises. Car la douleur est une bête vicieuse à la tactique bien rodée. De temps en temps, elle fait retraite, se replie, disparaît, tout semble rentré dans l'ordre. Vous découvrez, incrédule, la joie ineffable qui naît simplement de son absence. Quelle paix, quelle énergie vous avez alors. Et puis, quand vous vous y êtes bien habitué, quand vous avez avalé quelque aliment, écrit un ou deux mails, fait un ou deux projets — elle resurgit. La plaie s'ouvre à nouveau. Et rien, rien ne pouvait le laisser prévoir. Vous n'avez pas commis d'erreur, pas brisé de règle, ce n'est pas votre faute — mais elle est là. Tout recommence.
Et puis? Et puis la douleur de cette nuit.
Ce qui est étonnant avec la douleur, c'est qu'elle peut toujours empirer. Elle aime bien vous laisser votre lucidité. C'est plus drôle. Comme vous êtes lucide, vous pouvez essayer d'élaborer des parades. Souvent, la douleur les laisse fonctionner, quelques minutes. La douleur aime se nourrir de votre espoir. Vous absorbez de la glace, précautionneusement, en localisant les bouchées avec précision pour que l'anesthésie se répande. C'est glacé. En d'autres circonstances, vous auriez mal. Mais là, bien sûr, le froid cuisant ne compte pas puisqu'il efface l'autre douleur, la pire, les aiguilles qui percent violemment votre gencive, en cadence. Cela fonctionne. Vous en êtes presque surpris. Et puis vous avez fini votre glace. Et, en moins d'une minute, tout recommence. Vous ne pouvez pas vous empiffrer de sorbets toute la nuit. Vous essayez autre chose, vous vous souvenez de la poche glacée au congélateur, pour rafraîchir les fronts brûlants, vous l'enveloppez d'un torchon et la serrez contre votre joue. Anesthésie artisanale. Vos doigts aussi sont anesthésiés. Et vous grelottez. Mais la douleur reflue, figée par la glace. Vous pouvez presque penser normalement. Et puis la poche se réchauffe. Tout recommence.
Vous avez toujours cru que l'esprit avait pouvoir sur la chair. Vous êtes, fondamentalement, une stoïcienne. Cette souffrance ne vous abattra pas. Vous vous lancez dans d'absurdes exercices de concentration. Vous vous racontez des histoires où vous êtes une courageuse blessée de guerre, et vous pouvez presque sentir dans votre main celle d'un bien-aimé, à votre chevet. Vous lancez à la bête des défis. Vous commencez à découper le temps en petits carrés de résistance. Vous devenez la chèvre de Monsieur Seguin. Vous vous obstinez sur des pensées abstraites, vous constatez à quels points sont précis et étonnants les sens humains, à quel point vous pouvez sentir chacune des perforations, vous les comptez comme des moutons. Vous vous posez des questions morales et vous interrogez sur la résistance à la torture. Est-ce que vous révéleriez des secrets pour faire cesser cette douleur? Mais vous n'avez pas de graves secrets à révéler. Est-ce que vous dénonceriez des amis? Non, vous ne le feriez pas, s'ils risquaient la mort, vous ne le feriez pas, même maintenant, c'est une pensée rassurante.
Et si vous aussi risquiez la mort, vous le feriez, alors? Vous ne savez pas. Vous espérez que vous tiendriez. Vous espérez ne jamais savoir.
Il est plus d'une heure du matin. Vous vous dites que la poche réfrigérée a peut-être assez refroidi et vous vous levez pour aller la chercher. Elle fait moins d'effet que la première fois. Vous vous demandez pourquoi le corps s'accoutume aux anti-douleurs et pas à la douleur elle-même. Mais peut-être qu'il s'accoutume. Peut-être que vous hurleriez, sinon, pleureriez, peut-être que vous vous évanouiriez, sinon.
Alors vous tenez.
Et puis, à 2h20, vous craquez. Vous appelez un médecin. On vous fait une piqûre. Bientôt, vous dormirez.
Mais vous n'êtes pas fier de vous. Vous vous sentez faible, avilie. Vous auriez préféré que l'histoire finisse sur votre victoire.
La bête ricane.
mercredi 12 avril 2006
samedi 8 avril 2006
POUR BARBIE
Je suis comme elle. Nous sommes tous comme elle.
Il m'arrive encore d'imaginer que je vole au-dessus de la route, que je bondis et rebondis d'un toit à l'autre pour affronter des ennemis imaginaires, que je les combats en défiant la pesanteur, les pans de mes vêtements tourbillonnant autour de moi, que je brandis contre eux l'épée d'un Prince ou la lumière d'une Etoile.
Il m'arrive encore de souhaiter confusément une attaque, une catastrophe, une bataille, un dramatique éboulement de terrain, une prise d'otages, n'importe quoi qui me donnerait l'occasion d'exploiter cette part-là, de la faire ressortir, de la montrer au monde. D'être héroïque. De prouver mon courage, ou ma valeur, ou mon amour.
Il m'arrive encore de rêver de grandes scènes avec ambiance musicale où l'un ou l'autre de mes bien-aimés se rend à l'évidence et où nous nous embrassons sur un fond spectaculaire et tragique de champ de bataille.
Il m'arrive encore de récrire le présent en y ajoutant des magies plus visibles, des pouvoirs psychiques, des armes blanches, des prophéties. Il m'arrive encore de me déplacer avec mon entourage dans un autre univers, dans les brumes argentées de la Terre du Milieu, au milieu d'une galaxie déchirée par les éclairs de la Force, dans les ténèbres suintantes d'une ville post-apocalyptique.
Toujours dans le même but dérisoire et enfantin, bien sûr, toujours pour donner libre cours en moi à l'héroïne de légende. Toujours pour sauver le monde, ou sauver mes amis.
Et je sais, évidemment, que l'héroïsme et le courage et l'amour n'ont rien à voir avec ces chimères, que c'est au quotidien qu'ils se prouvent, dans le monde réel auquel nous nous colletons chaque matin, sur la terre à laquelle nous sommes tous rendus, paysans; je sais qu'ils sont d'autant plus précieux et ardus qu'ils sont moins visibles; je sais qu'il ne faut rien attendre en échange.
Et j'y parviens, parfois.
Je me contrains, parfois, à ces infimes victoires sur moi-même, à ces batailles du réel, à ces duels banals. A ne rien attendre en échange.
Mais je suis comme Barbie et je suis comme Cyrano, et malgré tout je rêve d'une seule contrepartie,
pas même la gloire ni la reconnaissance ni l'amour,
non
juste
le panache.
Barbie (Barbara) est un personnage de Neil Gaiman, dans une histoire de Sandman
Il m'arrive encore d'imaginer que je vole au-dessus de la route, que je bondis et rebondis d'un toit à l'autre pour affronter des ennemis imaginaires, que je les combats en défiant la pesanteur, les pans de mes vêtements tourbillonnant autour de moi, que je brandis contre eux l'épée d'un Prince ou la lumière d'une Etoile.
Il m'arrive encore de souhaiter confusément une attaque, une catastrophe, une bataille, un dramatique éboulement de terrain, une prise d'otages, n'importe quoi qui me donnerait l'occasion d'exploiter cette part-là, de la faire ressortir, de la montrer au monde. D'être héroïque. De prouver mon courage, ou ma valeur, ou mon amour.
Il m'arrive encore de rêver de grandes scènes avec ambiance musicale où l'un ou l'autre de mes bien-aimés se rend à l'évidence et où nous nous embrassons sur un fond spectaculaire et tragique de champ de bataille.
Il m'arrive encore de récrire le présent en y ajoutant des magies plus visibles, des pouvoirs psychiques, des armes blanches, des prophéties. Il m'arrive encore de me déplacer avec mon entourage dans un autre univers, dans les brumes argentées de la Terre du Milieu, au milieu d'une galaxie déchirée par les éclairs de la Force, dans les ténèbres suintantes d'une ville post-apocalyptique.
Toujours dans le même but dérisoire et enfantin, bien sûr, toujours pour donner libre cours en moi à l'héroïne de légende. Toujours pour sauver le monde, ou sauver mes amis.
Et je sais, évidemment, que l'héroïsme et le courage et l'amour n'ont rien à voir avec ces chimères, que c'est au quotidien qu'ils se prouvent, dans le monde réel auquel nous nous colletons chaque matin, sur la terre à laquelle nous sommes tous rendus, paysans; je sais qu'ils sont d'autant plus précieux et ardus qu'ils sont moins visibles; je sais qu'il ne faut rien attendre en échange.
Et j'y parviens, parfois.
Je me contrains, parfois, à ces infimes victoires sur moi-même, à ces batailles du réel, à ces duels banals. A ne rien attendre en échange.
Mais je suis comme Barbie et je suis comme Cyrano, et malgré tout je rêve d'une seule contrepartie,
pas même la gloire ni la reconnaissance ni l'amour,
non
juste
le panache.
Barbie (Barbara) est un personnage de Neil Gaiman, dans une histoire de Sandman
mardi 28 mars 2006
SÉRIE NOIRE
A l'heure où la France s'est levée, a marché, par dizaines et centaines de milliers, par millions, à battre le pavé, battre les tambours, scander des slogans.
J'en reviens. A Marseille, il étaient 28 000 à 250 000 mille à défiler, dans le calme. Vous avez remarqué? La marge s'accroît. A croire, vraiment, que syndicats et policiers ne comptent plus en la même base. Les commentateurs s'étonnent, mais n'est-ce pas, pourtant, éminemment signifiant?
L'écart se creuse. Nous ne parlons plus la même langue. On s'étonne, vraiment?
A l'heure où le gouvernement bouge à peine un cil, comme engourdi, comme si son immobilité compensait la levée des foules. Et elle la compense. Libération continue de s'étonner et qualifie poétiquement la situation de "surréaliste".
Mais non. Je ne m'étonne pas. Je ne trouve pas ça surréaliste. Au contraire: très réaliste et très sincère, comme la révélation d'un fait que nous soupçonnions depuis longtemps: on n'a pas besoin du peuple pour gouverner. Rien n'oblige les gouvernants à nous écouter, rien d'autre que la sanction relative des urnes, en des moments étroits, une parole canalisée en langage codé, limitant les dégâts. Le reste du temps, seule la politesse les oblige à nous écouter. Et ils n'ont pas à être polis, après tout.
En cette heure-là, je répugne à parler de ma petite série noire personnelle, sans crime, sans grands enjeux, sans même vraies ténèbres. Un simple enchaînement de contrariétés, auquel l'écrit, la publication, donneraient trop d'ampleur.
Non, vraiment, parler d'abcès dentaires, d'allergies aux antibiotiques, d'accidents de voiture ou de complications informatiques? Parler, même, de Narcisse?
Voilà qui serait indigne, car cette série n'a de noir que les blessures d'amour-propre qu'elle m'a infligées.
Redresser la tête, me rappeler à l'humilité ou du moins à l'auto-dérision, et défendre jusqu'au bout le terreau de mes valeurs.
Car rien de tout cela, hélas, n'est surréaliste.
Tout de cela, contrariétés privées et inquiétude publique, nous enchaîne au réel, nous englue, nous coupe les ailes.
Redresser la tête et sourire et me dire qu'heureusement vous êtes là, qu'heureusement Stéphane chante, qu'heureusement mes troisièmes m'ensoleillent le coeur. Et ne pas trébucher sur la série de gravats qui noircit notre sol.
J'en reviens. A Marseille, il étaient 28 000 à 250 000 mille à défiler, dans le calme. Vous avez remarqué? La marge s'accroît. A croire, vraiment, que syndicats et policiers ne comptent plus en la même base. Les commentateurs s'étonnent, mais n'est-ce pas, pourtant, éminemment signifiant?
L'écart se creuse. Nous ne parlons plus la même langue. On s'étonne, vraiment?
A l'heure où le gouvernement bouge à peine un cil, comme engourdi, comme si son immobilité compensait la levée des foules. Et elle la compense. Libération continue de s'étonner et qualifie poétiquement la situation de "surréaliste".
Mais non. Je ne m'étonne pas. Je ne trouve pas ça surréaliste. Au contraire: très réaliste et très sincère, comme la révélation d'un fait que nous soupçonnions depuis longtemps: on n'a pas besoin du peuple pour gouverner. Rien n'oblige les gouvernants à nous écouter, rien d'autre que la sanction relative des urnes, en des moments étroits, une parole canalisée en langage codé, limitant les dégâts. Le reste du temps, seule la politesse les oblige à nous écouter. Et ils n'ont pas à être polis, après tout.
En cette heure-là, je répugne à parler de ma petite série noire personnelle, sans crime, sans grands enjeux, sans même vraies ténèbres. Un simple enchaînement de contrariétés, auquel l'écrit, la publication, donneraient trop d'ampleur.
Non, vraiment, parler d'abcès dentaires, d'allergies aux antibiotiques, d'accidents de voiture ou de complications informatiques? Parler, même, de Narcisse?
Voilà qui serait indigne, car cette série n'a de noir que les blessures d'amour-propre qu'elle m'a infligées.
Redresser la tête, me rappeler à l'humilité ou du moins à l'auto-dérision, et défendre jusqu'au bout le terreau de mes valeurs.
Car rien de tout cela, hélas, n'est surréaliste.
Tout de cela, contrariétés privées et inquiétude publique, nous enchaîne au réel, nous englue, nous coupe les ailes.
Redresser la tête et sourire et me dire qu'heureusement vous êtes là, qu'heureusement Stéphane chante, qu'heureusement mes troisièmes m'ensoleillent le coeur. Et ne pas trébucher sur la série de gravats qui noircit notre sol.
samedi 18 mars 2006
JALOUSIES
Oh, mes très aimés.
Je ne sais comment vous le dire, comment vous le prouver.
Et d'emblée le pluriel sanctionne l'échec de cette tentative. Vous ne voulez pas être pluriels. Vous voulez être le seul, la seule. Le premier, la première.
Je le comprends.
Comment vous convaincre que vous m'êtes chers, tous, que vous m'êtes uniques, tous? Comment vous convaincre que vous m'êtes premiers, chacun de vous? Que chacun de vous qui vous reconnaîtrez m'apporte une merveille et un miracle que nul autre ne m'offre?
Comment vous convaincre que le temps n'est pas habitude, que la durée n'est pas abandon, que l'éloignement n'est pas oubli?
Comment vous convaincre que mon coeur entre vous ne se divise pas mais s'additionne et s'élargit, pour vous enlacer, pour vous accompagner, pour vous offrir ma tendresse et mon coeur et mon esprit et mon âme?
Comment vous convaincre qu'aucun parmi vous ne fait double emploi, qu'aucun parmi vous n'est un second choix, que tous vous m'êtes précieux?
Et que si parfois j'ai usé des mêmes mots pour m'adresser à vous, c'est l'exigüité de la langue, et non de mon coeur, qu'il faut incriminer?
Le français n'a pas assez de noms pour dire l'amour et ses facettes, il en faudrait cent, mille, pour qu'aucun ne soit redondant.
Comment vous dire...
Eussé-je mille padawans, je serais toujours infiniment fière de toi, mon très cher Josh, et les sourires que tu éveilles sur mes lèvres seraient toujours uniques.
Eussé-je d'autres bredas, tu serais toujours, ma Nath, la soeur élue à travers tous les mondes-joyaux, dont les mots et les blessures et les doutes font échos aux miens (ou le contraire), et le bleu de l'équilibre nous relierait toujours comme le plus absolu des étendards — et tu serais toujours, ma Shaya, celle qui a accompagné les élans désordonnés de mon adolescence, arpenté des mondes à mon côté, et que je n'en finirai pas de vouloir protéger, quand bien même tu serais devenue plus solide que moi.
Eussé-je en tête un autre nom, et d'autres rêves, tu serais toujours, bien-aimé, le prince et le cousin et le compagnon qui m'était destiné, de toute éternité, et ton âme continue de chanter à l'oreille de la mienne.
Comment vous dire...
Pardon.
Je vous aime.
Je ne sais comment vous le dire, comment vous le prouver.
Et d'emblée le pluriel sanctionne l'échec de cette tentative. Vous ne voulez pas être pluriels. Vous voulez être le seul, la seule. Le premier, la première.
Je le comprends.
Comment vous convaincre que vous m'êtes chers, tous, que vous m'êtes uniques, tous? Comment vous convaincre que vous m'êtes premiers, chacun de vous? Que chacun de vous qui vous reconnaîtrez m'apporte une merveille et un miracle que nul autre ne m'offre?
Comment vous convaincre que le temps n'est pas habitude, que la durée n'est pas abandon, que l'éloignement n'est pas oubli?
Comment vous convaincre que mon coeur entre vous ne se divise pas mais s'additionne et s'élargit, pour vous enlacer, pour vous accompagner, pour vous offrir ma tendresse et mon coeur et mon esprit et mon âme?
Comment vous convaincre qu'aucun parmi vous ne fait double emploi, qu'aucun parmi vous n'est un second choix, que tous vous m'êtes précieux?
Et que si parfois j'ai usé des mêmes mots pour m'adresser à vous, c'est l'exigüité de la langue, et non de mon coeur, qu'il faut incriminer?
Le français n'a pas assez de noms pour dire l'amour et ses facettes, il en faudrait cent, mille, pour qu'aucun ne soit redondant.
Comment vous dire...
Eussé-je mille padawans, je serais toujours infiniment fière de toi, mon très cher Josh, et les sourires que tu éveilles sur mes lèvres seraient toujours uniques.
Eussé-je d'autres bredas, tu serais toujours, ma Nath, la soeur élue à travers tous les mondes-joyaux, dont les mots et les blessures et les doutes font échos aux miens (ou le contraire), et le bleu de l'équilibre nous relierait toujours comme le plus absolu des étendards — et tu serais toujours, ma Shaya, celle qui a accompagné les élans désordonnés de mon adolescence, arpenté des mondes à mon côté, et que je n'en finirai pas de vouloir protéger, quand bien même tu serais devenue plus solide que moi.
Eussé-je en tête un autre nom, et d'autres rêves, tu serais toujours, bien-aimé, le prince et le cousin et le compagnon qui m'était destiné, de toute éternité, et ton âme continue de chanter à l'oreille de la mienne.
Comment vous dire...
Pardon.
Je vous aime.
vendredi 17 mars 2006
GRYFFONDOR & SERDAIGLE
La plupart des gens ne réalisent pas. J'ai tellement l'air d'une intellectuelle, curieuse de tout savoir, champion de l'accomplissement académique, consacrée aux arts de l'esprit: ils ne réalisent pas. Seuls les plus proches voient cela.
Que je ne suis pas une Serdaigle, mais une Gryffondor. Que ma part Serdaigle est toute de surface, et qu'au fond, au coeur, là où cela compte, je suis viscéralement Gryffondor.
Hier, je l'ai été.
Parce qu'en moi la part qui compte et pense et pèse, et suit les fils de la raison, savait que cette décision était mauvaise, mauvaise à tous points de vue, personnels et collectifs. Je savais, et sais toujours, que c'est la faille des grèves d'enseignants, qui ne gênent personne puisque leur étendue est limitée par notre propre conscience professionnelle. Je savais et sais toujours que se déclarer gréviste et faire cours néanmoins était le comble de la bêtise, tout bénéfice pour l'Etat: aucune gêne occasionnée et une journée de salaire économisé. Oui, oui, j'ai défendu cette position vis à vis de mes collègues: venir travailler et se déclarer gréviste, c'est pervertir le système même de la grève.
Je le savais, et le sais toujours.
Et cependant j'ai fait cela: travailler et me déclarer gréviste.
Parce que je ne pouvais perdre cette journée, cours, visite de stagiaire, conseils de classe.
Et surtout parce que depuis des semaines je soutenais mon padawan et les autres étudiants dans leurs prises de position, et qu'en ne faisant pas cette grève je me serais sentie lâche et hypocrite, courageuse en paroles seulement et refusant de payer le prix de mon engagement. Le prix qu'eux payent, d'autre façon.
Alors je l'ai fait, en sachant l'absurdité.
Je suis Gryffondor: de ce peuple imbécile qui choisit le panache et les exigences de sa propre dignité plutôt que l'intelligence et même l'intérêt collectif.
Que je ne suis pas une Serdaigle, mais une Gryffondor. Que ma part Serdaigle est toute de surface, et qu'au fond, au coeur, là où cela compte, je suis viscéralement Gryffondor.
Hier, je l'ai été.
Parce qu'en moi la part qui compte et pense et pèse, et suit les fils de la raison, savait que cette décision était mauvaise, mauvaise à tous points de vue, personnels et collectifs. Je savais, et sais toujours, que c'est la faille des grèves d'enseignants, qui ne gênent personne puisque leur étendue est limitée par notre propre conscience professionnelle. Je savais et sais toujours que se déclarer gréviste et faire cours néanmoins était le comble de la bêtise, tout bénéfice pour l'Etat: aucune gêne occasionnée et une journée de salaire économisé. Oui, oui, j'ai défendu cette position vis à vis de mes collègues: venir travailler et se déclarer gréviste, c'est pervertir le système même de la grève.
Je le savais, et le sais toujours.
Et cependant j'ai fait cela: travailler et me déclarer gréviste.
Parce que je ne pouvais perdre cette journée, cours, visite de stagiaire, conseils de classe.
Et surtout parce que depuis des semaines je soutenais mon padawan et les autres étudiants dans leurs prises de position, et qu'en ne faisant pas cette grève je me serais sentie lâche et hypocrite, courageuse en paroles seulement et refusant de payer le prix de mon engagement. Le prix qu'eux payent, d'autre façon.
Alors je l'ai fait, en sachant l'absurdité.
Je suis Gryffondor: de ce peuple imbécile qui choisit le panache et les exigences de sa propre dignité plutôt que l'intelligence et même l'intérêt collectif.
dimanche 5 mars 2006
LES BRANCHES DE LA NUIT
C'était un soir, après le coucher du soleil.
Et j'étais seule dans l'appartement, arpentant cet espace sans le peupler. J'ai toujours su, comme chacun de nous, que mes pas résonnaient différemment dans la nuit, que les pièces familières s'élargissaient, s'approfondissaient.
Et je lisais, annotais, un livre sombre, soulevant des pans de l'humaine schizophrénie.
Et j'ai vu un épisode d'une série aimée, qui mettait justement en scène cette familière et permanente schizophrénie, nos rêves qui en quelques minutes retracent toute une vie, avec sa richesse et sa complexité, auprès de l'être aimé. La façon dont notre esprit isole et suit et amoureusement caresse un fil des possibles, pour lire un avenir, pour vivre une fois, avec une éblouissante netteté, une existence que nous ne vivrons pas.
Et dans cette même nuit un ami très cher m'appelait, me chuchotait des mots de douleur inquiète, de piège qui se refermait sur ses erreurs, et parlait de retour en arrière, de prix à payer. Ma force ne suffisait pas à l'apaiser. Rien n'aurait suffi.
Alors je marchais dans le silence, avec la nuit qui amplifiait mes pas, mon esprit qui se tordait autour de ces idées, mon coeur autour de ses sentiments -- et c'était là.
Les branches de la nuit. Les monstres qui s'y accrochent. Les ténèbres qui rampent aux frontières de notre monde de Lumières.
Oh, oui, c'était là.
Bien plus terrifiant que les créatures des romans d'horreur, des films d'épouvante. Bien plus insidieux que tout combat contre le Mal, en un monde plus large. Bien plus sombre que les magies de nos bibliothèques.
Et plus réel.
Pendant un instant c'était là, je les regardais en face, les monstres d'ombre qui font trembler l'assise de ce monde.
Et puis on a sonné à la porte, j'ai rallumé la lumière, j'ai parlé. J'ai fini ce livre, j'en ai lu d'autres, l'ami a fait taire ses angoisses -- les monstres sont repassés au-dehors, à l'abri de mon regard.
Ils sont là pourtant, je ne dois pas l'oublier, ils pourraient nous tomber dessus d'une nuit à l'autre. En fait, je ne doute pas qu'ils le feront.
Ceux qui s'accrochent aux branches de la nuit, et regardent le monde des hommes de leurs dents luisantes.
Et j'étais seule dans l'appartement, arpentant cet espace sans le peupler. J'ai toujours su, comme chacun de nous, que mes pas résonnaient différemment dans la nuit, que les pièces familières s'élargissaient, s'approfondissaient.
Et je lisais, annotais, un livre sombre, soulevant des pans de l'humaine schizophrénie.
Et j'ai vu un épisode d'une série aimée, qui mettait justement en scène cette familière et permanente schizophrénie, nos rêves qui en quelques minutes retracent toute une vie, avec sa richesse et sa complexité, auprès de l'être aimé. La façon dont notre esprit isole et suit et amoureusement caresse un fil des possibles, pour lire un avenir, pour vivre une fois, avec une éblouissante netteté, une existence que nous ne vivrons pas.
Et dans cette même nuit un ami très cher m'appelait, me chuchotait des mots de douleur inquiète, de piège qui se refermait sur ses erreurs, et parlait de retour en arrière, de prix à payer. Ma force ne suffisait pas à l'apaiser. Rien n'aurait suffi.
Alors je marchais dans le silence, avec la nuit qui amplifiait mes pas, mon esprit qui se tordait autour de ces idées, mon coeur autour de ses sentiments -- et c'était là.
Les branches de la nuit. Les monstres qui s'y accrochent. Les ténèbres qui rampent aux frontières de notre monde de Lumières.
Oh, oui, c'était là.
Bien plus terrifiant que les créatures des romans d'horreur, des films d'épouvante. Bien plus insidieux que tout combat contre le Mal, en un monde plus large. Bien plus sombre que les magies de nos bibliothèques.
Et plus réel.
Pendant un instant c'était là, je les regardais en face, les monstres d'ombre qui font trembler l'assise de ce monde.
Et puis on a sonné à la porte, j'ai rallumé la lumière, j'ai parlé. J'ai fini ce livre, j'en ai lu d'autres, l'ami a fait taire ses angoisses -- les monstres sont repassés au-dehors, à l'abri de mon regard.
Ils sont là pourtant, je ne dois pas l'oublier, ils pourraient nous tomber dessus d'une nuit à l'autre. En fait, je ne doute pas qu'ils le feront.
Ceux qui s'accrochent aux branches de la nuit, et regardent le monde des hommes de leurs dents luisantes.
mercredi 22 février 2006
AIMER UN LION
Parfois je tombe amoureuse d'une ville.
Et l'amour ici n'est pas une figure de style, c'est le nom vrai de ce sentiment qui fait battre le coeur, qui gonfle les poumons, ensoleille les yeux. C'est de l'amour, avec ses variantes: certaines villes s'apprivoisent, et leur amour est un pénible accouchement. Avec d'autres, c'est un coup de foudre.
Avec Lyon, ce le fut.
Etre amoureuse de Lyon, brusquement, immensément, profondément, et n'être pas sûre de comprendre pourquoi.
Parce que bien sûr il y a les murs roses et ocres des bords de Saône, les ponts enjambant deux fleuves, les passerelles secouées par le vent, le vent qui emportait des rafales d'enfants sur les marches de la basilique, et les mosaïques rayonnantes de Fourvière, l'envol des escaliers, les chutes frémissantes des falaises, les monstres de pierre, les gargouilles et les aigles de Saint Jean, et les lions, tous ces lions.
Bien sûr il y a le café du Dahu sur les pentes, et au-dessus de l'amphithéâtre le regard qui s'envole au-dessus des toits et vous serre la gorge de joie, et bien sûr il y a le soleil sur la Croix-Rousse, et les marches qui disparaissent dans l'eau du lac de la Tête d'Or, et les pierres disjointes pavant les méandres de la Roseraie, et les caresses des saules sur les ruisseaux, et je suis passée entre "Pullman Orient-Express" et "Royal Romance".
Et bien sûr il y a les artistes qui s'étalent sur les quais du Marché de la Création, et bien sûr il y a la Demeure du Chaos, et les boutiques désuètes et magnifiques du Passage de l'Argue, et des rues où l'on s'arrêterait à chaque restaurant.
Je sais bien: il y a les pavés, et les hôtels particuliers, et les églises, toutes différentes, toutes merveilleuses, l'impressionnante cathédrale de Saint-Jean et la gothique Saint-Nizier et la baroque Saint-Bruno, et... oui, oui, il y a les masses harmonieuses et chaudes des Subsistances, et le dôme saisissant de l'Opéra, et le cloître de l'Hôtel-Dieu, oui, et la sobre solennité de l'ancienne Ecole Normale, et la labyrinthique Cour des Voraces qui pourrait être un tableau d'Escher, et encore, encore.
Mais est-ce que cela suffit?
Est-ce qu'on s'éprend d'un catalogue de merveilles, si riche soit-il?
Est-ce qu'il ne faut pas plus, un plus auquel je me heurte, que je peine à identifier?
Est-ce que j'aurais aimé Lyon si je n'avais pas dormi dans la Presqu'Île, si je n'avais pas traversé chaque jour l'une de ses rivières? Est-ce que j'aurais aimé Lyon sans ces deux rivières, justement, qui la rythment et la structurent, qui la dessinent, qui l'enlacent? Est-ce que j'aurais aimé Lyon sans ses collines et leurs à-pics, est-ce que je l'aurais aimée sans l'escalader et la dégringoler, sans me décrocher le cou à la verticale de l'Homme de la Roche ou du fort Saint-Jean?
Aurais-je aimé Lyon si je n'avais pas marché étonnamment seule dans ses rues, vidées par les vacances, ou le froid, ou le vent? Peut-être faut-il être seul pour s'éprendre d'elle, pour sentir son cœur frémir à chaque traboule, à chaque nouvel escalier, à chaque perspective vertigineuse. Lyon est une ville de secrets, comme Venise. J'ai marché, marché, ouvert des portes, passé des ponts, gravi des marches et reconnu des noms: c'est ainsi que se découvrent les secrets. L'amour, qu'on le veuille ou non, est aussi une prise de possession.
Et cependant aurais-je aimé Lyon sans ses êtres, sans les trois filles comiquement dissemblables de "Raconte-moi la terre", sans le prêtre en robe de bure, un bouquet à la main, plongé dans la lecture de la carte d'un restaurant, sans le chat doré hésitant sur les marches du lac au Parc de la Tête-d'Or, sans la femme yougoslave qui cherchait un travail et un toit, et qui insistait, jardin des Chartreux, pour m'offrir l'anneau d'or sur lequel son pied venait de buter, sans les silhouettes pauvres et sombres des pentes de la Croix-Rousse, les derniers enracinés dans un centre-ville réhabilité?
Aurais-je aimé Lyon sans les caprices et les sourires de Côme, sans l'aimable gravité de Mattéo, sans les quêtes idéalistes et la culture de Stef, sans les enthousiasmes et l'intégrité de Nath, la pureté de Nath, face à laquelle nous sommes tous des Déchus?
Tout cela, tout cela.
Mais est-ce que cela suffit?
N'y a-t-il pas autre chose dans l'amour, une magie, irréductible au sens et aux mots? Je me souviens: au parc de la Tête d'Or de vieux réverbères poussaient dans l'herbe, comme à Narnia. Aimer Lyon, aimer un Lion, vieux et magnifique, tient peut-être d'un miracle enfoui dans les cœurs, aimer Lyon est peut-être comme aimer Aslan.
Je ne saurai pas. C'est un secret qui palpite au coin de ma conscience, et ne se livre pas.
Et l'amour ici n'est pas une figure de style, c'est le nom vrai de ce sentiment qui fait battre le coeur, qui gonfle les poumons, ensoleille les yeux. C'est de l'amour, avec ses variantes: certaines villes s'apprivoisent, et leur amour est un pénible accouchement. Avec d'autres, c'est un coup de foudre.
Avec Lyon, ce le fut.
Etre amoureuse de Lyon, brusquement, immensément, profondément, et n'être pas sûre de comprendre pourquoi.
Parce que bien sûr il y a les murs roses et ocres des bords de Saône, les ponts enjambant deux fleuves, les passerelles secouées par le vent, le vent qui emportait des rafales d'enfants sur les marches de la basilique, et les mosaïques rayonnantes de Fourvière, l'envol des escaliers, les chutes frémissantes des falaises, les monstres de pierre, les gargouilles et les aigles de Saint Jean, et les lions, tous ces lions.
Bien sûr il y a le café du Dahu sur les pentes, et au-dessus de l'amphithéâtre le regard qui s'envole au-dessus des toits et vous serre la gorge de joie, et bien sûr il y a le soleil sur la Croix-Rousse, et les marches qui disparaissent dans l'eau du lac de la Tête d'Or, et les pierres disjointes pavant les méandres de la Roseraie, et les caresses des saules sur les ruisseaux, et je suis passée entre "Pullman Orient-Express" et "Royal Romance".
Et bien sûr il y a les artistes qui s'étalent sur les quais du Marché de la Création, et bien sûr il y a la Demeure du Chaos, et les boutiques désuètes et magnifiques du Passage de l'Argue, et des rues où l'on s'arrêterait à chaque restaurant.
Je sais bien: il y a les pavés, et les hôtels particuliers, et les églises, toutes différentes, toutes merveilleuses, l'impressionnante cathédrale de Saint-Jean et la gothique Saint-Nizier et la baroque Saint-Bruno, et... oui, oui, il y a les masses harmonieuses et chaudes des Subsistances, et le dôme saisissant de l'Opéra, et le cloître de l'Hôtel-Dieu, oui, et la sobre solennité de l'ancienne Ecole Normale, et la labyrinthique Cour des Voraces qui pourrait être un tableau d'Escher, et encore, encore.
Mais est-ce que cela suffit?
Est-ce qu'on s'éprend d'un catalogue de merveilles, si riche soit-il?
Est-ce qu'il ne faut pas plus, un plus auquel je me heurte, que je peine à identifier?
Est-ce que j'aurais aimé Lyon si je n'avais pas dormi dans la Presqu'Île, si je n'avais pas traversé chaque jour l'une de ses rivières? Est-ce que j'aurais aimé Lyon sans ces deux rivières, justement, qui la rythment et la structurent, qui la dessinent, qui l'enlacent? Est-ce que j'aurais aimé Lyon sans ses collines et leurs à-pics, est-ce que je l'aurais aimée sans l'escalader et la dégringoler, sans me décrocher le cou à la verticale de l'Homme de la Roche ou du fort Saint-Jean?
Aurais-je aimé Lyon si je n'avais pas marché étonnamment seule dans ses rues, vidées par les vacances, ou le froid, ou le vent? Peut-être faut-il être seul pour s'éprendre d'elle, pour sentir son cœur frémir à chaque traboule, à chaque nouvel escalier, à chaque perspective vertigineuse. Lyon est une ville de secrets, comme Venise. J'ai marché, marché, ouvert des portes, passé des ponts, gravi des marches et reconnu des noms: c'est ainsi que se découvrent les secrets. L'amour, qu'on le veuille ou non, est aussi une prise de possession.
Et cependant aurais-je aimé Lyon sans ses êtres, sans les trois filles comiquement dissemblables de "Raconte-moi la terre", sans le prêtre en robe de bure, un bouquet à la main, plongé dans la lecture de la carte d'un restaurant, sans le chat doré hésitant sur les marches du lac au Parc de la Tête-d'Or, sans la femme yougoslave qui cherchait un travail et un toit, et qui insistait, jardin des Chartreux, pour m'offrir l'anneau d'or sur lequel son pied venait de buter, sans les silhouettes pauvres et sombres des pentes de la Croix-Rousse, les derniers enracinés dans un centre-ville réhabilité?
Aurais-je aimé Lyon sans les caprices et les sourires de Côme, sans l'aimable gravité de Mattéo, sans les quêtes idéalistes et la culture de Stef, sans les enthousiasmes et l'intégrité de Nath, la pureté de Nath, face à laquelle nous sommes tous des Déchus?
Tout cela, tout cela.
Mais est-ce que cela suffit?
N'y a-t-il pas autre chose dans l'amour, une magie, irréductible au sens et aux mots? Je me souviens: au parc de la Tête d'Or de vieux réverbères poussaient dans l'herbe, comme à Narnia. Aimer Lyon, aimer un Lion, vieux et magnifique, tient peut-être d'un miracle enfoui dans les cœurs, aimer Lyon est peut-être comme aimer Aslan.
Je ne saurai pas. C'est un secret qui palpite au coin de ma conscience, et ne se livre pas.
Inscription à :
Articles (Atom)